Tombé en amour pour SKINNY MILK

Chronique (2022)

Notre correspondant Suisse est tombé en amour pour l'album compilatoire du singulier duo grand-britton SKINNY MILK.

Quel point commun y a-t-il entre les Anges perdus de FLAT WORMS, les Londoniens de BAD NERVES ou les Rotterdamois d’IGUANA DEATH CULT, sans oublier les fabuleux Californiens d’OSEES qu’on ne saurait que recommander aux oreilles ouvertes à la puissance ovomaltinée du quotidien ? Ils ont tous tourné avec les SKINNY MILK, le duo punk de Brighton. Car si les deux copains d’enfance, Johnny HART (basse et voix) et Tim COX (batterie) ont peu produit, ils n’en ont pas moins beaucoup joué dans les salles grandes-britonniennes, voire continentales.
Aussi, en 2021, le label Beast Records a fait la synthèse des « juvéniles » et nous régale d’un premier LP 12 titres, intitulé Shadowplay. Une pure merveille neuronale qui ensorcelle les synapses de la commune des mortels et ses consorts masculins. Retour sur une aventure brève, mais ô combien réussie !

Tout d’abord, Shadowplay reprend l’essentiel de la discographie maigrichonne du groupe apparu en 2016. Elle est composée des EP 3 titres Skinny Milk (2016) et Daydream (2017), du EP 2 titres Creature (2018), du single Blood (2018) et du EP 4 titres Bones (2019). Ce dernier, tout comme le titre Forever Changing / Tunnel Vision présent sur Creature, sont passés à la trappe et ont été remplacés par quatre nouveaux morceaux (d’après les dires de Beast Records), nous laissant dubitatif sur le morceau Y.G.D. qui clôture le LP, que l’on ne retrouve pas ailleurs. Mais d’où sort-il ? Peu importe ! Notre connaissance lacunaire n’enlève rien à la qualité du projet qu’on se le dise. Continuons !

Aussi pourquoi est-on immédiatement tombé en amour de Shadowplay ? Tout d’abord pour le son si spécial du groupe, reconnaissable entre tous, pour ne pas dire unique (il faudrait être un Dieu d’omniscience pour savoir tout ce qui s’est produit de par l’univers des ielles, ou une Déesse, satané écriture inclusive !).
D’une part, une voix typée (à la Richard McNEVIN-DUFF des acid-jazziens madchesterois de SPACE MONKEYS), mais traitée avec un effet delay / reverb, qui donne le ton psychédélique au groupe et qui captive dès la première écoute. On accroche illico (ou pas du tout ! ). Nos deux artistes ont quelque fois la main un peu lourde et le delay / reverb sus-mentionné est un tantinet trop marqué, comme sur C’mon, mais rien d’insupportable. Plus encore, pour le coup, la voix de Johnny HART apparaît plus comme un instrument sonore qu’une autorité messianique à écouter avant tout. On y reviendra. Et pour tout dire, faute de chanteur post-punk à la voix comparable dans notre ROM personnel, on est forcé de comparer vers moins punk, mais toujours rock, tels que les Suédois de DEAD VIBRATIONS, qu’on pense à Reflections ou Drain (Echo Drug Recording, 2016), ou dans un univers plus psyché-pop, au Bad Texan (Holy Are You Recordings, 2016) des Anglais de The LUCID DREAM.
D’autre part, la solide base rythmique du duo, toute en puissance et générosité, hyper-centrale, que seules quelques guitares samplées viennent perturber avec insistance, distorsions sonores d’enrobage généralement non lead tel du miel pour les abeilles offert en pâture aux plus douillets des limaçons auriculaires (il faut de tout pour faire un monde ! ). Les riffs de basses sont tranchants à souhait, entraînants, souvent joués au plectre, parfois avec une légère distorsion frizzante non déplaisante comme sur Rat king. Mais, quoi qu’il en soi, la base doumdoum - badaboum donne non seulement le tempo, mais plus encore ouvre les volets de la perception (mangez moi, mangez moi, mangez moi ah !) vers un univers de méditation compulsive. Un connoisseur de l’Outre-Manche bien disposé et plein de poésie ne faisait-il pas remarquer que « SKINNY MILK crée des airs cathartiques qui atteignent sans effort le volume de groupes de guitare beaucoup plus grand (Skinny Milk create cathartic tunes that effortlessly reach the volume of much larger guitar bands) ». 100% raison du côté des Fish and Chips du Sussex de l’Est et fascinant !
Au final, SKINNY MILK ne recourt qu’à quelques basiques bidouillages électroniques très garagistes, proche de l’anti-dance du Baron punk bernois Sam SNITCHY (un Suisse d’un autre âge ! ), mais qui n’atteignent jamais le niveau d’expérimentation du pseudo-néo-punk de My life on the Silicone Prairie (2021) des Américains de... SILICONE PRAIRIE. Ainsi, pas de surcharge, pas de superflu, que de l’essentiel, du presque pur (le garage est toujours un peu sale, n’est-il pas ? ! ) pour le bonheur des auditeurs-trices. C’est d’ailleurs aussi là peut-être, pour être sincère, le seul point faible de Shadowplay (la perfection n’existe que dans la présence de l’imparfait, faut-il le rappeler ? ) : une trop grande uniformité de format, du son, qui traverse l’album de long en large, et en travers. Mais vu qu’il s’agit d’un premier LP, telle Shéhérazade qui désespère de pouvoir finir son dernier verre, on a le temps de voir venir des jours meilleurs... Croisons les doigts ! Chears !

Rapide petit tour d’horizon. Shadowplay ouvre l’album et introduit sans ambages le kesako à venir. Rien de bien folichon, certes, mais une introduction reste une introduction, plaît-il ? S’enchaînent à un rythme effréné (seul Slip down the hole dépasse les 3’30) les 11 titres, dans un ordre, ma foi, fouillipunk des plus classiques, mais est-ce important ? Under your skin a pour but de réveiller les dormeurs-euses potentiel(les), potards plein volume. Que ça fait du bien ! La tête secoue de haut en bas, et parfois de côté, histoire de changer un peu. Même les plus nul(le)s en rythmique ne peuvent se planter. Imparable ! Suit Rat king, un de nos morceaux favoris pour la basse précédemment abordée et qui frétille dans le conduit à génération d’endorphine savoureuse. 2’17, c’est presque trop court, mais fait de merveilleuses loops. Dream catalogue enchaîne quasiment sans transition. Le rythme augmente, frénétique scansion du temps qu’il devient quasi impossible de faire autre chose que d’écouter. Vos voisins vont adorer ! Run ne décroche pas. La crise épileptique est proche ! Les guitares partent en avant dans un riff basique distordu et sans complexe. Elles sont les bienvenues, apportant un peu de fraîcheur et surtout permettant le relais avec Slip down the hole, qui se veut à teneur métaleuse, mais est en fait l’un des titres les plus poppy de l’album, du presque MTV Rocks. On n’est pas fan, mais Alright arrive, alors... On attend que ça passe. Pause pipi ou un café. A seguir ! Le nappage guitare se poursuit mais avec moins de distorsion. Alright se veut mélodique. La rythmique lâche du lest. On se rapproche du post-punk des plus formels. Rien à dire, c’est bien fichu. Rien à jeter. Daydream n’a rien d’un rêve. Tim COX se défoule sur ses cymbales, assourdissantes, pour offrir un contre-point à la clarté silencieuse du chant seul et quasi nu, qui prend la main à chaque refrain. Le titre Creature, lui, n’est pas sans rappeler le On the run de BASS DRUM OF DEATH. On aime sans discussion. C’est d’ailleurs peut-être, avec Y.G.D., le titre emblématique de cet album, la quintessence des SKINNY MILK. Blood, lui, ralenti la tension, diminue la pression. L’atterrissage approche. Attachez vos ceintures, relevez vos tablettes ! Avant dernier titre, C’mon vous installe lourdement dans votre fauteuil en attente du feux d’artifice final qui se profile. Et nous voilà donc sur Y.G.D. Le feu d’artifice n’est qu’un feu de Bengale, mais ô combien coloré ! Contrairement à toute attente, ce simpli-sublissime morceau est le plus pop de Shadowplay et probablement celui qui obtiendra le plus grand succès commercial, par sa thématique (« Soldier, You’re gonna die ! » qui résonne étrangement en ses temps de folie russe), mais également par la réalisation du vidéo-clip attenant, montrant des essais de bombes nucléaires et des soldats exposés sans protection, mais fascinés. Le riff de basse une nouvelle fois distordu (non sans rappeler au loin le son grunge seattlois) est complémentaire d’une partie vocale à reverb très très Angleterre in the 90s. On adore tout simplement, tant c’est bien fichu, ça sonne juste et que dire ? C’est parfait ! On peut mourir tranquille, même si on n’est pas aux armes ! Demain est un autre jour.

En conclusion, Shadowplay s’inscrit clairement dans la vague néo-punk-garage qui essaime la planète depuis l’avènement du nouveau millénaire, avec des groupes tels que les Londoniens de SISTERAY aux compositions critiques et sans concession sur notre société déliquescente d’asociaux réseaux (on pense à Algorithme prison ou a 00:01:57 Faaast food), et beaucoup plus proche stylistiquement, The BLIND SHAKE, de Minneapolis, en particulier avec leur album Celebrate your worth (Gonner Records, 2016).

À noter enfin que Tim COX et Johnny HART ont formé, à l’été 2020, un nouveau groupe, TOP LEFT CLUB, avec Jimi DYMOND et Mac DADDY. Et moins d’un an plus tard, le 28 mai 2021, sortait toujours chez les Rennais de Beast Records un LP 11 titres : Shoulders at 90. Du coup, plus de cerveaux, de moyens, d’idées, de sons, certes, mais nettement moins de brio. Cet opus ne parvient clairement pas à fournir la fraîcheur énergétique et mélodique que l’on trouve dans Shadowplay. Comme quoi la sobriété à parfois du bon !

 GROTOTORO, depuis Genève (Switzerland)

(03 mai 2022)


(Cet article a été publié originellement sur le site du webzine de Casbah Records (web))


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