Est-on encore jeune à 40 ans? // Couleur 3

Anniversaire (2022)

 En février 2022, la radio suisse Couleur 3 a fêté ses 40 ans. Qui de mieux que notre correspondant genevois (vivant entre le Cap Vert et la Suisse) pour nous retracer la belle histoire d'une radio pas comme les autres ?


 En 1981, les radios libres et pirates françaises parviennent enfin à briser le monopole d’État. La liberté musicale envahit les ondes, escortée diaboliquement par la publicité commerciale symbiotique et nourricière, mais cancérigène pour l’appareil auditif des ielles. En Suisse, malgré le vif désir d’une partie croissante de la population, rien ne bouge ou du moins en apparence. Le fait est que la culture de la Confédération helvétique est structurée suivant quatre langues nationales : le suisse-allemand (62%), le français (23%), l’italien (8%) et le romanche (0.5%). Chacune de ces régions linguistiques à sa télévision et sa ou ses radios publiques. Les radios pirates existent, mais le contrôle des services de la Confédération est fort. Aussi, souvent celles-là sont hébergées hors des frontières, en France voisine ou en Italie. Face à cette situation et aussi grâce à la volonté de quelques hommes de pouvoir visionnaires et à l’esprit ouvert, la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SRG SSR) lance, non sans difficultés pures-réac’ habituelles, du côté francophone, un projet pilote de nouvelle radio profilée spécialement pour les jeunes (15-35 ans). Ce sera la naissance de Couleur 3. Ce projet dirigé par Jean-François Acker, devait durer 3 ans. Le succès est tel qu’aujourd’hui on en vient à fêter ses... 40 ans.
Retour sur une aventure folle, débridée et incertaine qui a formé les oreilles musicales de milliers de jeunes (et de moins jeunes).

De la naissance à l’adolescence

Le coup d’envoi a été donné le 24 février 1982, à midi. Immédiatement le succès est au rendez-vous et l’audimat grimpe jusqu’aux cimes inespérées des 18% de part de marché. Si bien que les autres régions linguistiques vont ouvrir leur propre radio publique pour les jeunes et que le pilote Couleur 3 devient une radio à part entière de la Radio Télévision suisse romande (RTS). Mais qu’est-ce qui a fait le succès de ce projet ? La programmation musicale, tout d’abord. Exit le classique, le jazz et la musique d’ascenseur habituels. Vive le rock, le rock et encore le rock, le blues, la pop, la chanson française et tous les styles novateurs à venir.

La liberté de ton des animatrices et animateurs, tous des passionnés au caractère désinvolte et original qui tranche avec tout ce qui se faisait jusque alors, en est la deuxième raison. C’est la grande force de cette radio, force qui perdure encore quelque peu aujourd’hui. La grille de programmation est également particulière : 6 tranches colorées permettent d’écouter de la musique 24h sur 24h. Le blabla officiel est relégué aux informations, elles-mêmes réduites à leur minimum vital. L’humour et la dérision sont omniprésents, que l’on pense aux chroniques de Rigadin fait des crêpes, et l’ours Maturin, ou aux Mentales, Roger et Germaine. Enfin, last but not least, l’absence absolue de publicité offre aux auditrices - auditeurs une radio pure et saine, sans prise de tête. Voilà ce qui concourt à faire de Couleur 3 une radio d’exception pour les conduits auditifs des amoureux de la musique actuelle à travers quatre décennies d’activité.

Les addicts de la première heure et des suivantes se souviendront longtemps et avec bonheur de Chrystelle André, de Dominique Villemin, de Monsieur Pain et Madame Ming, de Blaise Angel, de Lolita, de Samuel Vuillermoz, de Noël Noël, de Dynamike et Mister Mike, de Prince Pédalo, de Frank Matter, ou encore des Duja, Paco-Paco la Valérie et son indéfectible Stéphane Laurenceau, du Professeur Y, leurs consorts, de Catherine Fatteber ou de Crystel di Marzo pour ne citer que celles et ceux qui nous viennent à l’esprit à l’instant... sans oublier le diabolique Bitouni le maléphique (alias Yann Zitouni) tout droit venu d’une radio commerciale frouzie d’à côté.

La grille de programmation, quant à elle, change régulièrement, amenant, autre point positif, de nouvelles chroniques innovantes et ouvertes sur le monde. Sous la direction de François Benedetti (à partir de 1987), c’est le sexe et l’amour coquin qui est à l’honneur avec Les nuits Q de Blaise Angel. Pas de faux semblant, pas de langue de bois, un chat est un chat, le tabou est relégué aux oubliettes, et on aime ça. Sous celle de Blaise Duc (à partir de 1992), on retiendra l’inénarrable Planète bleue de Yves Blanc et ses musiques futuristes, et le Worlwide de Gilles Peterson, « créateur » de l’acid jazz. Deux émissions qui feront date et se poursuivent encore aujourd’hui, mais sur d’autres ondes. Une perte certaine et regrettable signe manifeste du déclin. On pourrait encore parler des Métissages de Mr. Mike et ses acolytes Mandrax, Willow, Daddy Fred et tant d’autres qui partirent, vingt années durant, sur les sillages de la planète DJ. Que dire de la Republik Kalakuta de Marc Baelher axée sur les musiques africaines et tropicales, ou encore, sous le nouveau directeur Vincent Steudler (à partir de 1997), du Krakoukass de Duja et Frankfrançois dédié au Métal hurlant de cordes malmenées et de grosses caisses fracassées à vous faire péter les tympans. Nous, on retiendra surtout et avant tout, les Heures calmes, véritables hymnes à la sieste ensoleillée d’après déjeuner qui, durant trois heures d’affilée, nous ont bercé la cervelle dopaminée des meilleurs ondes générées par le génie humain. Un pur moment de bonheur auditif à jamais inégalé...

Aussi, la force de Couleur 3 a été de ne jamais se cantonner au mainstream musical des radios libres devenues manipulatrices commerciales, ni au MTVesque dominion US, mais d’approcher tous les styles musicaux du moment pour les offrir aux oreilles avides des auditrices et auditeurs en expectative constante du meilleur. Et le meilleur, on l’a eu, en particulier avec la création, dès la première heure, des Repérages, soit une sélection de titres tout frais sortis dont les programmatrices et programmateurs alors aux commandes pressentaient l’importance à venir.

Le difficile passage à l’âge adulte

Et puis sont arrivées les années électro-technos, un monde nouveau, joint au départ fulgurant du numérique, et Couleur 3 s’est perdue en oubliant ses bases, celles-là mêmes qui avaient fait son succès. C’est probablement sous Vincent Steudler que le mal s’est insèré. Non seulement, Couleur 3 n’est plus tournée vers les fans puristes, les auditeurs accros de la première heure, mais vers les lambdas 15 minutes en voiture pour lesquels la nouvelle direction durci son membre. Exit la musique 24H sur 24 et les chroniques alternées dans une grille généreuse et imaginative. Voici venu le temps des « rediffs ». À minuit, la programmation rediffuse celle des 6H du petit matin du jour d’avant. L’auditrice – auditeur addict, dont la jeunesse se perd dans un autre temps parallèle à celle de la radio émettrice, est rejeté, délaissé au profit des diktats de l’audimat et des statistiques bureaucratiques du rendement millimétré d’abrutissement. Plus encore, choix politique de la direction, les musiques électroniques tendent à supplanter le rock, dont la mort annoncée n’a pourtant jamais eu lieu. Couleur 3 court après la jeunesse volatile, instable, délétère, à jamais insatisfaite : zap zap zapping génération. Plutôt que de s’entraîner pour le marathon du plaisir long comme un orgasme de baobab, elle choisit l’éphémère course du 100 mètres sur-dopé au vide intersidéral de l’a-pensée commune des réseaux a-sociaux. C’est certes sa vocation d’être pour les jeunes encore jeunes, mais en faisant fi de la part traditionnelle de son auditorat, elle finit par se perdre et c’est la chute. Début 2000, Couleur 3 atteint difficilement 3% de part de marché, contre 18% vingt ans plus tôt. Les administrations toujours en quête d’excuses lâches auront beau dire que c’est la faute à l’internet et à la profusion des possibilités d’écoute, dans les faits, c’est juste une succession de mauvais choix, amplifiée par une configuration concurrentielle nouvelle.
De même, les sketches et chroniques humoristiques qui donnaient le ton par leur causticité et leur variété, sont dès lors répétitifs, fades à souhait, en un mot « ennuyeux » (non seulement par les rediffusions continuelles, dans la journée et dans la semaine, mais aussi par la monotonie des voix qui les composent). Exit les crêpes de Rigadin, les délires de Roger et Germaine, les affabulations déjantés des Caissières, ou la niaiserie joyeuse de Noël Noël, à tel point que même la Paccaud, animatrice phare s’il en est, en vient à s’entourer de jeunes comiques locaux et travaille son rire qui nous enchantait pourtant du temps de l’insouciance de ses émissions avec Stéphane Laurenceau et le Prof de Grec. La nouvelle direction de Jean-Luc Lehman, tout autant que l’humour des deux Vincent ni changent rien ou si peu (5% d'audimat). Serait-ce la fin ? Couleur 3 va-t-elle définitivement vieillir ?

Une radio pour les jeunes peut-elle ne pas vieillir ?

Là est la question. Depuis la crise des années 2000, Couleur 3 a du mal à se rafraîchir, à raviver la flamme. La musique n’est pas en cause. Dans ce domaine, les programmatrices – programmateurs font toujours un travail de fond remarquable, voire même, chose nouvelle et bienvenue, diffusent des tubes d’autrefois, d’avant Couleur 3. Mais devenue trop « professionnelle », elle a perdu son âme d’enfant. Comme au théâtre, les animatrices – animateurs jouent, performent, arrivent parfois à insuffler leur génie créatif, mais tout le monde ne peut pas être un Duja, un Dominique Villemin ou une Lolita. Étonnament, le naturel de l’austère Zitouni, qui nous endormait par le passé, devient d’une drôlerie franche lorsqu’il est associé, par accident, avec la toute jeunette Laetitia Pralong dans une exquise confrontation générationnelle, malheureusement occasionnelle. Comme quoi, tout est possible, même le plus improbable !

Plus encore, plutôt que de regarder l’audimat à tout prix et les statistiques pour regagner un chouilla de plus de part de marché perdue, il faudrait revenir aux basiques : engager des gens passionnés passionnés, pas forcément professionnels (les dernières recrues n’ont pas encore la foi, mais à l’image de Valérie Paccaud engagée à l’origine pour une publicité, ils s’avéreront peut être un jour des animateurs prolixes et incontournables), qui vivent pour la radio, pour leur émission, pour déconner follement l’instant présent, parce que la folie les prend et qu’ils ne cherchent pas à la contrôler à tout prix. Leur redonner la liberté perdue qui transpirait à travers les ondes jusqu’à l’auditrice – auditeur et qui rendait joyeux de part et d’autre de l’émetteur, voilà le but, la quête. La quête du vrai, de la pureté, qui faisait le charme de Couleur 3 et qui pourrait lui permettre de retrouver sa jeunesse (et ses jeunes en nombre), tel le Phénix renaissant, et l’essentiel de ce qui faisait notre bonheur à nous, auditrice et auditeur, d’allumer le poste dès le réveil, puis sur la route du travail, puis au travail, puis sur la route du retour, puis le soir après manger en direction du sommeil salvateur. Tant que la direction, quel qu’elle soit, perdura à ne s’intéresser qu’aux auditrices – auditeurs 15 minutes par jour, elle s’égarera dans les méandres du convenable sans génie, aux méandres de la médiocrité mainstream, qui affadit les sens et nous transforme tous, lentement, mais immanquablement en machines stériles d’émotions.

Donc Parabens ! Longue vie à Couleur 3 et merci pour ces années de bonheur. On a tellement aimé qu’on en voudrait plus. Alors donnez nous encore du meilleur, retrouver la passion de créer, de déconner et de rire pour de vrai, sans faux-semblant commerciaux (avantage d’une radio publique) et on vous suivra encore longtemps.

 GROTOTORO (alias Christophe CHAZALON)
(Ponta do Sol - Cabo Verde, 08 mars 2022)

(Article publié originellement sur le site du webzine de Casbah Records (web))



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