Genève


​"Mourir est tout au plus l'antonyme de naître.
L'antonyme de vivre reste à trouver."

Chris Marker, Le coeur net  (1949)

Avant propos


Dans le cadre de notre cursus universitaire effectué à Genève, Lyon, Florence et Madison (US), nous avons rédigé plusieurs mémoires ou thèse qui n'ont pour autant pas été édités. Leur accessibilité réduite, nous pousse donc à les mettre en ligne sur ce site afin que tout un chacun puisse en prendre connaissance et les utiliser pour leur propre recherche.
De même nous publions ici un certains nombre de textes érudits et d'articles écris par nos soins sur l'histoire genevoise, édités ou non.

REMARQUE: pour toutes reproductions partielles ou complètes de ces textes, il est impératif de contacter les éditeurs, afin d'obtenir les autorisations nécessaires.

Bonne lecture et découverte!

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Les hôpitaux à Genève (2015)


Mise à jour de l'article de Jean-Jacques Chaponnière et Louis Sordet, "Des hôpitaux de Genève avant la Réformation", paru dans les Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève (M.D.G., t. III (1844), p. 165-471).
Les 7 à 9 hospices genevois habituellement étudiés sont en fait au nombre de 11.
Leurs noms multiples est la principale cause des confusions et erreurs qui parsèment les études et écrits des historiens et spécialistes, mais ils ne sont pas les seuls.

Les hôpitaux de Genève au tournant de la Réformation, Genève, 2015, 70 p.: PDF

Ce texte est inédit à ce jour, mais a été déposé aux Archives d'État de Genève où il a été intégré à la section "Manuscrits historiques".

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Registre du Conseil de Genève de 1542 (2015)


Dans le cadre de notre travail d'édition des Registres du Conseil de Genève à l'époque de Calvin, nous avons été en particulier responsable des années 1539 et 1542. Or, la conjoncture et les choix décisionnelle de la direction n'ont pas permis d'obtenir le financement FNS pour la poursuite de notre travail.
Cependant, nous avions déjà écrit l'introduction du Registre du Conseil de 1542 en prévision de son édition. L'introduction finale a été réécrite par Sandra Coram-Mekkey et publiée en tête de registre. Synthèse succinte et précise, elle n'offre pour autant pas la richesse de notre propre version généreuse et passionnée, ce pourquoi nous nous permettons ici de la mettre à disposition de tout un chacun.
Introduction originelle RC1542: PDF

Petit exemple parmi tant d'autres qui illustrera l'intérêt de notre introduction, la note 17, touchant aux offices de sécurité de la Cité en ces temps extrêmement troublés:
"17.  ​Voir la présente édition, f. 120. Peut-être n’est-il pas inutile de préciser un peu les différents postes afférents à la sécurité de la ville. D’une part, on a 14 guets (contre 7 en 1429), à savoir des officiers chargés de patrouiller en ville de jour comme de nuit, sur le modèle de notre police actuelle, afin de faire respecter l’ordre et les édits. Ils appréhendent les malfrats, emprisonnent et dénoncent les suspects, soutiennent les divers officiers chargés des collectes ou encore contrôlent les activités de la population ou des étrangers. Pour l’essentiel, ils n’ont pas vocation à faire la ronde sur les fortifications ou dans les tours. Ceci est le travail respectivement des dizaines et des gardes. Placés au sommet des principales tours de la ville, les gardes ont pour mission de scruter aux abords de la ville et de ses terres afin de donner l’alerte en cas d’arrivée de troupes, d’un seigneur, d’ambassadeurs ou de postes. Ainsi, l’alerte donnée, il est possible de fermer ou d’ouvrir les portes de la ville. Face à la rareté des évènement, le travail se révèle des plus ennuyeux et n’est pas mené avec rigueur. Si bien que régulièrement les gardes font l’objet de réprimandes de la part du Conseil, sous la menace principale d’être démis de leur office en cas de récidive (voir ci-dessous). Réservé aux gens de conditions modestes, voire pauvres, avec un salaires très faibles, les gardes sont souvent, dans le même temps, responsable de l’horloge installée sur la tour qu’il gère ou encore chargés de sonner les heures ou le sermon. Suivant le système patriarcale en place, le chef de famille (père, grand-père, oncle, frère…) obtient cet office en son nom, mais peut placer n’importe quel membre de sa maisonnée, voire ses serviteurs pour effectuer l’office en question. Cependant, en cas de défaillance, ce sera toujours le chef de famille qui sera responsable vis-à-vis de la Seigneurie. Dans le même ordre d’idée, on a à chaque porte de la ville, un garde chargé de contrôler les entrées et les sorties de la population et des étrangers. Secondé par le portier, il a aussi pour tâche d’ouvrir les portes le matin et de les fermer le soir. Les heures varient en fonction de l’importance de la menace. Il arrive même parfois que seule une ou deux portes de la ville soient ouvertes, voire simplement le « guichet » qui ne laisse passer que les individus au détriment des véhicules et des animaux. S’ajoute encore les clavendiers qui conservent un jeu de clés ou une des différentes clés nécessaires à verrouiller ou déverrouiller une des dites portes. Cette multiplicité d’acteurs a pour but essentiel de limiter un éventuel acte de trahison ou de complot, même si seules les personnes jugées « de confiance » ont accès à ces offices. Enfin, en temps de crise, chaque dizaine (soit un quartier de la ville), doit mobiliser à tour de rôle ses habitants – étrangers exceptés (voir la présente édition, p. RC186v) – pour tenir le guet sur les fortifications la nuit et parfois même le jour. Là encore, le système patriarcale implique la nommition du chef de famille, qui généralement, dans les faits, envoie sa femme, un de ses enfants ou un de ses serviteurs (A.E.G., Recensement A 1.4). Très contraignant et mal vécu par les Genevois, ce guet est aussi très mal tenu, offrant dans les faits une protection peu efficace. En effet, il est très fréquent que les dits membres des familles en charge s’endorment au bout de quelques heures, retrouvant le rythme naturel du sommeil (A.E.G., P.C., 2e série, n° 593). Pour éviter cela, les conseillers sont donc chargés de l’excharguet (A.E.G., R.C. 37, fol. 47). Leur tâche consiste à patrouiller à tour de rôle sur les fortifications, ainsi qu’en ville, pour vérifier que le guet des dizaines est bien effectué et que les édits et les différentes restrictions sur la circulation nocturne en ville soit respectés, autrement dit que les guets facent, eux aussi, bien leur travail. Il n’est pas rare, toutefois, que des passes-droits soient accordés aux notables ou aux plus fortunés qui, pour éviter cette charge, rétribuent un autre habitant qui effectuera le guet à leur place. Le 30 décembre 1544, par exemple, François Manget viendra demander au Petit Conseil qu’il intervienne en sa faveur pour obtenir le paiement du peintre du Perron, « lequelt à present ne veult poyé. Ordonné qu’il soyt comandé aud. pinctre qu’il aye à le poyé, voyeant qu’il a faict le guet pour luy » (A.E.G., R.C. part. 1, fol. 236v°).

Bonne lecture!

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Artistes à Genève (de 1400 à nos jours) (2010)


"Jean Duvet"
(in Karine Tissot (éd.), Artistes à Genève (de 1400 à nos jours), Genève: Éditions Notari et L'APAGE, 2010, p. 190)

Le frontispice de L'Apocalypse figurée - commencée vers 1546 et imprimée à Lyon en 1561 - est essentiel à l'histoire de Jean Duvet. Le graveur s'y représente en saint Jean l'Évangéliste, dont il est en train d'illustrer l'ouvrage. Par ailleurs, sur l'une des tablettes est mentionné en français: "Jean Duvet, orfèvre de Langres, âgé de 70 ans, fit ces histoires". Datée de 1555, soit un an avant l'obtention du privilège du Roi, cette gravure donne l'essentiel de sa biographie. Le reste consiste en hypothèses dont les principales sont de savoir si Jean Duvet le Maître à la licorne est aussi le tailleur de monnaies genevois homonyme. La manière de l'auteur de L'Apocalypse  et celle du Maître à la licorne sont en effet très proches, ainsi que l'on peut le voir dans Le Roi poursuivi par une licorne: saturation de la composition dans un style fortement maniériste, foisonnement d'éléments discursifs, d'animaux symboliques ou non, typicité des visages au nez droit, aux yeux fermés, en amande, représentation de corps massifs aux muscles arrondis, aux contours marqués, multiplication des citations d'artistes tels Dürer (1471-1528) ou, pour d'autres gravures, Raphaël (1483-1520) ou Mantegna (1431-1506), que Duvet a pu découvrir lors de son voyage en Italie.
Les documents d'archives tendent à rapprocher l'identité des deux hommes, étant donné que Jean Duvet n'est pas attesté à Langres entre 1534 et 1544, et qu'un graveur de monnaie du nom de Jean Duvet apparaît alors à Genève. Lors de son obtention de la bourgeoisie, le 15 novembre 1541, ce dernier est mentionné en tant que "fils de feuz Loys Duvey, alias Drot, de Dijon". Or, Jean Duvet de Langres ayant un frère aîné portant le prénom de Louis, orfèvre à Dijon, ce Jean Duvet genevois pourrait être le neveu du graveur ou du moins un homonyme "au vu de l'absence de tout indice de sympathie protestante dans l'oeuvre du Maître à la licorne". A ce jour, aucun élément ne permet de confirmer ou d'infirmer cette hypothèse: à titre d'exemple, le graveur Pierre Eskrich illustre combien la religion, à cette époque, a d'abord une fonction sociale. Le rapprochement entre Jean Duvet de Langres et le graveur genevois demeure donc délicat, car aucune gravure datée et signée de ce dernier ne nous est parvenue. Seuls quelques monnaies et le bâton du lieutenant illustrent une maîtrise de ses capacités d'orfèvre et de graveur. Dans l'attente de preuves documentaires suceptibles de trancher, relevons toutefois que les oeuvres de Jean Duvet et du Maître à la licorne sont singulières et leur exécution magistrale.

CH2


"Pierre Eskrich"
(in Karine Tissot (éd.), Artistes à Genève (de 1400 à nos jours), Genève: Éditions Notari et L'APAGE, 2010, p. 198)

En 1566 paraît à Genève un étrange ouvrage composé d'un livre de cent quatre-vingt-dix pages et de seize planches gravées, qui, assemblées bout à bout, représentent Rome à l'intérieur de la bouche du diable. La page de titre est non moins mystérieuse: Histoire de la mappemonde papistique, en laquelle est declairé tout ce qui est contenu et pourtraict en la grande table, composée par M. Frangidelphe Escorche-Messes et imprimée dans la ville de Luce Nouvelle, par Brifaud Chasse-Diables. Il s'agit là d'un ouvrage anticlérical de facture faussement médiévale, mais représentatif de la production satirique du XVIe siècle, "où l'esprit de la satire la plus mordante se conjugue à l'arpentage des nouveaux horizons, où l'art de la cartographie en pleine rénovation sert de support à un message iconoclaste et à une annonce apocalyptique", dans lequel la grossièreté des mots rejoint la vulgarité de l'image. Moines, clercs et autres religieux prennent les traits d'ânes, de porcs, de moutons ou de perroquets.
Si le livre est d'abord attribué à Théodore de Bèze et les gravures à Bernard Salomon (vers 1508 - vers 1561), les documents d'archives ont révélé qu'il s'agissait de l'oeuvre de Jean-Baptiste Trento - réfugié à Genève -, gravée par Pierre Eskrich. Le 27 novembre 1565, Trento, accompagné de l'imprimeur François Perrin, obtient du Conseil de Genève l'autorisation d'imprimer cet ouvrage de propagande protestante.
La réalisation des gravures a cependant été une entreprise de longue haleine. Alors que le contrat initial date de 1561, un an et demi plus tard, Pierre Eskrich n'a toujours pas rendu les planches, et ce malgré l'avance versée. Il se voit intenter un procès par l'auteur. Après plusieurs mois, il finit par remettre la totalité des gravures, mais mécontent il demande une augmentation pour le supplément de travail fourni.
Cette carte est l'oeuvre majeure de Pierre Eskrich. Elle illustre non seulement sa manière - peu de taille, petites têtes et longs corps -, telle qu'elle apparaît dans la vignette de l'Antithesis  de Simon Du Rosier et Bernardino Ochino, mais aussi sa créativité et son imagination fertile que l'on retrouve jusque dans les ornementations qu'il signe des initiale "P.V." pour Pierre Vase, l'un des trois patronymes qu'il utilise avec celui de Pierre Cruche. C'est le cas des cadres des Emblèmes  d'Alciat parus à Lyon, en 1549, pour le compte de Guillaume Roville.
Pierre Eskrich ne s'arrête pas au seul art de la gravure puisqu'il est tour à tour peintre, tailleur d'histoires, dessinateur et brodeur.

CH2


"Les Graveurs genevois du XVe siècle"
(in Karine Tissot (éd.), Artistes à Genève (de 1400 à nos jours), Genève: Éditions Notari ​et L'APAGE, 2010, p. 278)

En 1478, le premier livre genevois est imprimé par l'atelier d'Adam Steinschaber. Ce roman de Jean d'Arras, intitulé Histoire de la belle Mélusine, est illustré d'une soixantaine de gravures sur bois de grandes dimensions. Dès lors, la production de ce genre d'ouvrage se développe et perdure près de soixante ans, jusqu'aux effets combinés de l'avènement de la Réforme à Genève en 1535 et du retour de Calvin en 1541, qui avait une politique réservée à l'égard des images. Les graveurs actifs à cette époque à Genève, à Grenoble ou à Lyon, sont la plupart du temps anonymes. Leurs styles, similaires, sont influencés par les enluminures du Moyen Âge: des traits épurés, voire maladroits, pas de perspective mathématique ni de proportions équilibrées, laissent place à la narration, comme on peut le voir dans les gravures de La Destruction de Jérusalem  imprimée par Steischaber (1479) ou celles de la Danse des aveugles  de Pierre Michault. Les illustrations des plantes du De viribus herbarum  de Macer Floridus - un des best-sellers du XVe siècle -, sont un exemple de réalisme. Édité pour la première fois à Naples en 1477, il connaît six éditions à Genève entre 1496 et 1517. Si ses gravures sur bois n'ont rien de l'élégance et de la finesse des gravures italiennes de la même époque, la plante représentée n'en est pas moins reconnaissable au premier regard.
Un autre imprimeur genevois est particulièrement important pour les éditions illustrées genevoises: Louis Cruse, dit aussi Ludovic Garbin. Abondante durant tout le dernier quart du XVe siècle, sa production laisse transparaître un goût certain pour la gravure, qu'il s'agisse des lettrines ornées aussi bien que des illustrations. Actifs dès 1479, on lui doit notamment une édition du Traité de l'art de prêcher  de Thomas d'Aquin, dont certaines lettrines portent ses initiales, ainsi que plusieurs ouvrages richement illustrés comme La Patience de Grisélidis  de François Pétrarque (1482), Le Roman de Fierabras le Géant  de Jean Bagnion (1482), Les Sept sages de Rome  ou encore le splendide roman Olivier de Castille et Artus d'Algarbe  de David Aubert (avant 1492), qui connaît cinq éditions. Le portrait des deux personnages est d'une extrême délicatesse, la gravure est soignée et les traits fins donnent une grande légèreté à la composition. On retrouve ce type de gravure dans plusieurs ouvrages confectionnés chez le même imprimeur, telle la Vierge à l'Enfant entourée de deux saints du Missel de Genève  (1491) ou la Vierge de la Confession  d'Olivier Maillard (1493), le Doctrinal de Sapience  de Guy de Roye (1493), ou encore dans l'une des marques typographiques de l'imprimeur.

Christophe Chazalon

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Post tenebras luxe (2009)

Remarque: cet article comprend un grand nombre d'illustrations que nous ne reproduisons pas ici.


"Le luxe selon la loi au XVIe siècle: Post Tenebras Lux(e)"
(in Donatella Bernardi (dir.), Post Tenebras Luxe, Genève: Labor et Fides, 2009, p. 13-27 + 135-137 (notes)

"Inférer la réalité vécue d'une législation est une démarche peu convaincante, car trop de règlements d'hier et d'aujourd'hui restent inappliqués. En fait, il s'agit ici de rechercher l'arrière-fond qui donne un sens aux normes. Toute législation prétend agir sur la réalité: elle suppose une pratique qu'elle veut confirmer, corriger ou interdire."
Jean-François Gilmont, Le livre et ses secrets, Genève: Droz / Louvain: Presses universitaires de Louvain, 2003, p. 61

Si Rome a Remus et Romulus, Genève à Calvin. De l'un à l'autre il n'y a qu'un pas, car quand bien même Jean Calvin est un personnage historique réel, les historiens et biographes en ont fait un mythe1. Calvin aurait-il fondé Genève?

"Post Tenebras Lux" ou l'adoption d'une devise
Ce n'est pas Waldemar Deonna (1880-1959), ancien directeur des Musées d'art et d'histoire et grand spécialiste de l'histoire genevoise, qui dira le contraire. Dans son étude sur les devises de la ville, il est "une tentation à laquelle je ne résiste pas, dit-il, que de me représenter la vieille devise politique de 1530. [...] corrigée en 1542 par Jean Calvin"2.
En réalité, à partir de 1530, mais peut-être avant, la communauté de Genève adopte une devise: Post tenebras spero lucem. Cette première version est tirée du livre de Job (17, 12), par l'intermédiaire de l'office des morts intégré aux livres d'heures, dont le passage dit en substance: Noctem verterunt in diem, et rursum post tenebras spero lucem [ils ont changé la nuit en jour, après les ténèbres j'espère revoir la lumière].
Deonna relève deux passages des registres du Conseil de Genève de 1530 sur la fabrication d'un nouveau sceau en argent3, qu'il rapproche d'un cachet figurant sur des lettres adressées aux ambassadeurs genevois, datées du 21 novembre au 24 décembre 15304. Il s'agit de la première mention officielle de cette devise qui perdurera jusque dans les années 1550. Avant, la communauté possédait au moins deux sceaux, un de petite taille comportant les seules armes de la ville et un autre de grande taille, avec les armes et la devise "S. MAGNUM UNIVERSITATIS CIVIUM GEBENNARUM [grand sceau de la communauté des citoyens de Genève]", créé à l'occasion de la combourgeoisie signée avec Berne et Fribourg et ratifiée le 25 février 1526 en présence de l'évêque. Ce sceau est encore utilisé mi-décembre 1530 dans un acte de reconnaissance pour un emprunt effectué par le Conseil à Bâle5.
Le contexte politique explique cette adoption, car malgré la combourgeoisie, la lutte avec le duc de Savoie et l'évêque lui-même continue. Les années qui suivent sont très incertaines: les Genevois attendent un jour meilleur6. Celui-ci arrive finalement lorsqu'ils obtiennent leur indépendance. Le 10 août 1535, la messe est interdite à Genève et le Conseil des Deux Cents s'arroge un des droits régaliens du prince-évêque, celui de battre la monnaie7, alors que le duc de Savoie est dépossédé de ses terres et que son atelier monétaire implanté à Cornavin est annexé8. Enfin, le 21 mai 1536, la communauté adopte la Réforme. Calvin tente d'imposer une certaine austérité sans y parvenir. Le 23 avril 1538, il est banni, avec Farel, sur vote du Conseil général9.
A la suite de multiples conflits internes, dont Genève a le secret10, Calvin est rappelé avec insistance par la Seigneurie. Après plusieurs refus et sous la pression des Bernois et des Zurichois, il accepte de revenir à la condition que les Genevois adoptent une série d'ordonnances dites ecclésiastiques qui instituent quatre offices: pasteurs, docteurs, anciens et diacres, chargés de veiller à la vie religieuse et sociale, ainsi qu'au respect des bonnes moeurs11. Ce qui est fait le 20 novembre 1541, en Conseil général, à peine un mois après son retour. D'autres ordonnances civiles, puis somptuaires, vont suivre. Les historiens amateurs de grands hommes veulent les considérer comme ayant été rédigées par le réformateur, ce qui est loin d'être le cas si l'on se réfère aux documents conservés et au mode de fonctionnement de l'administration genevoise qui ne fait que poursuivre la loi coutumière et son mode d'application12.
Quoiqu'il en soit, la devise est modifiée durant cette période de transition, bien que l'on ignore la date exacte. Les plus anciens documents la mentionnant remontent à 1542, mais elle pourrait bien être antérieure. En effet, de nouvelles pièces d'or sont battues: les écus soleil. Or ceux-ci sont déjà vérifiés par la Seigneurie et acceptés le 19 novembre 1540 par un arrêté qui stipule que "d'un côté, les armes de la ville y soient mises, et de l'autre côté, soit mis Jésus avec et dans un soleil..."13. Cependant, cet arrêté ne fait pas mention de la devise. Les écus d'or au soleil de 154214, tout autant que les quarts qui nous sont parvenus15, portent la nouvelle devise Post Tenebras Lux  [Après les ténèbres, la lumière] qui s'impose petit à petit comme la devise officielle de Genève.
A juste titre, Waldemar Deonna fait remarquer que cette fois-ci elle touche à la religion et non plus à la politique, parce qu'elle est associée au trigramme IHS dans un soleil, image de la lumière divine à laquelle font référence les écus soleil, symbolisant l'adoption de la Réforme par les Genevois16. D'autres devises complémentaires vont dans ce sens. On trouve des quarts de 1535 et de 1536 portant la mention Deus (noster) pugnat pro nobis  [(Notre) Dieu combat pour nous] ou encore des sous de 1536 avec Mihi sese flectet omne genu  [Tout genou se fléchira devant Moi], tirée de l'épître de Paul aux Romains17.
Aussi, la proposition de Deonna d'une correction par Calvin est une belle image, hautement symbolique, mais les raisons qu'il en donne laissent perplexe. "Or, est-ce pure coïncidence, écrit-il, que lorsque paraît [la seconde formule] pour la première fois, Genève abrite dans ses murs depuis quelques mois un des bons latinistes de son temps. C'est le 13 septembre 1541 que Calvin est rentré à Genève. Aucun document ne nous dit qu'il se soit intéressé à notre devise, mais il a pris à toutes les affaires de la ville une trop grande part pour que cet objet ait pu le laisser totalement indifférent"18. Le culte des grands hommes dénigre les Genevois, insouciants et trop mauvais latinistes, lesquels auraient commis une vulgaire faute de grammaire que le grand réformateur aurait pris soin de corriger! C'est oublier que le grand latiniste était déjà présent à Genève entre 1536 et 1538, années durant lesquelles la correction aurait pu être faite.

Alors quelle influence réelle ou du moins crédible Calvin a-t-il eu sur la vie des Genevois? On ne peut parler de luxe au XVIe siècle à Genève sans s'arrêter sur la pensée du réformateur français. Et effectivement, comment parler de Genève, de la "Rome protestante", de la "cité de Calvin", sans parler de Calvin?19 L'apport principal du réformateur français, ce n'est pas tant l'austérité toute relative20 des habitants ni leur prétendue21 élévation spirituelle, dont le mythe perdure cependant. L'apport principal du réformateur français est d'avoir donné une renommée internationale à Genève et un rayonnement en tant que l'un des principaux centres religieux mondiaux. Genève est ainsi devenue la "Rome protestante"22, car tout comme Rome ou Jérusalem, l'identification cité-religion y a été totale23. Lorsque l'on parle de la "cité de Calvin" ou de la "Rome protestante", il s'agit d'une cité idéale vivant selon l'Evangile, d'une vision idyllique d'un lieu, d'un mode de vie où l'ordre règne, où la modestie s'impose, où l'homme est entièrement tourné vers Dieu, où les plaisirs, tous les plaisirs, sont bannis24. Autrement dit, une cité telle que l'a rêvée et telle qu'a tenté de la créer Calvin. Malheureusement, si les lois sont strictes et parfaites, et le projet honorable, l'homme, lui, est avant tout faillible, et comme on va le voir, Calvin en avait bien conscience, c'est du moinsce que relève Olivier Millet: "Dans la théologie réformatrice en effet, écrit-il, la foi n'est plus qu'une vertu théologale, et la charité et l'espérance lui sont subordonnées. A cela Calvin substitue, à son habitude, une anthropologie simplifiée et unifiée du coeur humain, auquel s'adresse le pouvoir persuasif de l'Ecriture, cet instruement de la grâce divine. La morale chrétienne, fondée non sur les capacités d'une nature humaine trop déchue pour qu'on puisse compter sur elle, mais sur l'appel de la sainteté de Dieu et de son oeuvre de rédemption, en découle"25.
La cité idéale n'a été finalement qu'un rêve, "une lampe ardente pour éclairer ceux qui sont encore éloignés de l'Evangile"26, mais un rêve tellement fort qu'il marque aujourd'hui encore les esprtis"27.
Il faut ien reconnaître cependant que ce rêve a fait des émules auprès des réformés. A l'époque même de Calvin, on essaya de construire une autre ville idéale sur une île française du Nouveau Monde, comme en témoigne l'Histoire d'un voyage fait en la terre de Brésil  de Jean de Léry, écrit en 157828, vingt ans après son retour en France, en réponse aux "menteries" d'André Thévet et de sa Cosmographie universelle  parue en 1575.
Plus encore, à ce jour on peut dénombrer dans le monde près de 40 villes, villages, bourgs, lacs, portant le nom de Genève, situés pour l'essentiel sur le continent américain29. Tous n'ont certes pas été nommés ainsi en souvenir de la cité helvète, mais la majeure partie tient son nom des immigrés protestants ayant trouvés refuse sur ces terres providentielles.

Par ailleurs, rappelons que Calvin n'est pas le premier à prôner une vie simple et modeste et à imposer une doctrine austère à toute une ville. Et ce n'est pas un hasard si en 1580, Théodore de Bèze place le dominicain Jérôme Savonarole en tête de ses Icones, traduit en français l'année suivante sous le titre Les Vrais pourtraits des hommes illustres, ouvrage dont l'élément central est Calvin et sa réforme30.
En 1494, à la suite de la chute des Médicis provoquée par la conquête française, le prédicateur dominicain réussit à imposer une austérité sans précédent à la ville de Florence. Si, d'une part, il institue une imposition plus équitable, un durcissement contre l'usure, une abolition de la torture, une cour d'appel ou encore rend la sodomie passible de la peine de mort, son action la plus forte est de bannir totalement le faste, le luxe et les jeux, afin d'ériger une "république chrétienne et religieuse". Trois ans plus tard, il élève, avec l'aide de ses disciples, un gigantesque "bûcher des vanités" sur la place publique, dans lequel sont détruits aussi bien les images que les livres profanes, les miroirs, les vêtements et parures trop finement ouvragés, les jeux, ou encore d'exceptionneles oeuvres-d'art florentines, dont celles de Botticelli apportées là par l'artiste en personne. Si ce bûcher symbolise l'intransigeance de Savonarole, il préfigure aussi sa chute. Car si Calvin est banni dans les premiers temps de la Réforme genevoise pour son trop grand rigorisme, Savonarole est condamné à être pendu et brûlé pour hérésie sur la place même où s'était tenu "le bûcher des vanités", à peine un an plus tôt31.
Le parallèle entre Calvin et Savonarole s'impose, en particulier en ce qui concerne l'usure et l'épargne. Après le "transfert" des foires à Lyon, les banquiers quittèrent Genève. Seuls quelques riches marchands allemands sont restés dans la ville, jusqu'à l'arrivée de réfugiés qui prendront le relais, prêtant aussi bien aux privés qu'à la Seigneurie32. De même, la trésorie de la ville joue le rôle de banque d'épargne à travers son système de mandats, qui ne sont pas encaissés immédiatement, mais bien souvent gardés ou échangés au besoin. Dans sa doctrine, Calvin a autorisé le prêt à intérêt raisonnable, soit entre 5 et 8%. Au-dessus de ce pourcentage, on touche à l'usure, autrement dit un argent mal gagné. Herbert Lüthy précise cependant que "si le calvinisme a exalté les vertus de la discipline, du travail et de l'austérité, et s'il a pu , par là, favoriser l'accumulation de capitaux par l'épargne, rien, ni dans sa doctrine ni dans sa pratique, ne prédisposait a priori  ses fidèles à la banque et à la finance"33. André Bieler va plus loin en écrivant que "ce qui caractérise par-dessus tout la doctrine de Calvin, [...] c'est son refus d'objectiver les rapports économiques entre prêteurs et emprunteurs, et sa volonté de mettre en évidence non seulement le rapport moral que les liens économiques créent entre les hommes, mais encore leur responsabilité spirituelle devant le Dieu de Jésus-Christ. C'est sur ce point peut-être que Calvin se distingue le plus, non seulement de la morale médiévale et de celle de Thomas d'Aquin, mais aussi de l'éthique protestante de ses contemporains et de ses successeurs. Le prêt à intérêt n'est pour lui une question économique avant tout, ni un acte relevant de la morale, mais bien un fait mettant l'homme en action personnelle devant Dieu avec toute sa responsabilité"34. Dès 1536, mais plus encore dès 1541, la pensée de Calvin et son application sur les terres de la jeune Seigneurie, nouvellement indépendante, sont certes essentielles, car elles structurent, charpentent pour plusieurs siècles le mode de vie des habitants. Cependant, il faut faire la part des choses. La majeure partie des études se basent sur les règlements administratifs officiels, et tout particulièrement sur les différentes ordonnances, prenant de-ci de-là quelques exemples35. Or, il y a une différence entre ce que l'on veut faire et ce qui est, car comme chacun sait, il est plus facile de jouir de l'instant présent que d'espèrer une vie meilleure après la mort.

Les ordonnances somptuaires
Les lois ou ordonnances somptuaires ont pour objet de règlementer les dépenses faites pour le luxe, à savoir "un mode de vie caractérisé par de grandes dépenses consacrées à l'acquisition de biens superflus"36. Après la Réforme, à Genève, cela concernait essentiellement l'habillement et le banquet37.
Marie-Lucille de Gallatin a étudié en détail ces ordonnances genevoises, mais là où l'influence de Calvin était encore visible, Corinne Walker a démontré que Calvin n'en est ni l'auteur ni l'inspirateur. L'historienne remarque en particulier que "l'historiographie genevoise prétend volontiers que la législation somptuaire genevoise doit tout à Calvin"38. Or, "le réformateur paraît en effet avoit été sceptique en matière de règlementation des dépenses, en particulier vestimentaires. Certes son opposition au luxe est constante et ses commentaires de la Bible ne s'éloignent pas de la position traditionnelle des moralistes chrétiens pour lesquels trop de richesses ne peut que constituer un danger pour le salut des âmes. Cependant, conscient de la relativité des notions de luxe et d'austérité, et rejetant le modèle de l'ascétisme religieux traditionnel, il sait que "nous ne nous pouvons abstenir des choses qui semblent plus servir à plaisir qu'à nécessité". Surtout, il est lucide sur les difficultés liées aux prescriptions"39.
Plus encore, bien qu'ayant abondamment légigéré sur l'ensemble de la vie sociale, religieuse, économique et judiciaire des habitants depuis 1541, Calvin, tout autant que la Seigneurie, ne se sont intéressés aux lois somptuaires qu'aux alentours de 1560.
Enfin, les deux historiennes remarquent que les ordonnances somptuaires existaient dans toute l'Europe depuis les XIIe-XIIIe siècles: Calvin n'en est donc pas l'inventeur40.
Mais avant d'aller plus loin, il nous faut préciser la particularité genevoise en matière de droit. Bien que, jusqu'en 1536, Genève soit sous l'autorité partagée du prince-évêque (lui-même dépendant du Saint-Empire romain germanique41), des comtes, puis ducs de Savoie et de la communauté des citoyens et bourgeois, à travers les syndics et les Conseils42, le droit en vigueur dans la ville et sur les terres lui appartenant sont avant tout et essentiellement les franchises dites d'Adhémar Fabri, découlant du droit coutumier. Ces franchises ont en effet été accordées perpétuellement aux Genevois par le dit évêque en 138743.
Or, le 17 juin 1430, le duc de Savoie Amédée VIII promulgue les Statuts généraux de Savoie, plus connus sous le nom de Statuta Sabaudiae, qui comportent des ordonnances somptuaires44. Le 25 octobre de la même année, il obtient de l'évêque de Genève, François de Mies45, la permission de faire publier ses édits à Genève46. Revus et complétés par ses successeurs, les Statuta  sont imprimés dans la ville entre 1512 et 1515 par trois imprimeurs: Jean Belot, Louis Cruse et Jean Vivian47. Ils sont donc connus par les juristes genevois et probablement par le peuple, même s'ils ne s'appliquent pas sur les terres genevoises48.
Il existe cependant une grande différence entre ces ordonnances somptuaires, ainsi que celles promulguées par le roi Henri II et ses successeurs49, et les ordonnances somptuaires genevoises. Si le prologue au cinquième livre des Statuts  veut "affirmer la nécessité des lois somptuaires qui voudraient être simplement un moyen de réprimer le luxe", en réalité "elles soulignent la grande importance de l'habillement comme la manifestation d'un certain statut  dans la vie sociale"50. Chaque classe sociale a des droits en matière vestimentaire qui lui sont propres. Or, les ordonnances somptuaires genevoises ne visent qu'à limiter la débauche de luxe en faveur de la modération, sans considérer les classes sociales51. Tout le monde est à la même enseigne. La richesse peut se montrer, pour autant qu'elle ne soit pas trop visible.
Toutefois, comme le soulève Diane Owen Hughes, "l'Histoire a montré que toutes les lois somptuaires, après un bref moment, ont été partout abolies, détournées ou ignorées. La vanité inventera toujours de nouveaux moyens de se distinguer que les lois ne parviendront pas à interdire"52.

Le luxe à Genève après la Réforme: une impossible recherche?
Faute d'une étude complète des dénonciations et procédures contres les abus entreprises par le Consistoire, le lieutenant ou les Conseils auprès des habitants en matière d'apparat, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir ce que représentait le luxe à Genève après la Réforme. Les siècles précédents avaient aux moins les Arts (un des principaux révélateurs de la richesse), réduits à presque rien après 1536. La peinture, la sculpture, l'architecture, contrairement aux siècles antérieurs, n'ont laissé aucune trace ou presque53. La musique s'est longtemps limitée aux psaumes, et aux fifres et tambours militaires jouant uniquement sur commandement de la Seigneurie54. Le théâtre réformé n'a pas réussi à trouver sa place. A peine cinq pièces ont été écrites ou données en représentation en un siècle55.
Par ailleurs, les inventaires après décès sont trop peu nombreux pour nous aider56; les témoignages contemporains, tout autant. Ils ne font qu'état de la richesse, mais non de la manière dont l'argent est dépensé, ou alors sans précisions suffisantes. Reste que la fortune du mercier Jean Binot est connue. Le 12 mars 1539, le registre du Conseil relève qu'elle est estimée à 3'000 écus57. De même, Laurent Perrillat relève que "la famille Dufour est une des plus aisées de Meyrin, voire des villages voisins. Même si on se place une génération après la reconnaissance de 1526, la taille bernoise de 1551 confirme cette idée: à cette époque, la famille Dufour vit toujours en indivision. Les consorts Dufour - qui pouvaient être encore une dizaine - n'ont donc vraisemblablement pas été affranchis, mais ils détiennent la plus grosse cote de Meyrin et, en absolu, leurs biens sont considérables. Ils possèdent: huit maisons, granges et dépendances, 120 poses de terre, 65 seyterées de pré, 12 poses de vignes, une montagne en Val Mijoux, un cheptel considérable (au moins 70 bêtes, dont 5 chevaux). Le tout est estimé à plus de 11'000 florins [soit environ 2'300 écus], dont près de 90% sont constitués par des biens immobiliers"58.
D'un autre côté, lors de la révision des comptes de Jean-François Ramel, il apparaît que ce dernier a dépensé, en 1558, 20 écus soleil (soit 100 florins) pour un tapis provenant de Turquie, dont on ignore cependant et la qualité et les dimensions59.
Il existe toutefois un domaine qui peut nous donner quelques exemples plus précis: l'imprimerie.

L'imprimerie et le luxe
L'affaire la plus importante en matière d'édition de luxe est la création d'une bibliothèque par Ulrich Fugger, membre de la célèbre famille de banquiers d'Aubsbourg. Protecteur des Arts et grand bibliophile, Fugger décide de créer à Genève une grande bibliothèque publique, alors que le Collège de Calvin vient d'ouvrir ses portes, le 9 mai 155960. Les raisons de son choix sont inconnues. Cependant, à la suite d'un désaccord avec l'imprimeur Henri Estienne au sujet d'un contrat qu'ils avaient signé, les parties se présentent devant le Conseil en décembre 156161. Si le dit contrat n'a pas été retrouvé, les registres nous apprenent qu'Ulrich Fugger avait fait "rechercher en divers pays tous les anciens et meilleurs exemplaires de bons auteurs, en toute sciences, bonnes disciplines et langues, pour dresser et conserver une librairie et bibliothèque". Pour cela, il acheta "une des plus belles maisons de la ville qui lui revient bien 2'000 écus", une somme record pour une maison genevoise à cette époque62. Un exemplaire personnel de chaque ouvrage devait être imprimé, en plus du tirage normal, par l'atelier d'Henri Estienne sur parchemin (fourni par Fugger) pour une meilleure conservation. En échange, Estienne recevait une pension annuelle de 300 florins.
Le procès achevé, un accord est conclu, et Henri Estienne reprend l'impression pour son mécène jusqu'en 1568, date à laquelle ce dernier commence à connaître de sérieuses difficultés financières63. Or, dès 1567, Fugger déménage sa bibliothèque personnelle à Heidelberg, ville dans laquelle il meurt en 1584. Il lègue alors l'ensemble de ses livres et manuscrits non pas à Genève, mais à l'électeur palatin Frédéric IV, complétant la bibliothèque Palatine, qui quelques décennies plus tard, déménagera à Rome64.
Dans le même ordre d'idée, si les livres ne sont ni richement ni abondamment illustrés, sous et après Calvin65, leur reliure apparaît néanmoins comme un moyen d'étaler un certain luxe. Le livre, tout comme les bijoux, montres ou horloges qui connaîtront un grand essort dès la fin du XVIe siècle à Genève66, sont des objets intimistes, que l'on conserve chez soi ou que l'on porte discrètement sur soi, et qui peuvent être sujet à une certaine somptuosité. Plus encore, le livre porte la Parole de Dieu, ce qui lui vaut un intérêt certain de la part de Calvin et ses successeurs, amenant la nouvelle "Rome protestante" à devenir un des principaux centres typographiques européens. Rien d'exceptionnel donc si certains constituent des bibliothèques plus ou moins importantes.
Un volume des psaumes de Clément Marot et Théodore de Bèze, in-8°, imprimé à Genève en 1564 par Jean Crespin pour Antoine Vincent, conservé dans la collection de M. Jean-Paul Barbier comporte une reliure d'époque, en maroquin rouge, particulièrement délicate. "Des < têtes d'indiens > ou < grotesques > figurent dans le décor à entrelacs de cire rouge, blanche, verte et noire sur fond azuré"67. Ce type de décors, que l'on attribue à un atelier genevois, se retrouvent sur la bible dite d'Henri IV, dont Pierre-Louis Wermeille résume l'histoire comme suit: "Ce volume est revêtu d'une somptueuse reliure de maroquin rouge. Les plats de devant comporte, en plus, un médaillon frappé aux armes de France et de Navarre. Cette bible à deux histoires. Une version affirme qu'elle fut imprimée et reliée à Genève, puis envoyée en cadeau à Henri IV par le Conseil de Genève. Mais comme Henri IV venait de se convertir au catholicisme68, il renvoya les ambassadeurs et leur présent. L'autre version raconte que les ambassadeurs, ayant appris pendant leur voyage la récente conversion du Roi, refusèrent de poursuivre leur route et revinrent à Genève, la Bible enfouie dans leurs bagages"69.
Si en lui-même, l'exemplaire imprimé par Jérémie Des Planches en 1588 est d'une facture commune pour une bible genevoise, en revanche, comme on peut le voir, la reliure est luxueuse, et quoi de plus normal pour un présent destiné au Roi. Mais que dire alors des psaumes de Marot et de Bèze qui ont le même type de reliure. Comme on peut le voir, le luxe existait bien après la Réforme, mais encore se devait-il d'être discret. D'où la rareté des témoignages qui nous sont parvenus.

Conclusion: Genève ou le culte intimiste
Aussi, on pourrait reprendre les mots de Marie-Louis-Courvoisier: "Malgré l'abondance d'ouvrages consacrés au XVIe siècle genevois, nos ancêtres nous restent encore étrangers. Il nous est en effet difficile d'imaginer quelle a été leur vie de tous les jours, leurs gestes coutumiers, leur intérieur et leur façon de l'occuper. Il y a une raison évidente à cette lacune: le manque et la précarité de la documentation"70. On peut dire que l'on ne sait quasiment rien des manifestations du faste et de l'opulence au début de la Réforme, pas plus que de la vie quotidienne à cette époque. Mais d'un autre côté, en revanche, en voulant faire de Genève une ville entièrement tournée vers Dieu, voué à la gloire de Dieu, Calvin y a sclérosé l'essentiel de la culture, devenue quasi-inexistante, mettant à mort les "Arts majeurs", principaux signes et symboles de luxe et de richesses. A sa mort en 1564, comme le montre la collection de portraits peints ou gravés constituée par Théodore de Bèze, le successeur de Calvin, la population connaît un regain de liberté. Les illustrations dans les livres vont croissant, et la soierie, la bijouterie et l'horlogerie commencent à prendre de l'importance. Le luxe apparaît alors de manière plus détournée dans l'intimité et la discrétion.

Christophe Chazalon

1 Les dernières biographies poursuivent cette longue tradition, confirmée lors du congrès international Calvin et son oeuvre 1509-2009, tenu à Genève en mai 2009.
2 Waldémar Deonna, "Orietur in Tenebris Lux Tua, la devise et le soleil des armoiries genevoises", Genava, t. XXIV, Genève, 1946, p. 160. Précisons que Deonna répondait à une proposition d'Henri Delarue. Sa recherche érudite est cependant la plus complète sur la devise et les armoiries de la ville, malgré quelques passages fantaisistes. Voir aussi Sandra Coram-Mekkey, Christophe Chazalon, Gilles-Olivier Bron, Crises et révolutions à Genève (1526-1544), Genève, 2005, p. 100.
3 R.C. impr., t. XI (1528-1531), p. 434 et 446, et Deonna, p. 151-153 et fig. 2 et 3.
4 A.E.G., P.H. 1048.
5 A.E.G., P.H., 1046, 13 décembre 1530. La quittance est datée du 1er mars 1577. A noter qu'un premier sceau est connu dès 1293. A partir de 1452, il mentionne expressément la communauté. En 1544, une ordonnance règle l'usage des trois sceaux de la ville (Encyclopédie de Genève, Genève, 1991 (2e éd.), t. IV, p. 130)
6 Cette devise est un lieu commun répandu à cette époque. Elle est utilisée comme devise de familles nobles ou de communes, et elle est citée dans divers ouvrages, notamment dans un des poèmes de Clément Marot (Henri Besson, L'Eglise et l'imprimerie dans les anciens diocèses de Lausanne et de Genève, Genève, 1937-1938, t. I, n° V, p. 73. Voir aussi Deonna, p. 149, n. 4.
7 A noter que la devise "Post tenebras spero lucem"  apparaît alors sous des formes plus ou moins abrgées sur les nouvelles pièces de monnaie. Voir Deonna, p. 156 et sq. et Eugène Demole, Histoire monétaire de Genève de 1535 à 1792, Genève / Paris, 1887, p. 70-71 et 79-80. A noter que Demole a pu consulter le cahier dit Mallet, comportant une copie des anciennes ordonnances concernant la monnaie genevoise, qui n'a pu être retrouvé, tout comme le registre de la monnaie qui avait déjà disparu à son époque.
8 Coram-Mekkey, Chazalon, Bron, p. 94-95 et Demole, p. 8.
9 Cette décision est confirmée à peine un mois plus tard (R.C. impr., n.s., t. III/1, Genève, 2006, p. 235).
10 Sur ce sujet, voir Christophe Chazalon, "Introduction", dans R.C. impr., n.s., t. IV/1, Genève, 2009, p. I-LIV.
11 Voir Marc Vial, Jean Calvin. Introduction à sa pensée théologique, Genève, 2008, p. 39-40.
12 Voir Christian Grosse, "Aux origines des pratiques consistoriales de pacification des conflits: le "Conseil de paix" (1527-1529)", dans Les registres du Conseil de la République de Genève sous l'Ancien Régime: nouvelles approches, nouvelles perspectives (actes de la table ronde des 22-23 septembre 2006, A.E.G. / I.H.R. / UniGE (Genève)), Genève, 2009, p. 29-63.
13 A.E.G., R.C. 34, fol. 528 (édité dans Demole, 1887, p. 121).
14 Demole, p. 122.
15 Demole, p. 80 et 121. A noter qu'un grand nombre de pièces ne comportent pas de millésime, à savoir la date de fabrication.
16 Auparavant, les autres pièces de monnaie comportaient la première devise, mais avec une croix (Deonna, p. 154).
17 Le passage complet de Romains (14, 11) est le suivant: "Car il est écrit: Je suis vivant, dit le Seigneur, tout genou fléchira devant Moi, et toute langue donnera gloire à Diau". A noter, par ailleurs, que le 29 avril 1539, la Seigneurie fait refondre les quarts de 1535 jugés mal taillés et ne comportant pas les armes de la ville (R.C. impr., n.s., t. IV/1, p. 187 et Demole, p. 79-80).
18 Deonna, p. 160.
19 On a l'impression qu'avant lui, Genève n'existe pas ou si peu. A part la citation dans le livre 1 de La guerre des Gaules (De Bello Gallico)  de Jules César (58 av. J.-C.), les importantes foires du Moyen Âge et le retable de Konrad Witz de 1444, la Genève d'avant la Réforme ne laisse pas beaucoup de traces dans l'Histoire, excepté bien entendu au niveau local. Voir Ernst Hirzel et Martin Sallmann, éd., Calvin et le calvinism. Cinq siècles d'influence sur l'Eglise et la société, Genève, 2008.
20 Il est convenu d'admettre que de 1555 à sa mort en 1564, Calvin n'a plus de véritables opposants à Genève. Cependant, malgré cela, il n'a pas toujours le dernier mot face à la Seigneurie. Voir Jean-François Gilmont, Jean Calvin et le livre imprimé, Genève, 1997, p. 339-344. De même, malgré toutes les ordonnances, les gens continuent à les transgresser, à savoir jouir de la vie comme le montrent les registres des Conseils et du Consistoire. En fait, Calvin ne prônait pas tant l'austérité que la modération et la maîtrise de soi.
21 Sur la prétendue austérité et le rapport de Calvin avec les lois somptuaires, voir les travaux de Corinne Walker, dont "Le mythe de l'austérité genevoise" (actes du colloque Genève et le luxe, Faculté SES, UniGE, 2004, non édité); "La politique somptuaire à Genève ou les limites de la compétence du Consistoire (XVI-XVIIIe siècles)", dans Sous l'oeil du Consistoire: sources consistoriales et histoire du contrôle social sous l'Ancien Régime, Lausanne, 2004, p. 125-136, et "Les lois somptuaires ou le rêve d'un ordre social: évolution et enjeux de la politique somptuaire à Genève", Equinoxe  (Lausanne), n° 11 (1994), p. 111-129.
22 Voir Philip Benedict, "Calvin et la transformation de Genève", dans Hirzel et Sallmann, 2008, p. 31; Ronsard et la Rome protestante (cat. expo. Genève: B.P.U., 1985), Genève, 1985.
23 A noter aussi que si Genève a pu maintenir son indépendance tout au long des siècles, ce n'est pas grâce à Calvin, mais bien plutôt à sa situation géopolitique. Géographiquement située au carrefour entre la France, le duché de Savoie et les cantons suisses, sa liberté est maintenue par les décisions prises par le roi de France, l'Empereur, le duc de Savoie, les cantons confédérés et le pape, qui, tour à tour, tirent les ficelles afin de favoriser la paix ou une quelconque domination.
24 Calvin rejette les plaisirs sous toutes leurs formes, non pas parce qu'il ne les aime pas, mais parce qu'ils présentent un risque important de se détourner de la parole de Dieu (Vial, 2008, p. 39). Ainsi, jeux, fêtes, danses, théâtre (pour l'essentiel), musique autre que les psaumes officiels, sexe autre que matrimonial, beuveries, repas trop riches ou encore luxe sont combattus (Andrew Pettegree, "Le calvinisme en Europe", dans Hirzel et Sallmann, 2008, p. 85-119; Olivier Fatio et Béatrice Nicollier, Comprendre l'Escalade. Essai de géopolitique genevoise, Genève, 2002, p. 29; Marie-Lucille de Gallatin, "Les ordonnances somptuaires à Genève au XVIe siècle", Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève (Genève), t. 36 (1938), p. 193).
25 Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne (1541), éd. critique par Olivier Millet, Genève, 2008, vol. II, p. 1640-1641 et 1653, n. 5.
26 Benedict, 2008, p. 15.
27 Le fait qu'elle ait été un refuge pour les protestants de l'Europe entière y est pour beaucoup, de même que la diffusion de la pensée de Calvin par l'imprimerie genevoise.
28 Voir sur ces ouvrages et l'histoire de la France "antarctique", Jean de Léry, Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil: 1578: 2e édition, 1580, édition critique par Frank Lestringant, ainsi que les autres écrits de Lestringant et de Françoise Argod-Dutard.
29 Dans le cadre d'un projet de film documentaire intitulé Les mille et une Genève, nous avions repéré une Genève dans les Caraïbes, une en Afrique du Sud et le reste aux USA. Il faudrait encore prospecter du côté du Canada ou de l'Océanie, terres à forte immigration.
30 Voir Christophe Chazalon, "Les Icones  de Théodore de Bèze (1580): entre mémoire et propagande", Bibliothèque d'humanisme et Renaissance  (Genève), t. 66 (2004), p. 359-376.
31 Voir Botticelli: de Laurent le Magnifique à Savonarole (cat. expo. Paris: Luxembourg / Florence: Palazzo Strozzi, 2003-2004), Milan, 2003; Hubert et Edouard de Pazzis, Savonarole ou la république de droit divin, Paris, 1998 et Savonarole: enjeux, débats, questions (actes du colloque international, Paris, 25-27 janvier 1996), Paris, 1998.
32 Liliane Mottu-Weber, Economie et refuge à Genève au siècle de la Réforme: la draperie et la soierie (1540-1630), Genève / Paris, 1987, p. 381 sq.
33 Herbert Lüthy, La banque protestante en France, de la révocation de l'édit de Nantes à la Révolution, Paris, 1959-1961, 2 vol. cité par Louis H. Mottet, "La Suisse et ses banques", dans Les grandes heures des banquiers suisses: vers une histoire de la banque helvétique du XVe siècle à nos jours, Neuchâtel / Paris, 1986, p. 17-18. Voir aussi Mottu-Weber, p. 385 et surtout la thèse d'André Bieler, La pensée économique et sociale de Calvin, Genève, 20082.
34 Bieler, p. 476
35 Coéditeur des Registres du Conseil à l'époque de Calvin, ces documents nous sont familiers. Une étude reste à faire sur l'ensemble des affaires de particuliers confrontés à ces ordonnances, qui montrerait mieux le mode de vie des habitants à cette époque.
36 Le Robert, Paris, 2008, p. 1491b.
37 Sur les lois somptuaires, le luxe et l'habillement, voir la bibliographie sur Internet à l'adresse suivante: http://www.unc.edu/depts/chaucer/costume.htm.
38 Concernant l'historiographie genevoise, elle cite Marie-Lucille de Gallatin, ainsi que deux passages de l'Encyclopédie de Genève, 1992, t. IX, p. 81 (R. Quincerot) et p. 192 (C. Santschi).
39 Walker, 2004, p. 126-127. La citation incluse est tirée de Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, Aix-en-Provence, III, X, 1. p. 186.
40 Sur les premières ordonnances somptuaires, voir Neithard Bulst, "La législation somptuaire d'Amédée VIII", dans Bernard Andenmatten et Agostino Paravicini Bagliani, éd., Amédée VIII - Félix V, premier duc de Savoie et pape (1383-1451) (actes colloque intern. Ripaille / Lausanne, 23-26 octobre 1990), Lausanne, 1992, p. 191 sq.
41 Le 18 novembre 1530, le Conseil recevait une lettre de l'empereur Charles Quint pour la conservation des droits de l'évêque (A.E.G., P.H. 1044).
42 Nous résumons car la situation varie régulièrement et il faudrait également ajouter les comtes de Genève.
43 Sur les franchises, qui ne sont autres qu'une "codification non-exhaustive qui fixe pour la première fois par écrit le vieux droit indigène en vigueur, mais aussi les compétences de la commune par rapport à celles de l'évêque", dont la traduction française par Michel Montyon est imprimée pour la première fois à Genève par Jean Bellot, en 1507, voir Libertés, franchises, immunité, us et coutumes de la ville de Genève (1387-1987) (cat. expo. Au temps des franchises d'Adhémar Fabri, Musée d'art et d'histoire, Genève), Genève, 1987 et Les franchises à travers l'histoire de Genève (cat. expo Archives d'Etat de Genève, 22 mai 1987 - 17 janvier 1988), Genève, 1987; Emile Rivoire et Victor van Berchem, éd., Sources du droit du canton de Genève, Aarau, 1927, t. I, n° 102, p. 190-237 (latin et français). Sur le droit coutumier et le droit romain à Genève sous l'Ancien Régime, et les rapports de force entre Duc, évêque et communauté, Christian Grosse précise qu'on "ne parvient cependant pas à prendre toute la mesure que revêt le Conseil de paix en se contentant de souligner le rôle politique qu'il a joué en vue de la marginalisation des instances judiciaires soumises à l'évêque et au Duc. Instrument stratégique d'une rupture politique, l'institution du Conseil de paix révèle aussi et plus profondément la volonté de rompre avec la culture juridique qui prédomine à Genève à la fin du Moyen Age. Elle s'inscrit à ce titre dans le contexte d'une confrontation de longue durée entre le droit écrit, formé par le droit romain et le droit canonique, qui constitue la culture juridique de juriste, et le droit coutumier auquel sont attachés les citoyens" (p. 37-38).
44 Amédée VIII "fut le premier parmi les princes de Savoie à légigérer dans ce domaine", et probablement le premier à obliger le plus haut personnage de l'Etat, à savoir lui-même et toute sa famille. Elaborés entre 1403 et 1430, ces statuts, appelés également Decreta Sabaudiae, sont manuscrits. L'imprimerie ne faisant son apparition qu'en 1478 à Genève, ils circulent néanmoins parmi les juristes. Voir Jean-François Poudret, "Un concordat entre Amédée VIII et le clergé de Savoie", p. 157-167; Rinaldo Comba, "Les Decreta Sabaudiae  d'Amédée VIII: un projet de société?", p. 179-190, et Bulst, p. 191-200.
45 A noter que l'évêque de Genève était une "marionnette" du duc.
46 S.D.G., 1927, t. II, n° 164, p. 324-326.
47 Voir les numéros 5702, 5790, 5791, 5792 et 5793, sur la base de données GLN15-16, consultables sur le site internet de la Bibliothèque de Genève: http://www.ville-ge.ch/musinfo/bd/bge/gln/.
48 Les Genevois ayant également des terres en pays sarde se devaient d'en avoir connaissance.
49 Ce point a été très bien développé par Valérie Dionne, dans son texte "La résonance des lois somptuaires dans les Essais  de Montaigne: réflexions sur les paradoxes du luxe", consultable uniquement sur Internet: http://gres.concordia.ca/publications2/articles_pdf/dionne.pdf (adresse périmée: cliquer ICI). Elle montre entre autres que "parallèlement à la bourgeoisie montante de plus en plus puissante, les nobles perdent peu à peu l'exclusivité du pouvoir de l'argent, donc du luxe. A la suite de cette transformation des valeurs d'échange, le Roi doit légiférer. Les lois somptuaires tentent de rétablir la visibilité des castes sociales: la distinction passera par les étoffes, l'or ou l'argent, les pierres précieuses et les couleurs, bref, par les vêtements".
50 Comba, p. 186.
51 Ceci tient aussi peut-être au fait qu'il n'existe pas vraiment de classe noble à Genève.
52 Diane Owen Hughes, "Sumptuary law and social relations", dans John Bossy, éd., Disputes and settlements. Law and human relations in the West, Cambridge, 1983, p. 69: citant Etienne Giraudias, Etude historique sur les lois somptuaires, Poitiers, 1910, p. 103-104. Traduction de l'auteur.
53 Voir Mauro Natale et Frédéric Elsig, dit., La Renaissance en Savoie: les arts au temps du duc Charles II (1504-1553) (cat. expo. M.A.H., 15 mars - 25 août 2002), Genève, 2002, p. 53-55 et 77-83, et L'Encyclopédie de Genève, t. 10, p. 226-227 et 258-259.
54 Voir l'Encyclopédie de Genève, Genève, t. 10, p. 120-121. Les auteurs écrivent qu'en "1562, sur l'ordre de [Calvin] les orgues de Saint-Pierre sont détruites, réduisant encore la présence de la musique dans le cadre ecclésiastique. Dès lors, la vie musicale devient désertique".
55 C'est du moins une des conclusions de la conférence "Simon Goulard et le théâtre" donnée par Christian Grosse et Ruth Luginbuehl durant le colloque Simon Goulard  (Université de Genève, Faculté des Lettres, 9-10 décembre 2005, à paraître). Sur les quatres ou cinq pièces écrites et jouées, voir l'Encyclopédie de Genève, Genève, t. 10, p. 36-37. Les auteurs précisent que "sauf une pâle Genève délivrée  de Samuel Chappuzeau, jouée en 1662 pour commémorer l'Escalade, il n'y aura plus de spectacles publics jusqu'au XVIIIe siècle".
56 Marie Louis-Courvoisier donne quelques pistes dans son article "Quelques aspects de la vie quotidienne à Genève, au XVIe siècle", Revue du Vieux-Genève, n° 17 (1987), p. 11-15.
57 R.C. impr., n.s., t. IV/1, p. 110. En général, l'admission à la bourgeoisie coûte entre 4 et 10 écus. Quant aux 3'000 écus soleil, en 1539, ils représentent 14'000 florins. En comparaison, le salaire le plus élevé versé par la Seigneurie est de 500 florins annuels en faveur de Calvin (1541), alors que les gardes de la tour Saint-Pierre ne touchent que 24 florins par an.
58 Laurent Perrillat, "Claude Dufour (1506-1555), official du diocèse de Genève lors de l'avènement de la Réforme", dans Les Registres du Conseil de la République de Genève sous l'Ancien Régime..., 2009, p. 17.
59 A.E.G., Finances S 2, fol. 109.
60 Dans sa correspondance, Théodore de Bèze ne le mentionne pour ainsi dire pas. Il est plus souvent fait mention de son homme de confiance, l'écossais Henry Scrimger, qui donnera des cours gratuits à l'Académie en septembre 1566 (Correspondance de Bèze, Genève, 1973, n° 464bis, p. 82-83 et n. 2). De même dans la correspondance de Jean Calvin. Une seule lettre en fait mention, qu'il écrit à Gaspard Olevianus, le 27 octobre 1532 (Calvini opera, Brunsvigae, 1879, t. XIX, n° 3869, col. 563-564). 
61 Sur ce procès, voir Erich Hans Kaden, "Ulrich Fugger et son projet de créer à Genève une librairie publique", Genava  (Genève), n.s., t. VII, 1959, p. 127-136, qui édite l'ensemble des extraits du registre du Conseil; ainsi qu'Eusèbe Henri Gaullieur, "Etudes sur la typographie genevoise du XVe au XIXe siècles", Bulletin de l'Institut national genevois (Genève), t. II, 1855, p. 187 sq.
62 Les montants les plus élevés se montent en général à quelques centaines d'écus.
63 Estienne ira jusqu'à intenter un procès pour toucher sa pension.
64 Les vicissitudes de la bibliothèque Palatine sont nombreuses. Morcelées, ses collections se trouvent entre Rome, Paris et Heidelberg.
65 Christophe Chazalon, "Histoire du livre illustré à Genève (1478-1600)", Art + architecture en Suisse  (Berne), 2006/1, p. 24-31
66 Mottu-Weber, 1987, p. 437 sq.
67 Voir la reproduction dans Ronsard et la Rome protestante, p. 31, fig. 7 et p. 164, n° 156.
68 Le 4 avril 1592, il annonce son intention d'être instruit dans la religion catholique, et d'abjurer ainsi la foi calviniste, ce qu'il fait le 25 juillet 1593, en la basilique Saint-Denis, prononçant le célèbre "Paris vaut bien une messe". Le 10 juillet 1593, le Conseil recevait une lettre du syndic Chevalier par laquelle il apprenait que le "roy se resout d'aller à la messe" (A.E.G., R.C. 88, fol. 106, voir aussi fol. 118 et 126).
69 "La reliure soeur aînée de l'imprimerie", dans Cinq siècle d'imprimerie à Genève (1478-1978), Genève, 1978, p. 261-262 et Ronsard et la Rome protestante, p. 127, fig. 46 et p. 165, n° 159.
70 Louis-Courvoisier, 1987, p. 15.


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Famille de Laon à Genève (2009)


"La famille de Laon à Genève dans la seconde moitié du 16e siècle"
(in Humanistes chrétiens & Protestants de Picardie au XVIe siècle (cat. d’expo. Humanistes chrétiens & Protestants de Picardie au XVIe siècle, 10.VII-31.X.2009, musée Jean Calvin et galerie du Chevalet, Noyon), Noyon: Ville de Noyon, 2009, p. 70-76 + 80+81 (notes)

La famille de Laon de Granvilliers
Il existe plusieurs familles "de Laon" à Genève dès 1549. Celle qui nous intéresse ici est originaire de Grandvilliers, commune du département de l'Oise. On ne sait rien de ses membres avant l'arrivée à Genève au milieu du 16e siècle des deux frères Antoine et Jean. Respectivement passementier et imprimeur, ils en sont les premiers représentants connus, venus s'installer dans la cité de Calvin, probablement à la suiste de leur adhésion à la Réforme.
Antoine de Laon arrive avec sa femme Jacqueline et son fils Jean II au début des années 1550 et loge à la rue des Etuves, sur la rive droite du Rhône, dans le quartier appelé Saint-Gervais, où il bapstise sa fille Sarah le 7 juin 1553. Après avoir séjourné plus d'un an dans la ville, il décide d'y établir sa résidence et se présente à la Seigneurie le 18 mai 1554. Cependant, il meurt cinq ans plus tard. Son jeune fils Abraham, âgé d'à peine dix mois, le suit quelques semaines plus tard. De son côté, sa femme Jacqueline attendra seize ans avant de se remarier avec Charles Hardyau, alors que Sarah se mariera à deux reprises: en premières noces avec Philippe Crespin et en secondes noces avec Ezechias Lecourt, tous deux régents du Collège.
Le fils d'Antoine, Jean II de Laon, exerce alors le métier de fondeur de lettres. Il accède à la bourgeoisie le 26 février 157443. Marié en premières noces avec Judith Tabuis, le 8 avril 1571, il prend pour seconde femme Marie Guillaume, le 5 juillet 1612, quelques mois après la mort de sa première épouse. De son premier mariage naîtront au moins neufs enfants44: Judith, mariée le 4 février 1594 à l'imprimeur Etienne Gamonet45; Anne, femme de Jean Gros, ministre à Chancy, puis à Céligny, où ils finissent par s'établir; Marie, qui épouse le cordonnier Jacques Durand le 25 février 1607 et qui a pour parrain l'imprimeur Eustache Vignon; Jeanne, mariée à l'orfèvre Abraham Du Teil le 25 janvier 1607; Jacques, marchand fondeur de lettres, marié à Marie Lefourbeur, fille du teinturier, le 20 février 1620, et dont le fils Jean IV sera apprenti chez l'imprimeur Pierre Chouët en 1640; ou encore Jean III46, imprimeur, marié le 5 juillet 1618 à Suzanne Liffort, fille du ministre, Jean-Louis Liffort, et dont le fils Jean V fera un apprentissage d'horloger chez Epophras Landereau.
L'atelier de Jean II se situe sur la place Saint-Pierre, mais il acquiert une maison et plusieurs terrains du côté de Jussy. Sa fonderie est très active, lui assurant un revenu confortable47. Vers la fin du siècle, il imprime quelques éditions avec ou pour le compte de son oncle Jean I. Il rédige un testament à deux reprises en 1615, année de sa mort.

De son côté, Jean I de Laon semble être arrivé en même temps que son frère Antoine bien qu'il ne soit inscrit au livre des habitants que le 2 septembre 1555. En effet, le 30 juillet 1553, il convole en justes noces avec Pernette de Fery, veuve de Jean Godefres, du diocèse de Rouen. Tous deux logent dans la ville haute, l'actuelle Vieille Ville, comme le confirme leur mariage tenu à l'ancienne église cathédrale de Saint-Pierre, à 4 heures du matin. A peine un an plus tard, Pernette met au monde des jumeaux: Simon et Debora. Malheureusement, Simon meurt la même année. En 1557 naîtra Anne. Et si un autre Simon accède à la bourgeoisie le 29 juin 1563, en même temps que son père, on ne sait rien de plus sur leur vie, car aucun document ne relate leur activité, à l'exception de Sarah, dont les registres de l'Etat civil stipulent que "le dimanche 9 de mars [1572], ont été epousés Gilbert de Labroye et Sara, sa femme, fille de Jean de Laon, bourgeois"48.
Jean I de Laon est repris pour la deuxième fois par la Seigneurie pour avoir exercé son métier d'imprimeur sans être bourgeois, contrairement aux édits. Il est contraint d'en faire la demande le 25 juin 156349. A travers ses édtions et quelques documents, on peut retracer une partie de sa vie, mais de nombreuses zones d'ombre subsistent. Il meurt le 29 mars 1599, probablement dans un état de santé fort dégradé comme le laisse supposer la mention au livre des morts: "Jan de Lan, imprimeur, bourgeois, agé de 81 ans, mort de longue infirmité et viellesse à l'ospital sur les XI heures, ce matin"50.

Au vue de cette biographie succinte, il est cependant difficile de définir un milieu picard dans lequel évoluerait la famille de Laon à Genève, faute de documents, même si l'emploi d'apprentis imprimeurs originaires du nord de la France laisse supposer que les liens ne sont pas entièrement coupés. Par contre, on peut sans hésitation dire que les de Laon étaient de fervents adeptes de la Réforme, comme le laisse présumer le mariage de certaines filles et nièces à des pasteurs ou des régents du Collège.

L'atelier d'imprimerie des de Laon
Les premières années de production (1555-1569)
Le premier ouvrage portant la mention de l'imprimeur Jean I de Laon date de 1555. Il s'agit du Livre des marchands  d'Antoine Marcourt51. Ce petit in-8° de 24 folios, imprimé en cicéro romain avec quelques lignes en italique, sans aucune ornementation, est probablement co-imprimé par Jean de Laon et Lucas de Mortières52.
Au moins cinq éditions suivront jusqu'en 1563, dont la facture et la qualité varient considérablement en fonction du contenu et de l'éditeur. L'Exhortation au martyr  de Giulio Da Milano (1560)53, les Pseaumes de David mis en rime françoise, accompagnés de la Forme des prieres ecclesiastiques et du Catéchisme54  (soit l'intégralité du psautier huguenot de 1561-1562)55 sont d'une exécution rapide et peu soignée, alors que les versions latine et françaises des Leçons sur le livre des prophéties de Daniel  de Calvin (1561 et 1562), et les Sermons sur le livre de Job  du même auteur (1563), financées par Antoine Vincent56, sont réalisées avec le plus grand soin. Jean I de Laon y emploie des ornements typographiques élégants et d'une grande finesse, comme le montre le cadre à cariatides de la page de titre.
Les minutes du notaire Jean Ragueau nous apprennent également que le 13 mai 1562, des contrats d'apprentissages de deux ans sont passés entre Jean I de Laon et quatre jeunes apprentis imprimeurs, à savoir: Jean Haye, du Puget (Vaucluse), Guillaume Jordain et Louis Le Roux, de Rouen, et Charles de Lye, d'Amiens57.
Deux autres ouvrages parus en 1567 font mention de Jean I de Laon. Une Brieve resolution du doute que plusieurs font aujourd'hui...58, et un petit in-8° de 56 pages, intitulé Traité des dismes, écrit par Guillame Houbraque.
Ainsi la production des premières années est essentiellement religieuse, typique de la production libraire genevoise. Elle consiste en deux sortes d'éditions. L'atelier est appelé à produire quelques ouvrages d'importance, aussi bien en volume qu'en qualité, mais le reste du temps, il s'agit plutôt d'éditions "alimentaires", à savoir de petites dimensions, souvent de piètre qualité, mais susceptible de s'écouler facilement et de raporter de l'argent.

Les années fastes (1570-1583): l'atelier du Grand Mezel
L'atelier de Jean I de Laon ne prend véritablement son essor qu'avec l'impression des 40 planches  de Tortorelle et Perrissin.
Cette édition en quatre langues59, achevée en 1570, apporte non seulement une aisance financière, mais elle donne aussi un axe à la production de l'atelier qui se spécialise dès lors dans les ouvrages illustrés. En effet, sortent des presses, coup sur coup, les Icones  (1580) de Théodore de Bèze et les Vrais pourtraits  (1581), leur traduction française par Simon Goulart, le Blason des armoiries  de Jérôme de Bara (1581) et le Traité des instruments mathématiques  de Jacques Besson, édité en plusieurs langues entre 1578 et 1594.
A cela s'ajoutent plusieurs ouvrages religieux ou historiques dont l'Histoire ecclésiastique des églises réformées au royaume de France  attribuée à Théodore de Bèze (1580) et peut-être co-imprimée avec Eustache Vignon, ainsi qu'un certain nombre de poètes classique, dont Plaute et Terence. Un extrait des minutes du notaire Pierre de La Rue montre cependant que Jean I de Laon n'en est pas toujours l'éditeur, mais qu'il travaille pour d'autres financeurs, tel le marchand Jérôme Commelin. Le 9 novembre 1575, tous deux passent une convention d'engagement pour l'impression d'un ouvrage de Terence, ainsi que les psaumes et un Nouveau Testament. Pour la première fois, Jean II de Laon est associé à son oncle dans ce contrat, pour lequel il est chargé de fournir les fontes.
A cette période, Jean I de Laon fait l'acquisition de deux maisons contiguës situées au Grand Mézel, près de la cathédrale, auprès de Claude Juge et de Jean Chappuis, pour les montants respectifs de 1100 livres tournois et 1100 florins60. Les minutes du notaire Jean Jovenon, nous apprennent que la maison de Claude Jude devait être payée en labeur, soit en l'impression du Théâtre des instruments mathématiques, mais également en celle du Thesaurus graecae linguae  (1580) d'Henri Estienne61. Celui-ci avait fuit la ville depuis septembre 1578 et faisait imprimer ses ouvrages par Jean I de Laon jusqu'au printemps 1580. En effet, le 23 mars 1580, un contrat est signé devant le notaire Noël Cornillaud. Henti Estienne engage Jean I de Laon et Jean II de Laon pour l'impression de 4200 Nouveau Testament, grand in-8°, en grec avec les psaumes en latin ancien et ceux de Bèze. Le tirage doit se faire à raison de 2800 feuilles par jour, pour un total de 4200 exemplaires, et le salaire journalier est de 5 livres, 15 sous, mais ne doit pas dépasser 27 livres par semaine. Ce qui nous donne une semaine de travail de 5 jours, soit un jour de moins que la normale, le dimanche étant seul congé. Ce contrat implique l'oncle et le neveu, mais contrairement au précédent, il n'est pas dit que Jean II devait se cantonner à fournir les fontes.
La fin de cette période d'abondance voit l'édition de quatre ouvrages imprimés pour le compte de Barthélémy Vincent, Eustache Vignon, Louis Du Rozu et Claude Juge62. Il s'agit en fait de six livres d'éditions musicales, mis en musique par Pashal de L'Estocart (les Sacrae cantiones, les Quatrains, les Meslanges, les deux livres d'Octonaires et les Pseaumes)63 et imprimés par Jean I de Laon, comme le stipulent une pièce liminaire des Octonaires et un sixain des Pseaumes, imprimé en toute fin de livret: de "C. M. N. [...] à M. Paschal de L'Estocart, rare musicien, et à Jean de Laon, son imprimeur".
Ainsi, cette deuxième période de l'activité s'achève sur une production somme toute importante, de qualité, mais exclusivement à la demande des principaux éditeurs genevois. Entre 1583 et 1594, date de la prochaine édition imprimée par Jean I de Laon qui nous soit connue, une nouvelle période de vide s'offre au chercheur. Pourtant, la dernière mention de Jean I de Laon dans les registres du Conseil laisse supposer qu'il poursuit son activité. En effet, le 2 avril 1584, il engage un apprenti, Jean Rival, originaire du Dauphiné.

Le déclin (1590-1600): la difficile succession
Entre 1590 et 1600, on répertorie cinq éditions imprimées par Jean I de Laon, dont une réimpression du Théâtre  de Jacques Besson et une autre des Leçons sur le livre de Daniel  de Calvin. Les trois autres éditions, quant à elles, ne permettent en aucune façon de préciser une quelconque politique éditoriale, mais bien au contraire elles confirment une production sur commande.
L'impression de l'ouvrage de Viret, De la vray foy et de la religion, est financée en 1594 par un nouveau venu dans le cercle de l'atelier, à savoir le libraire parisien Vincent Ratoire. En 1596 sont imprimées les Oeuvres  de Virgile en français, et en 1600, c'est au tour du Corps du droit françois  de sortir de presse, alors que Jean I de Laon est décédé l'année précédente à l'hôpital. On peut raisonnablement accepter l'idée qu'il s'agisse, en tout cas pour cette dernière édition, d'une production en collaboration avec son neveu Jean II de Laon ou alors son petit neveu Jean III, aussi imprimeur, âgé de 19 ans, mais plus encore avec Jacques Chouët dont le nom apparaît sur la page de titre de l'édition de 1596 du Théâtre, et ce d'autant plus que la page de titre dit "pour" Jean de Laon.

Ainsi, l'idée d'une production de commande au détriment d'une production propre à l'atelier suivant une politique éditoriale, comme on la trouverait dans de grands ateliers tels ceux de Vignon, Stoer ou Crespin, est confortée par le matériel typographique utilisé dans les différentes éditions attribuées à Jean I de Laon. Les petits ateliers peuvent certes produire quelques éditions à leur compte ou en collaboration, mais pour l'essentiel dépendent d'éditeurs plus fortunés.

Christophe Chazalon

40 Christophe Chazalon, docteur ès lettres, collaborateur scientifique de l'édition des Registres du Conseil de Genève à l'époque de Calvin, dont le tome IV (1539) vient de paraître aux éditions Droz. Il en est le co-éditeur avec Sandra Coram-Mekkey.
41 Cet article résume sommairement la seconde partie de sa thèse: "Les imprimeurs Jean de Laon actifs dans la seconde moitié du XVIe à Genève", soutenue en mars 2009 (Université de Genève).
42 Les archives communaales et départementales picardes ont été détruites durant les deux Guerres mondiales et ne laissant aucune chance de mieux connaître le milieu social et les origines de ces deux personnages.
43 Le registre du Conseil stipule qu'il a été amené à Genève alors qu'il était enfant (A.E.G., R.C. 69, fol. 44v).
44 Sur la famille de Laon, voir l'arbre généalogique.
45 Ils auront deux fils, Philippe et Etienne.
46 Jean II de Laon a deux autres enfants prénommés Jean et baptisés en 1577 et 1592, dont la date de naissance pourrait être intervertie avec celle de Jean III, en 1581. Un quatrième enfant prénommé Jean est présenté par l'oncle Jean I à Saint-Pierre, en 1578, mais meurt deux ans plus tard. A noter que Jean II et Judith ont encore une petite Jacquée, baptisée le 31 octobre 1596 à Jussy.
47 Cet atelier parviendra au 17e siècle aux mains de la famille de Tournes, pour finir par être morcelé, en 1706, entre le Bâlois Pistorius et le groupe de libraires genevois Chouët, de Tournes, Cramer, Perrachon et Ritter. Sur la pérennité de l'atelier de fonderie de Jean de Laon, voir Beat Weber, "Graveurs de poinçons et fondeurs de caractères", dans Cinq siècle d'imprimerie à Genève (1478-1978), Genève: Cinq centième anniversaire de l'imprimerie à Genève, 1978, p. 60.
48 A.E.G., E.C. mariages / Saint-Gervais, copie 1.
49 A.E.G., R.C. 57, fol. 34v (07 avril 1562) et R.C. 58, fol. 69 (marge); Paul Chaix, Recherches sur l'imprimerie à Genève de 1550 à 1564: étude bibliographique, économique et littéraire, Genève: Droz, 1954, p. 31.
50 A.E.G., E.C., Livre des morts, t. XXII, p. 526.
51 A noter qu'il n'existe qu'un seul exemplaire connu de cette édition, conservé à Colombus (OH).
52 Lucas de Mortières, "filz de feu Jehan, de St-Déssert, au duché de Bourgongne, bailiage de Challons, imprimeur" (Covelle, éd., p. 276), est inscrit au livre des habitants le 25 août 1555. Il est contraint à demander la bourgeoisie le 25 août 1563. Il quitte Genève pour Lyon et meurt en 1574. Voir Hans Joachim Bremme, Buchdrucker un Buchhändler zuz Zeit der Glaubenskämpfe: Studien zur Genfer Druckgeschichte (1565-1580), Genève: Droz, 1969, p. 210-211.
53 Il n'existe qu'un seul exemplaire connu de cette édition, conservé à la Bibliothèque de Genève (BGE).
54 Cette édition est différentiée de la précédente bien qu'elle ne comporte pas de page de titre propre, parce qu'elle n'est pas mentionnée sur la page de titre des psaumes.
55 "Par Jean de Laon, pour Antoine Vincent, M.D.LXII. Avec privilège du Roy". Les pages de titres des autres émissions précisent que le privilège vaut pour dix ans. En fait, "Théodore de Bèze en obtint deux pour l'impression du psautier: le premier du Petit Conseil de Genève, en date du 8 juillet 1561, pour une durée de dix ans, le second du roi de France, Charles IX, en date du 19 octobre 1561, pour dix ans également (et en faveur d'Antoine Vincent fils)". Mais le projet avait été confié à Antoine Vincent père (Le psautier de Genève (1562-1865): images commentées et essai de bibliographie, Genève: BGE, 1986, p. 13).
56 A noter que la Seigneurie accorde à Jean I de Laon le droit d'utiliser deux presses lorsqu'il travaille pour Vincent, ceci à la suite des édits du 25 juin 1563, qui visaient à réguler le milieu de l'imprimerie genevoise et à éviter le développement d'une production de mauvaise qualité effectuée par des ateliers mal établis.
57 A.E.G., Notaire Jean Ragueau, vol. 5 (1562-1564), p. 246-252. A noter que ces quatre contrats simultanés ne sont pas sans poser problème. En effet, les édits sur l'imprimerie du 13 février 1560 imposent un apprenti maximum par presse. Ceci voudrit dire que , théoriquement, Jean de Laon travaille sur 4 presses, dont deux pour Antoine Vincent. Dans les faits, il faut probablement considérer deux apprentis par presse (A.E.G., R.C. 58, fol. 69v et Théophile Heyer, Notice sur Laurent de Normandie", M.D.G., t. 16, 1867, p. 410-411.
58 Ce petit in-8° de 64 pages connaît une "re-émission" en 1595.
59  Allemand, français, latin et italien. Sur cette édition, on consultera principalement Théophile Dufour, Notice sur Jean Perrissin et Jacques Tortorel, Paris: Lib. Fischbacher, 1885, p. 29-30, dans laquelle est retranscrit l'essentiel des documents d'archives concernant cette édition, ainsi que le récent ouvrage de Philip Benedict, Graphic history. The wars, massacres and troubles of Tortorel and Perrissin, Genève: Droz, 2007, qui dresse le portrait le plus complet de cette édition, de sa création et des ses influences et dérivés. Philip Benedict a repris les calculs de Hans Joachim Bremme. Il conclut que l'édition porterait sur 530 rames de papier (plutôt que 560), permettant l'impression de 1200 copies de la version complète (40 gravures) et 1600 exemplaires de l'édition originale de 30 gravures. Ces 530 rames auraient rapporté à Jean I de Laon, pour autant qu'il soit le seul imprimeur et si toutes les rames ont été payées au même tarif, la coquette somme de 1590 livres tournois!
60 Pour comparaison, le salaire annuel de Jean Calvin est de 500 florins; celui du secrétaire des Conseils, 200 florins; celui d'un guet entre 12 et 75 florins.
61 A.E.G., Notaires français, Jean Jovenon, 1577-1580, fol. 217-217v et A.E.G., R.C., vol. 76, fol. 51v (05 avril 1581) et R.C., vol. 77, fol. 226 (20 novembre 1582).
62 Sur ces éditions, voir Eugénie Droz, "Jean de Sponde et Paschal de L'Estocart", B.H.R., XIII, 1951, p. 312-326 et Laurent Guillo, Les éditions musicales de la Renaissance lyonnaise, Paris: Klincksieck, 1991, p. 102 et 457-459, n° 69-71 et 76
63 Guillo, p. 102. Eugénie Droz, se basant sur le privilège de dix ans accordé par Henri III, n'en compte que quatre (p. 312).
64 Bibliothèque publique de Genève (BGE, ex-BPU), vol. 112. Voir sur ce sujet Michel Veissière, L'évêque Guillaume Briçonnet (1470-1534), Provins: Société d'histoire et d'archéologie, 1986.
65 Jean Crespin, Histoire des martyrs persecutés et mis à mort pour la verité de l'Evangile, depuis le temps des apostres jusques à present, 1554.
66 La même année, en 1580, Bèze faisait en effet de Jean Le Clerc, un cardeur meldois, le premier martyr de son Histoire ecclésiastique des égllises réformées au royaume de France.


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Les imprimeurs Jean de Laon (doctorat / 2009)


Fin mars 2009, nous soutenions à l'Université de Genève notre thèse de doctorat intitulée:
"Les imprimeurs Jean de Laon actifs à Genève dans la seconde moitié du XVIe"
Dirigée par la Professeure Irena Backus. 
Il s'agit d'une étude détaillée et minutieuse de la production de l'atelier des de Laon à Genève, mais plus encore de leur matériel typographique, ainsi que de celui des autres ateliers d'imprimerie actif dans la ville sur la même période.
Pour ce faire, nous avons dépouillé et transcrit un très grand nombre de documents d'archives d'époque, mais plus encore reproduit et classé tout le matériel typographique utilisé par les ateliers à cette époque à Genève, dans la limitie des éditions accessibles en Europe (Suisse - France - Belgique) et aux États-Unis (Boston - Harvard).
Outre une biographie et bibliographie de la famille de Laon à Genève, les deux éléments principaux qui ressortent de notre recherche sont:

  • le matériel typographique n'est pas unique ni propre à un atelier en particulier comme on l'a cru jusqu'alors, car il est parfois prêté ou même loué.
  • le matériel typographique est principalement en bois, mais il existe du matériel typographique en métal fondu, donc facilement reproductible et donc très difficilement différenciable d'un atelier à l'autre.

La thèse se compose de plusieurs document:

  • Une analyse historico-technique (186 p.): PDF
  • Une annexe "Documents d'archives et actes notariés - liste d'imprimeurs - liste des actes notariés et documents de justice, transcrits d'après les documents originaux (334 p.): PDF
  • Un arbre généalogique de la famille de Laon à Genève (1 p.): PDF
  • Liste des éditions classées par imprimeurs: Excel


Un ensemble de 6 annexes concernant le matériel typographique, classé par type d'objets:

  • Lettrines (151 p.): PDF
  • Bandeaux (120 p.): PDF
  • Cadres (24 p.): PDF
  • Fleurons (45 p.): PDF
  • Vignettes et frises (14 p.): PDF
  • Passe-partouts (4 p.): PDF

Un ensemble de 21 annexes concernant le matériel typographique, classé par imprimeur:

  • Antoine Chuppin (4 p.): PDF
  • Eustache Vignon (67 p.): PDF
  • François Estienne (15 p.): PDF
  • François Le Preux (6 p.): PDF
  • Guillaume de Laimarie (16 p.): PDF
  • Henri Estienne (33 p.): PDF
  • Jacob Stoer (40 p.): PDF
  • Jacques Berjon (23 p.): PDF
  • pour Jacques Chouet (5 p.): PDF
  • Jean Berjon (15 p.): PDF
  • Jean de Laon (80 p.): PDF
  • Jean Du Bois (1 p.): PDF
  • Jean Durant (6 p.): PDF
  • Jean Le Preux (9 p.): PDF
  • Jean Le Royer (11 p.): PDF
  • Jean Lertout (6 p.): PDF
  • Jean-Baptiste Pinereul (4 p.): PDF
  • Jérémie Des Planches (3 p.): PDF
  • pour Louis Cloquemin (2 p.): PDF
  • Pierre de Saint-André (18 p.): PDF
  • non identifié (17 p.): PDF

Théodore de Bèze (2007)


"Théodore de Bèze et les ateliers de Laon"
(in Irena Backus (dir.), Théodore de Bèze: 1519-1605 (actes du colloque de Genève, 27 sept.-1er oct. 2005, I.H.R. (Genève)), Genève: Éditions Droz, 2007, p. 69-87)

LA FAMILLE DE LAON À GENÈVE

Originaire de Grandvilliers-aux-Bois, en Picardie, les de Laon arrivent à Genève au tout début des années 15501. Sara, fille d'Antoine de Laon et future femme de Philippe Crespin, est baptisée le 7 juin 1553, à Saint-Gervais2. Un mois plus tard, le 30 juillet 1553, Jean 1 de Laon (1518-1599), frère d'Antoine, épouse à 4 heures du matin, Perrette de Fery, de Rouen3. Alors qu'Antoine, passementier, figure au livre des habitants au 18 mai 1554, Jean 1 ne s'est présenté que le 2 septembre 1555, année où il imprime son premier livre, une réédition du Livre des Marchands d'Antoine Marcourt, en collaboration avec Lucas de Mortières, un autre français originaire de Saône-et-Loire4. Il travaille par la suite comme imprimeur pour Antoine Vincent et Claude Juge, mais, sans autorisation, se voit contraint par le Conseil, le 7 avril 1562, de demander la bourgeoisie pour poursuivre son activité5. Suite aux ordonnances du 25 juillet 1563, qui stipulent que nul ne peut imprimer s'il n'est bourgeois de la ville, une liste de 24 noms d'imprimeurs est dressée, dont Jean 1 de Laon6. La bourgeoisie lui est finalement accordée quatre jours plus tard7. Souvent confondus, il faut cependant différencier Jean 1 de Jean 2 de Laon, fils d'Antoine, fondeur de lettres8. Leurs ateliers connaissent une activité croissante dès les années 15709.

L'Histoire ecclésiastique
On compte à ce jour une quarantaine d'ouvrages sortis des presses de Jean 1 de Laon. Un seul est de Théodore de Bèze: les Icones  (1580). Un autre ouvrage attribué à Théodore de Bèze10, paru la même année et signé "Jean Remy, à Anvers", a été attribué par Eugénie Droz à l'atelier de Jean de Laon, sur la base du matériel typographique11: l'Histoire ecclésiastique des églises réformées au royaume de France. Cette attribution est cependant à prendre avec précaution. En effet, si le matériel typographique est bien partiellement utilisé par Jean de Laon dans différentes éditions à cette période, une étude à plus grande échelle semble amener à des conclusions plus mitigées12. Plus encore, une mention du registre du Conseil cite un autre imprimeur: Eustache Vignon.
C'est le 4 mai 1579 que le libraire Antoine Du Rozu demande pour la première fois la permission d'imprimer l'Histoire ecclésiastique  auprès du Conseil de Genève. Celui-ci refuse et le prie même d'aller imprimer ce livre autre part13. Un mois plus tard, Du Rozu réitère sa demande. Le Conseil, après avoir pris connaissance des livres 1 et 2, demande un préavis au recteur de l'Académie, Antoine Chauve, et au pasteur Lambert Daneau. Impatient, Du Rozu retourne devant le Conseil deux jours plus tard pour savoir qui doit revoir le texte. Le lendemain la Seigneurie lui accorde la permission d'imprimer ces deux livres, pour autant que Bèze les corrige14.
Un nouveau mois s'écoule et Du Rozu réapparaît devant le Conseil pour obtenir l'autorisation d'imprimer, cette fois, les livres 3, 4 et 5, précisant que les conseillers Dominique Chabrey et Pierre Chenelat les ont vus. La demande est refusée. Deux jours plus tard, Du Rozu insiste et présente "requeste tendante à luy permettre d'imprimer le 3e, 4 et 5e livres de l'Histoire ecclesiastique  soubz l'offre qu'il faict qu'estant icelle parachevee, de la tenir comme en depost sans en rien deplacer ou exposer en vente en quelque fasson que ce soit, sans premierement en avoir congé et licence de Messieurs, attendu que ladite impression estant retardee, ce seroit l'entiere ruyne et destruction du susdit, attendu mesme que l'imprimeur et ses compagnons sejournent aux despens du suppliant. A esté arresté qu'on le luy acorde en donnant caution de satisfaire à ses offres"15.
L'ouvrage est en vente à la foire de Carnaval de Francfort en janvier 158016 et Bèze l'envoie à ses amis ou protecteurs, tel Guillaume IV, landgrave de Hesse, en février de la même année17.
L'affaire n'est cependant pas achevée. Des corrections sont entreprises par Bèze suite aux plaintes de Jean Le Noble, de Dieppe, cité de manière peu flatteuse dans le texte, et qui lui écrit une lettre le 24 octobre pour obtenir réparation18. Rodolphe Reuss, sur les traces d'Edouard Cunitz, repère ce changement aux pages 683-684 du deuxième tome, mais tout en refusant une seconde édition19. Il fait remarquer que seul le passage dieppois a été corrigé, ce qui confirmerait son avis.
Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, c'est un autre passage du registre du Conseil, oublié par l'essentiel de la critique. Le 16 février 1581, le secrétaire note: "Eustache Vignon - Ayant esté veu par M. de Beze la continuation de l'Histoire ecclesiastique  dès l'an 1559 jusques à present, arresté qu'on permet audit Vignon de l'imprimer"20. Les éditeurs des registres de la Compagnie des pasteurs relèvent cet arrêt, mais, faute de plus de précisions, estiment qu'il "désigne probablement le troisième volume intitulé "contenant la continuation des premieres gueres civiles jusques au premier edit de pacification""21.
L'explication pourrait être plus simple et plus précise. Si on se réfère à la première autorisation accordée à Du Rozu, on s'aperçoit qu'elle concerne uniquement les livres 1 et 2, du premier tome. La seconde autorisation stipule en revanche que tout changement ou correction doit passer par le Conseil. Dans ce cadre, il ne faut pas s'attacher au titre du tome 3, mais aux livres 3 du tome 1 de l'édition originale (ill. 1). Compte tenu que les livres 1 et 2 ont déjà reçu l'aval de la Seigneurie et ne comportent par ailleurs pas de corrections, il ne reste plus qu'à obtenir l'autorisation pour les livres et les tomes suivants. Ceci est conforté par le fait que le livre 3 commence en 1559 et traite de l'histoire ecclésiastique sous François II, suite à la "mort tant inopiné" d'Henri II, survenue le 10 juillet 1559. Or c'est l'année donnée au Conseil par Vignon le 16 février. Aussi Bèze et Vignon n'auraient fait qu'accomplir la promesse de Du Rozu de présenter le reste de l'ouvrage après corrections, tout en respectant également les nouvelles ordonnances des libraires du 10 mai 158022, à la rédaction desquelles Bèze prît une part active23.
On retiendra alors deux hypothèses. Soit Vignon imprime l'Histoire ecclésiastique  dès 1579 et dès lors, omet délibéréement, au passage, de préciser que le livre était déjà imprimé et que les corrections ne concernaient en fait qu'un petit passage, ce qui, soulignons-le, n'aurait rien d'extravagant pour l'époque. Mais alors, comment considérer les ornements typographiques utilisés? Appartiennent-ils à Jean de Laon? A Eustache Vignon? A un autre? Ont-ils été prêtés? Loués? S'agirait-il d'une sous-traitance, système encore peu étudié aujourd'hui?24 D'une collaboration? Dans ce cas, avec qu'elle répartition entre imprimeur?25
La seconde hypothèse admettrait au contraire un premier imprimeur pour l'édition complète - qu'il s'agisse de Jean de Laon ou d'un autre26 -, et, dans un deuxième temps, suite aux corrections de Bèze, on aurait demandé à Vignon de réimprimer le cahier incriminé, le binion signé VV1i-VV8iv. Notons au passage que Vignon est l'imprimeur le plus actif à cette date et qu'il imprime à lui seul un tiers des éditions des années 1579-1581, période la plus faste de l'imprimerie genevoise27. Son matériel typographique est donc soumis à rude épreuve par une utilisation accrue, le contraignant, pourquoi pas, à emprunter ou louer du matériel, voire à sous-traiter. Aussi, à l'exception des Chrestiennes méditations, parues en 1581 chez Jacques Berjon, des Icones  et des Vrais pourtraits  parus chez Jean de Laon en 1580-1581, tous les ouvrages de Théodore de Bèze imprimés à Genève entre 1578 et 1581 sortent de l'atelier d'Eustache Vignon.
Quoiqu'il en soit, la nouvelle émission daterait de février 1581, mois où Vignon fait sa demande devant le Conseil. Ce que confirment les lettres de Le Noble datées du 24 octobre et du 15 décembre 1580.

Jean de Laon et Théodore de Bèze: le livre illustré à Genève
Si nous ignorons toujours le nom de l'imprimeur qui entreprend l'impression de l'Histoire ecclésiastique  dès l'été 1579, le choix de l'atelier de Laon par Bèze, auteur-éditeur des Icones, n'est pas anodin. Jean de Laon est le "spécialiste" de l'image à Genève28. Seules les 16 planches de la Mappemonde nouvelle papistique  (1566)29 sont imprimées par François Perrin, ainsi que quelques autres ouvrages mineurs30, tels La Chasse au loup31, les Antithèses des faicts de Jésus-Christ et du pape32 ou encore la Medicae artis principes33, confiés à d'autres ateliers. Les nombreuses éditions des 40 tableaux de Jacques Tortorelle et Jean Perrissin (dès 1569), du Théâtre des instruments mathématiques  de Jacques Besson (dès 1578), du Blason des armoiries  de Jérôme de Bara (1581), ou encore des Icones  et de leur traduction française, les Vrais pourtraits  (1581), quatre des plus belles productions illustrées des années 1564-160034, toutes sortent de l'atelier de Jean de Laon.
Les Icones, ouvrage sur l'histoire réformée, comprennent une série de 90 portraits, dont 38 sont illustrés, en 1580, d'une gravure sur bois. De courtes notices biographiques retracent la vie, ou plutôt la mort, des femmes et des hommes illustres retenus pour avoir participé de près ou de loin à l'instauration de la Réforme, avec pour seul critère de sélection, qu'ils soient morts. Ainsi Erasme ou François Ier sont retenus au contraire de Bullinger, de Buchanan ou de Young.
Si l'on considère rapidement la genèse des Icones, on constate qu'il s'agit d'un projet longuement mûri, dont on retrouve les premières traces dans les Juvenilia  de 1548, aux chapitres "Icones" et "Epitaphia", ainsi que dans la correspondance de Bèze. C'est là, en effet, dans une lettre à Dürnhoffer, datée du 3 décembre 1577, au sujet d'un portrait de Joachim Camerarius l'Ancien, que l'on retrouve effectivement dans l'édition de 158035. Finalement Bèze conçoit son ouvrage en deux parties: l'une concernant les hommes de lettres et les martyrs; l'autre, les princes et hommes de guerre36.
L'adjonction d'images dans un univers calviniste à la limite de l'iconoclasme, n'est pas sans risque. Mais Bèze se défend de toute idolâtrie. Quoiqu'il en soit, et même si de très nombreux exemplaires nous sont parvenus grâce au goût des collectionneurs pour les images37, le projet des Icones n'est pas achevé. Non seulement Bèze, malgré l'acharnement et l'énergie déployés pour trouver les "vrais" portraits, laisse la version française aux mains de Simon Goulard, version publiée l'année suivante et augmentée de 12 portraits38, ainsi que d'un grand nombre de vers. Mais encore, Bèze ne donne pas de suite pour des raisons aujourd'hui non définies. Est-ce simplement un échec commercial? Est-ce faute à la difficile réception que ce soit par les catholiques ou par les différentes tendances réformées?39 Aux virulentes critiques dont il fut l'assaut? Au manque de temps dû à une politique internationale toujours plus difficile? Ou encore à cause des incontrounables "cavaliers de l'Apocalypse" de William Monter; la guerre, la peste et la famine40, accentuée dès 1582, alors que le duc de Savoie exerce une pression de plus en plus forte sur Genève, mêlant menaces et mesures de rétorsion économique, qui ne prennent fin qu'en 1603, et entraînent la cherté des vivres, elle-même accentuée par les mauvaises récoltes et l'affluence de réfugiés41. Seul une lettre du 13 août 1586, de Bèze à Jacob Monaud, témoigne de la décision de l'auteur. Bèze y écrit qu'il laisse tomber définitivement les Icones, sans plus de précision42.

La galerie de portraits de Théodore de Bèze
On sait par une lettre de 1576 que Bèze possédait un portrait de Symon Grynée43 et par la publication de la Lettre d'un gentilhomme savoysien  de 1598, qu'il possédait deux portraits de lui-même44. En réalité, l'histoire veut que Théodore de Bèze se soit constitué une galerie de portraits, dont une partie serait parvenue dans les collections de la BPU par les legs de la famille Tronchin. Or, dans une étude réalisée en 2004, Lise Rochat remet en cause l'existence d'une galerie peinte45, s'appuyant sur le fait que la plupart des tableaux conservés sont des copies tardives. Et de fait, une galerie peinte, telle celle de Paul Jove à Côme, il n'y en eut probablement pas, mais on peut raisonnablement penser que la galerie de Bèze exista sous une forme hétérogène, composée de peintures (les portraits cités, plus ceux de Buchanan ou Knox), de gravures, d'estampes, de dessins, ainsi que de pièces de monnaie ou de médailles.
Ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, c'est une version post mortem  des Icones, ainsi que des Vrais pourtraits, parue en 1673 chez Pierre Chouët, à Genève, que l'on peut considérer comme un catalogue de la galerie / collection de Théodore de Bèze. En effet, ils contiennent non plus 38, ni 50, mais respectivement 81 et 79 portraits. Le reprint Slatkine de 1986 se base sur la version française et de ce fait, est incomplet. Les deux portraits supplémentaires de François de Beauvais, seigneur de Briquemaut (ill. 2) et de Georg Major (ill. 3) ont cependant déjà été édités dans le catalogue de la collection de portraits de la Herzog August Biblitothek de Wolfenbüttel, entrepris dès 198646.
Les bois gravés de ces portraits sont les mêmes pour les éditions de 1580, 1581 et 1673. Reste à savoir comment ils sont parvenus dans l'atelier de Pierre Chouët. Deux hypothèses se profilent.
En ce qui concerne Jean de Laon, on ignore ce qui est advenu de ses enfants, par contre on sait que plusieurs descendants de Jean 2 de Laon, le fondeur de lettres, sont à leur tour devenus imprimeurs. C'est également le cas de son petit-fils Jean 4 de Laon, placé comme apprenti chez Pierre Chouët en 1640 (ill. 4). Le matériel pourrait avoir emprunté ce chemin.
L'autre hypothèse passe par les héritiers de Théodore de Bèze. En effet, Pierre Chouët n'est autre que le fils de Jacques Chouët et de Renée Tronchin, fille de Théodore Tronchin, lui-même mari de Théodora Rocca, fille de Jean-Baptiste Rocca, qui n'est autre que le mari d'Anna Taruffo, surnommée "Mademoiselle Bèze". Théodore de Bèze, après la mort de sa première femme, Claudine Denosse, se maria avec Catherine Del Piano, qui avait une fille d'un premier mariage, Anna Taruffo (ill. 5). Et c'est de ce côté que proviennent une partie des documents de Théodore de Bèze légués par la famille Tronchin au MHR et à la BPU47.
Ces deux hypothèses aménent une alternative intéressante: soit c'est l'imprimeur Jean de Laon qui conserva les bois gravés après l'impression, comme c'est généralement le cas, que l'on songe au catalogue des De Tournes48; soit c'est Théodore de Bèze qui les a conservés. Ce qui pourrait appuyer l'idée qu'il était son propre éditeur et financier.

Les "faux" portraits des Icones
Les critiques des portraits imprimés de Théodore de Bèze ont tous ou presque parlé de faux portraits. Nous insistons sur le fait qu'il n'y a pas de faux portraits dans ces éditions. Bèze semble avoir été très attaché à la ressemblance des personnages représentés, suivant en cela le topos  du "vrai", si important à son époque. La seule lecture de sa correspondance suffit pour s'en convaincre. En réalité, les erreurs ne sont pas dues à Bèze, mais à l'imprimeur et ne concerne que l'édition française de 1581. Jean de Laon ou ses ouvriers mélangent les portraits et les impriment, avant que l'on ne découvre leur erreur et qu'elle soit corriger, mais ils ne détruisent pas pour autant les feuilles mal imprimées. Peut-on cependant imputer cela à une histoire de coûts? C'est peu probable49. Quoiqu'il en soit, il s'agit tout simplement d'une correction de presse, suite à une erreur d'impression, phénomène courant à l'époque. Ainsi, le portrait de Melchior Wolmar est remplacé par celui de Jean Diaze (ill. 6a-c) et celui de Wolfgang Musculus devient celui de Sébastien Münster, dans l'édition de 158150 (ill. 7a-c). La qualité de la mise en page très structurée de l'édition latine, ainsi que la "quête" soutenue pour trouver les "vrais" portraits, telle qu'elle nous apparaît dans la Correspondance, amène à penser que Bèze a suivi de près la progression de son ouvrage si particulier, au contraire de la version française livrée aux bons soins de Simon Goulart51. C'est du moins ce que laisse supposer ces erreurs d'impression.
Il faut noter, cependant que, dans son édition des Praelectiones in librum prophetarium Danielis  de Calvin, parus en 1561, Jean de Laon ajouta une note sur les errata, dans laquelle il critique vivement les correcteurs. "L'étourderie ou l'inertie de la plupart de ceux-ci est telle que, si on leur demande de corriger quelque chose, ils l'omettent complètement ou le négligent sans se troubler". Il achève sa note en précisant que "pour que personne ne se plaigne à bon droit que quelque chose soit omis, nous avons même ajouté les errata qui avaient été constatés lorsque quelques exemplaires étaient déjà imprimés. Nous avons voulu dire cela pour que personne ne s'étonne si l'on ne retrouve pas dans tous les exemplaires ce que nous avons noté"52. Le fait est que les coquilles sont fréquentes dans les ouvrages imprimés par Jean de Laon, et dans les éditions genevoises en général, de même qu'il arrive fréquemment que le matériel typographique soit changé en cours d'impression, comme l'a montrée notre bibliographie matérielle des Icones  et des Vrais pourtraits  de 1580-158153. Ces changements sont dus à la maladresse des ouvriers, ainsi qu'aux modifications apportées par le correctuer à la forme elle-même. Les nombreux ornements - bandeaux et lettrines - sont sujets à quelques changements parfois difficile à expliquer, si ce n'est par un problème de serrage de la forme, un point faible de l'atelier de Laon. On constate par ailleurs que l'emploi des cadres qui ornent les portraits varient dans une même édition, comme c'est le cas du portrait de Savonarole (ill. 8a-b)54. Plus encore, les imprimeurs adaptent parfois grossièrement le format du bois gravé au trou du cadre quand cela est nécessaire, en rabotant un peu le portrait55.
Une grande différence, cependant, est à noter entre les deux éditions de 1580-1581 et celles de 1673: Bèze connaît nombre de personnes représentées, qu'il a pu rencontrer au cours de ses voyages ou suite à leur séjour à Genève. Ce qui n'est pas le cas de Pierre Chouët, ni même de son commanditaire, s'il y en a un. Le résultat, ce sont des attributions erronées, pour ne pas dire farfelues, pour les éditions de 1673.
Ainsi les deux éditions de 1673 laissent apparaître un grand nombre d'erreurs touchant les nouveaux portraits insérés. Celles-ci sont décelables grâce à la consultation d'éditions d'ouvrages antérieures, genevoises ou étrangères. Le portrait de Pierre de La Ramée est en fait celui de Eoban Koch, de Hesse, repris d'une gravure de Dürer (ill. 9a-b et 10). Celui d'Anne Du Bourg, dont le format et le cadre sont différents des autres, est en réalité le portrait de Jean Fernel, imprimé dans son livre de médecine, à 3 reprises, par Jacob Stoer, en 1580 (ill. 11 et 12). Philippe de Marnix reprend celui du musicien Pascal de l'Estocart, tel qu'on le retrouve dans les Cent cinquante pseaumes de David.. mis en musique, parus en 1583 chez Jean de Laon (ill. 13 et 14). Pierre Chouët reprend également le portrait de Knox des Icones de 1580, pour en faire celui de Bèze (ill. 15 et 16). Ce même portrait de Knox pose aujourd'hui encore des difficultés. En 1580, lorsque Bèze entreprend d'imprimer ses Icones, il change le destinataire de sa dédicace, qui revient maintenant à Jacques VI d'Écosse. Or, comme l'a très bien montré Charles Borgeaud, il lui faut absolument intégrer au moins une gravure à la partie écossaise56. Très malade, Bèze a fait imprimer sa galerie avec un portrait de Knox d'après mémoire, ce qui n'est malheureusement pas signe de garantie. Mais n'oublions pas que le réformateur anglais avait séjourné à Genève, en tant que ministre de l'église anglaise, entre 1556 et 1558. Pour la parution de la version française, il remplace ce portrait par un autre "vrai" portrait, envoyé par Young entre temps (ill. 17).
Or, alors que Joseph B. Trapp conclut son article de la revue Reformation, paru en 1999, par "the image now so familiar as Tyndale's is an image of John Knox"57, un groupe de chercheurs hollandais semble attribuer de source sûre ce portrait à Tyndale. Ils précisent néanmoins au sujet du portrait contenu dans l'Herwologia anglica  d'Henry Holland, paru à Arnhem, chez J. Jansz, en 1620: "This image is that on wich all later representation of Tyndale are based. [...] The plates were engraved by the siblings Willem (1598-1637) and Magdalena van der Passe (1600-before 1640). The "portrait" of Tyndale was copied from an engraving that had already appeared in Theodore Beza's Les vrais pourtraits des hommes illustres  (Geneva, 1581), where it represented John Knox"58.

CONCLUSION

Ainsi, en conclusion, faute d'exemples précis, comme le montre d'ailleurs très bien Joseph Trapp, il est difficile de dire s'il y a erreur ou pas de la part de Théodore de Bèze. Les effigies des souverains, des hommes importants tel Erasme, Melanchthon ou les Coligny, nous sont connues, mais dans le cadre des Icones  de 1673 et en général, il faut être plus prudent. SI Bèze connaissait les personnages dont il collectionnait les portraits, qu'il avait pu rencontrer durant ses nombreux voyages ou à Genève même, ce n'était pas le cas de ses imprimeurs, que ce soit Jean de Laon ou, plus tardivement, Pierre Chouët.
On peut donc raisonnablement penser que les portraits des Icones  de Bèze sont des portraits, si ce n'est "vrais", du moins ressemblants et que leur attribution, particulièrement pour des personnages peu connus ou peu représentés, doit prévaloir sur des attributions postérieures. Ainsi, tous les portraits parus après les Vrais pourtraits  de 1581 et non attestés par des portraits clairement attribués devraient garder le nom donné par Théodore de Bèze, comme dans le cas du portrait de Knox / Tyndale, dont nous privilégierons l'attribution à John Knox.
Il semble que pour Bèze les "vrais" portraits signifiaient "d'après nature" ou "fidèles au sujet représenté", c'est-à-dire une image dont la précision est beaucoup plus grande que celle d'une image d'un(e) saint(e) même si la qualité esthétique, comme le souligna déjà Thévet dans l'introduction des ses Vrais portraits  de 1584, laisse à désirer.
On voit donc, finalement, que la relation entre Bèze et Jean de Laon est très ponctuelle. Les deux ou trois éditions, si l'on attribue l'Histoire ecclésiastique  à cet imprimeur, apparaissent à la même période, soit l'année de plus forte production libraire genevoise, et ne connaissent pas de réimpression du vivant de l'auteur.


1 Notons qu'il existe au moins deux autres familles présentes à Genève à cette période nommées "de Lan" ou "de Land", dont l'une est originaire des environs de Nantes.
2 A.E.G., E.C. copies 7, Copie des registres des baptêmes de Saint-Gervais de 1550 à 1600 compris, juin 1553, non folioté.
3 A.E.G., E.C. copies 2, Copie des registres des mariages de Saint-Pierre et Saint-Germain de 1550 à 1650, non folioté: "Le dimanche 30 [juillet] au sermon du matin, 4 heures, furent épousés Jean de Lan, de Grand Villier, diocese d'Amyens, à Perrette de Fery, relaissee de Jean Godefres, diocese de Rouan. Sp. M. Cop".
4 Habitant de Genève le 25 août 1551, bourgeois le 5 juillet 1563, il travaille par la suite à Lyon (voir Hans-Joachim Bremme, Buchdrucker und Buchhändler, Studien zur Genfer Druckgeschichte 1565-1580, Genève, 1969, p. 210-211).
5 A.E.G., R.C. 57, fol. 34v: "A esté propsé combien qu'il ne soyt que habitant, neanmoings il exerce l'art d'imprimer contre les editz. Arresté que les seigneurs commis advisent s'il est suffisant pour exercer maitrise et s'il se tienne tel, qu'ilz l'induisent à se faire bourgeois, luy declarant qu'on ne luy permettra par d'imprimer qu'il ne soyt bourgeois".
6 Il s'agit entre autre de Jean Crespin, Henri et François Estienne, Zacharie Durand, Thomas Courteau, François Perrin, Jean Rivery, Antoine Vincent, Jacques Bourgeois, Lucas Mortières ou encore Etienne Anastaize, pour ne citer que les plus connus (A.E.G., R.C. 58, fol. 69, dans la marge), dont la plupart seront en relation avec Jean 1 de Laon en tant qu'associé, financiers ou notaires. Il est en effet fréquent de nommer imprimeur une personne qui finance tout ou partie d'une édition.
7 On ne lui connaît d'ailleurs qu'une seule édition à son nom entre 1550 et 1563, l'Exhortation au martyr  de Giulio Da Milano, un livre de très petit format, d'une soixantaine de folios, très facilement imprimable à peu de frais et discrètement.
8 On nommera par la suite Jean 1 de Laon sans le 1.
9 Cette différentiation est d'autant plus importante que l'attribution à l'imprimerie de Laon devient problématique aux environs de 1590. Un aspect qui sera développé dans notre thèse.
10 Alain Dufour, "Théodore de Bèze", Histoire littéraire de la France, Paris: Académie des inscriptions et des belles lettres, 2002, t. 42, p. 431-436.
11 Eugénie Droz, "L'imprimeur de l'Histoire ecclésiastique  (1580)", BHR, t. XXII, 1960, p. 371-376. Notons que le but bisé à l'époque par Eugénie Droz était avant tout de définir un corpus de cet imprimeur méconnu, à qui elle attribua également et à juste titre à partir d'une mention du registre du Conseil le Théâtre des instruments mathématiques  de Besson, jusqu'alors considéré comme un ouvrage lyonnais. Sur ce corpus, voir Eugénie Droz, "Jean de Sponde et Pascal de L'Estocart", BHR, t. XIII, 1915, p. 324-326.
12 En effet, outre le problème du prêt de matériel entre imprimeur ou sa mise à disposition par le financier, apparaît la question de savoir dans quelle mesure ces ornements typographiques ne sont-ils pas fondus, auquel cas, ils pourraient exister en plusieurs exemplaires. Les premières mentions de ce type de matériels, polytypés, datente de cette période. On en trouve entre autre chez Plantin, à Anvers.
13 A.E.G., R.C. 74, fol. 78v. A noter que les mentions des registres du Conseil afférentes à l'impression de l'Histoire ecclésiastique  ont été transcrites par Alfred Cartier (BPU, Mss. Fr. 3871 (1551-1560)) et éditées dans la Corr. de B., 1999, t. XXI (1580), annexe II/B, p. 281-282, à l'exception de celle du 6 février 1581, et résumées par Olivier Labarthe et Bernard Lescaze dans les Registres de la Compagnie des pasteurs, Genève: Droz, 1974, vol. IV, p. 139-217 (1579-1582).
14 Respectivement, A.E.G., R.C. 74, fol. 104 (9 juin), 105v (11 juin) et 106 (12 juin).
15 A.E.G., R.C. 74, fol. 119v (7 juillet) et fol. 121 (9 juillet). A noter que les livres 3, 4 et 5 constituent les trois derniers du tome 1. L'Histoire ecclésiastique  est composée de 16 livres, répartis en 3 tomes, s'étalant sur la période de 1517 à 1563.
16 Georg Willers, Die Messkatalog, Hildesheim / New York: Georg Olms Verlag, 1972, vol. 2 (Fastenmesse 1574 bis Herbstmesse 1580), p. [456]. Dans la partie intitulée "Libri peregrino idiomate conscripti", on trouve la mention de l'Histoire ecclésiastique. A noter que les Icones  de Bèze sont présentés à la même foire (ibid., p. [437], dans la partie "Philosophici, artium humanorium & alii miscellanei libri").
17 Corr. de B., 1999, t. XXI (1580), n° 1400, p. 25-27 (23 février 1580). Référence citée dans Rodolphe Reuss, "Introduction", in Johann-Wilhelm Baum et Edouard Cunitz, éd., Histoire ecclésiastique des églises réformées au royaume de France, Nieuwkoop: B. de Graaf, 1974, p. x, n° 1.
18 Corr. de B., 1999, t. XXI (1580), n° 1440, p. 210-213 (24 octobre) et n° 1451, p. 258-261 (15 décembre).
19 Rodolphe Reuss, 1974, p. XIII, n. 1: "A la page 683 du tome II de notre ouvrage, un paragraphe d'une quinzaine de lignes, relatif au siège de Dieppe, manque entièrement dans un certain nombre d'exemplaires, et à la page suivante un autre paragraphe a subi des modifications diverses, de longueur à peu près égale. Cela est assurément singulier, mais il faudrait se garder de conclure, sur un aussi faible indice, à l'existence d'une seconde édition de l'Histoire, suivant d'aussi près la première. M. Cunitz n'a vu dans cette variante  des pages 683 et 684, unique en son genre, qu'une rectification de détail, un carton, réclamé par les Dieppois intéressés, dont la conduite était à blamer sans ménagement dans la rédaction primitive. Abstraction faite de bien d'autres raisons (difficulté de réimprimer à si bref délai un tel ouvrage, impossibilité d'avoir placé en si peu de temps l'édition entière, etc.), l'absence de toute autre modification du texte, sauf en cet unique endroit, suffirait pleinement, à notre avis, pour ne pas admettre la mise sous presse d'une édition nouvelle". Les éditeurs de la Corr. de B., sont du même avis (n° 1440, p. 212, n. 2). Olivier Labarthe et Bernard Lescaze suggèrent de leur côté que "ces corrections permettent de penser que l'oeuvre n'était pas complètement terminée à fin 1580 ou qu'il y eut un second tirage" (1974, p. 178-179, n. 12). Ce qui nous paraît peu probable vu que les livres sont distribués par Bèze et se retrouvent à la foire de Francfort. A noter encore que la BPU possède une de ces deux versions (BPU Ba 1670/1-3) et le MHR, la seconde (MHR B51(80/1-2)), dont il manque le troisième tome.
20 A.E.G., R.C. 76, fol. 25v.
21 Olivier Labarthe / Bernard Lescaze, 1974, p. 179, n. 12.
22 Emile Rivoire, éd., Les Sources du droit du canton de Genève, 1933, t. 3 (1551-1620), n° 1208, p. 367-375. Elles reprennent en partie les ordonnances sur l'imprimerie du 13 février 1560 (A.E.G., R.C. 56, fol. 7v), auxquelles on a ajouté, entre autres (p. 374-375): "Que les imprimeurs ayent à faire pour le moings trois espreuve de ce qu'on imprimera. / Que les livres qui ont desjà esté imprimés ne soyent remis sur la presse qu'ils n'ayent esté et leuz et reveuz / ...".
23 A.E.G., R.C. 75, fol. 87 (10 mai 1580).
24 Une étude reste à mener sur les ateliers figurant au bas des pages de titre, en particulier sur l'utilisation des mots "par", "pour", "chez", "apud", etc.
25 Notre thèse devrait approfondir ces différents aspects.
26 Edmond Cunitz proposait également François Perrin ou Jascques Bourgeois (Johann-Wilhelm Baum / Edouard Cunitz, 1974, t. III, p. XII).
27 Cette moyenne est un ordre de grandeur à relativiser. Elle est calculée à partir de la base GLN15-16 - bientôt disponible sur Internet - du Prof. Jean-François Gilmont, qui nous a fourni les chiffres suivants: sur 184 éditions, 62 sortent de chez Eustache Vignon, dont 33 pour la seule année de 1580.
28 Sur l'illustration et le livre à Genève, voir Christophe Chazalon, "Histoire du livre illustré à Genève (1478-1600)", Art et architecture en Suisse, n° 2006/1, p. 24-31
29 Attribué à Jean-Baptiste Trento, les 16 gravures sur bois réalisées par Pierre Eskrich s'assemblent en une carte à laquelle s'ajoute un livre explicatif. Sur cette édition, voir Frank Lestringant, "L'histoire de la mappe-monde papistique", in Comptes rendus des séances de l'année..., Paris: Académie des inscriptions et belles lettres, 1998, p. 699-670
30 On ne tient pas compte ici des bibles illustrées, ni d'une partie des ouvrages parus chez Jean de Tournes, dont le matériel provient de son atelier lyonnais et consiste essentiellement en vignettes et gravures de petits formats. Voir ci-dessous, n. 48.
31 La Chasse au loup  est imprimée en 1569 et 1570 chez François Estienne, qui avait acheté avec Jean de Laon, en 1568, deux presses dont l'une "garnie de marbre et cadre de cuivre à vis de fer" (A.E.G., Notaire Aymé Santeur, vol. 1, fol. 111). Deux autres éditions sortiront des presses de Gabriel Cartier en 1584 et 1597, comportant 14 gravures de format moyen.
32 Cet ouvrage, illustré de 37 gravures, connaît de nombreuses éditions genevoises tout au long du XVIe siècle, dont trois chez Zacharie Durand, entre 1557 et 1561, et quatre chez Eustache Vignon et ses héritiers, entre 1578 et 1600.
33 Compilé et imprimé par Henri Estienne, il comporte 43 gravures.
34 On considère ici les titres et non les éditions.
35 Corr. de B., t. XVIII (1577), 1995, n° 1280, p. 204. Le portrait apparaît dans les Icones  de 1580 aux folios e4v-f1. Pour plus de détails sur cette genèse, voir Christophe Chazalon, "Les Icones  de Théodore de Bèze (1580), entre mémoire et propagande", BHR, t. LXVI, 2004, n° 2, p. 359-376.
36 Nous avons montré dans une précédente étude que malgré la forte similitude avec les travaux de Paul Jove, on ne pouvait affirmer une quelconque influence de ce dernier sur les Icones. Christophe Chazalon, Les  Icones de Théodore de Bèze: étude d'une galerie idéale de portraits imprimée au temps des guerres de Religion (mémoire de DES de Muséologie), Genève: CH2, 2001, p. 29-31.
37 GLN15-16 repère 37 exemplaires, la Bibliography of French Emblem Books  environ 50, et on en trouve sur le marché pour 2'000 euros.
38 Si on considère le changement du portrait de John Knox.
39 Il semblerait que les réformateurs zurichois contemporains de Bèze aient été farouchement opposés aux images et plus particulièrement aux portraits. Cela aurait-il eu une influence sur Bèze? Il semble, en effet, que les réformateurs zurichois préféraient commémorer leurs collègues sous forme de biographie. Pour sa part, Josias Simler affirme qu'il vaut mieux commémorer un homme illustre au moyen d'une biographie que de conserver son portrait, même si, dans son esprit, il s'agit de portraits peints. Quoiqu'il en soit on ne trouve aucune trace, chez les Zurichois, d'une critique visant explicitement les Icones de Bèze.
40 William E. Monter, "The Italian in Geneva (1550-1560): a new look", in Genève et l'Italie. Études publiées à l'occasion du 50e anniversaire de la Société d'études italiennes, Genève: [Société d'études italiennes], 1969, p. 57-58. A noter que William Monter parle des "Four Horsemen of the Apocalypse", que nous réduisons, suivant Liliane Mottu-Weber, en "la peste, la guerre et la famine" (Liliane Mottu-Weber, Economie et refuge à Genève au siècle de la Réforme: la draperie et la soierie (1540-1630), Genève: Droz / Paris: Champion, 1987, p. 11).
41 Pour rappel, les deux principaux refuges genevois ont lieu entre 1572-1574 et 585-1587. A noter que sur les 2'200 noms du premier, 45 sont libraires ou imprimeurs, alors que sur les 1'000 du second, 28 ont ces mêmes professions (Paul-Frédéric Geisendorf, "Métiers et conditions sociales du premier refuge à Genève (1549-1587)", in Mélange d'histoire économique et sociale en hommage au Professeur Antony Babel, Genève: s.n., 1963, p. 246-248.
42 Corr. de B., t. XXVII (1586), 2005, n° 1834, p. 139 et n. 27: "De iconibus doleo magnopere, eos spongiam incumbere, magis autem de Jobo et Ecclesiaste".
43 Paul-Frédéric Geisendorf, Théodore de Bèze, Genève: Labor et Fides / Paris: Lib. Protesante, 1949, p. 334.
44 Lettre d'un gentilhomme savoysien..., s.l.: s.n., 1598, p. 19.
45 Lise Rochat, Portraits des réformateurs... donnés en 1724 à la BPU de Genève: Louis de Bourbon, François de Briquemaut, Thomas Crammer, Wolfgang Musculus et Melchior Volmar (mémoire de séminaire, s. la dir. du Prof. Mauro Natale et de Danielle Buyssens), Genève: s.n., 2004.
46 Peter Mortzfeld, éd., Die Porträtsammlung des Herzog August Bibliothek Wolfenbüttel, Munich / London: K. G. Saur, 1986-. D'autres exemplaires ont été repérés dans: - Ludwig Rosenthal's Antiquariat  de Munich, katalog 174, sept. 1929: - J.M.H. Ziegenbein, Calvins und Beras Schriften nach der Zeitfolge geordnet mit historisch critischen Anmerkungen von merkuündiden Büchern, t. VII, p. 470-473; - David Clément, Bibliothèque curieuse, historique et critique, ou catalogue raisonné de livres difficiles à trouver, t. III, Göttingen: Chez Jean-Guillaume Schmid, 1752, p. 283-286 (BPU Aa 197/3). Il parle d'un exemplaire de 1673, de 96 folios, vu chez MM. Duve & Bünemann (?)
47 Alain Dufour, "Théodore de Bèze", in Histoire littéraire de la France, Paris: Académie des inscriptions et des belles lettres, 2002, t. 42, p. 467, n. 351.
48 Certains de ces bois nous sont parvenus et sont aujourd'hui dans les collections des Musées d'art et d'histoire de Genève. Ils ont été édités par Alfred Cartier dans "L'imprimerie Fick", in Nos anciens et leurs oeuvres: recueil genevois d'art, t. II, 1902, p. 41-55 et par Waldemar Deonna, "Bois gravés de l'ancienne imprimerie de Tournes à Genève", Genava, t. XIV, 1936, p. 113-220 et t. XVII, 1939, p. 95-104.
49 Pour chaque édition, l'imprimeur recevait, en général, pour chaque rame (500 feuilles) de papier nécessaire, une "main de passe" ou "chaperon" (25 feuilles), soit une certaine quantité de papier supplémentaire pour les éventuelles erreurs d'impression ou détériorations accidentelles (Jean-François Gilmont, Une introduction à l'histoire du livre: du manuscrit à l'ère électronique, (2000), Liège: éd. du CEFAL, p. 62). Ce qui pose le problème de savoir si l'imprimeur avait reçu le papier et s'il l'avait "économisé" dans le cadre de cette édition, plus grossière et condensée. Ce fait est d'autant plus intéressant que l'édition de 1580 comporte 34 pages blanches, suite à la rigoureuse mise en page, qui marque un certain détachement vis-à-vis de l'emploi du papier, dont le coût constitue quand même 40 à 50% du coût total de production (Jean-François Gilmont, (2000), p. 76-77).
50 Le reprint de Slatkine reprend cette erreur car il reproduit un exemplaire "fautif". D'où la nécessité d'entreprendre une rapide comparaison entre plusieurs exemplaires, voire une bibliographie matérielle, quand cela est possible.
51 Les variantes de l'édition de 1580 consistent uniquement en oubli de caractères, ainsi que d'une ligne qui a sauté.
52 Jean Calvin, Praelectiones in librum prophetarium Danielis..., Genève: Jean de Laon, 1561, fol. 2f4. Nous reprenons la traduction de Jean-François Gilmont dans son article "La correction des épreuves à Genève autour de 1560", in E Codicibus impressisque, dir. Elly Cockx-Indestege, Leuven: Peeters, 2004, t. II, p. 168-169. Nous soulignons.
53 Jean de Laon utilise 10 cadres différents pour orner les portraits, avec une fréquence allant de 5 à 12 en 1580, contre 1 a 12 fois en 1581, pour un total respectif de 90 et 59 impression, la différence étant due à une mise en page plus économe pour les Vrais pourtraits  (Christophe Chazalon, 2001, vol. 2, p. [32]).
54 Le changement de cadre dans le cas du portrait de Savonarole des Icones, au folio 1b3v, est probablement le fait d'un incident technique qui a necessité la recomposition de la forme (ibid., p. [38]), car une lettrine et un bandeau ont également été changés. Mais on trouve un autre exemple dans l'édition de 1581, pour le portrait de Joachim Vadian, au folio 103v (ibid, p. [58]).
55 La numérisation des portraits entreprise dans le cadre de notre projet de reproduction des illustrations dans les éditions genevoises de 1478 à 1600, nous a permis de constater cet état de fait.
56 Charles Borgeaud, "Les vrais pourtraits de John Knox", BSHPF, 1935, p. 16-17.
57 Joseph Burney Trapp, "The likeness of William Tyndale", Reformation, vol. 4 (1999), p. 50.
58 Paul Arblaster / Gergely Juhasz / Guido Latré, éd., Tyndale's Testament (cat. expo Museum Plantin-Moretus (3 sept. - 11 déc. 2002)), Turnhout: Brepols, 2002, p. 58, n° 3. Cette information nous a été transmise par Mme Valérie Offord, que nous remercions.


Conseils de Genève de 1534 à 1544 (2006)

Ce texte comprends 3 tableaux et 8 reproductions de documents d'époque qui ne sont pas reproduits ici. Un exemplaire peut être acheter auprès des Archives d'État de Genève.
 

"Les Conseils de Genève de 1534 à 1544"
(in Les Registres du Conseil de la République de Genève sous l’ancien régime: nouvelles approches, nouvelles perspectives (actes de la table ronde 22-23 septembre 2006, A.E.G./I.H.R./UniGe (Genève)), Genève: AEG et Fondation de l’Encyclopédie, 2009, p. 65-93

Les études sur les Conseils genevois sont nombreuses, mais elles considèrent, en général, plusieurs décennies, voire plusieurs siècles. Ce n’est pas la réfutation de leur conclusion qui est visée ici, mais bien plutôt une meilleure compréhension d’une période donnée. Aussi notre recherche se focalise-t-elle sur les premières années de l’indépendance de la ville, qui coïncide avec l’avènement de la Réforme1, à savoir les années 1534-1544, afin, non pas de retracer l’histoire des institutions genevoises et leur évolution, ce qui a déjà été bien traité à travers les études antérieures2, mais de proposer de nouvelles pistes de recherche sur une période clé, basée sur le dépouillement systématique des registres du Conseil et l’examen de documents annexes. Ce dépouillement permet d’étudier non seulement la structure hiérarchique du Petit Conseil à travers la liste des présences, mais aussi de mieux percevoir la vie politique et les vicissitudes de la classe dirigeante à travers la permanence de ses membres, leur assiduité ou leur absence, les conflits de faction et de personnes.

De la hiérarchie au sein du Conseil
Un extrait de l’introduction du premier tome de la nouvelle série des registres du Conseil, qui débutent avec l’adoption de la Réforme à Genève en 1536, décrit le Petit Conseil comme suit: "Chaque séance commence par les noms des syndics et conseillers présents. Cette liste forme un tableau à trois colonnes avec, en tête et au centre, les noms des syndics, puis de chaque côté, en dessous et en retrait, les noms des conseillers. Le trésorier est également indiqué à la suite des noms des syndics, ainsi que les noms des conseillers du LX ou du CC lorsque ceux-ci sont convoqués. Ce tableau correspond à un système pyramidal dans lequel chaque conseiller occupe un rang bien déterminé, établissant ainsi une "échelle d’honneur""3.  
Il semble cependant que l’idée "d’échelle d’honneur", extraite des premières lignes de l’étude de Georges Favet sur les syndics de Genève au XVIIIe siècle, s’applique à une période plus tardive. En effet, celui-ci écrit que:

Parallèlement, à son fonctionnement politique, l’emboîtement des Conseils [à savoir le 200, comprend le 60 et le 25] représentait une échelle d’honneur sur laquelle chacun occupait un rang déterminé. Ce mode de représentation trouve sa meilleure illustration dans le Tableau des Conseils imprimé chaque année depuis 1689 et inséré dans les premières pages du registre des Conseils. Celui-ci présentait la liste des conseillers, par ordre d’ancienneté au sein de chaque Conseil, et des titulaires des charges particulières dans un ordre immuable, du premier syndic au dernier élu de la dernière promotion du Conseil des CC. [...] La dignité acquise dans ce système de représentation à forme pyramidale était généralement définitive4.

Une dignité définitive, hiérarchisée dans les faits et sur papier dès la fin du XVIIe siècle probablement, mais aux alentours de 1540, qu’en est-il? Les premiers registres du Conseil du XVe siècle donnent une liste des présences sur une colonne, due au format étroit du papier plié en deux pour former les carnets.
Les premiers noms sont ceux des syndics, généralement reliés par un trait pour les différencier des autres conseillers. Progressivement, les secrétaires notent les présents sur deux ou trois colonnes5, le tout sans ordre apparent et de façon très variée en fonction des jours, du format du papier, du gain de place, etc. 
Le 7 février 1492, la Seigneurie émet une nouvelle ordonnance sur le vote des propositions soumises au Conseil6. Les syndics, en position centrale, donnent leur voix en premier, puis vient le tour du premier conseiller à leur droite, puis celui du premier conseiller à leur gauche, puis le deuxième conseiller à leur droite, puis le deuxième à leur gauche et ainsi de suite jusqu’au dernier conseiller. Cette nouvelle résolution engage le secrétaire Jean Janin à séparer les syndics des conseillers dans son procès verbal des séances en les répartissant strictement dans deux colonnes. Contrairement aux rédactions aléatoires des registres précédents, cette forme est dès lors figée.
A noter par ailleurs que, si, en 1536 et précédemment, les membres du LX et du CC, ainsi que le lieutenant, assistent parfois aux séances du Petit Conseil et sont notés présents sur le registre, c’est parce qu’ils sont rétribués au titre de "commis", à hauteur d’un sous par séance, comme les autres membres du XXV, mais ce système disparaît en 1537.
Voyons maintenant si cette structure renvoie à une hiérarchie des membres du Conseil, à un siège assigné à chacun des conseillers, comme le suggère les transcriptions des élections dans le registre du Conseil? Outre la mention du rang des syndics, "la siete", il y est question de la place des conseillers7. Si le rang et le prestige des syndics sont concrets, car ils répondent à une charge précise (résidence, seaux, signature des mariages, consistoire, etc.), peut-on déduire une hiérarchie entre conseillers? La réponse est probablement affirmative. Pour l’époque concernée, il devait y avoir une hiérarchie au sein du Conseil, qui dépendait de la personnalité, de la position sociale et de la compétence de chacun. C’est du moins ce qui ressort si l’on considère les offices octroyés aux membres du Conseil ou leur place dans les listes de présences. Cependant la comparaison avec des critères stricts et précis, tels qu’on les utilise aujourd’hui, ne saurait s’appliquer au XVIe siècle et plus encore aux années 1534-1544.
Ce que l’on constate, en fait, c’est que la place des conseillers dans l’une ou l’autre colonne ne semble devenir fixe qu’à partir de 1538, année qui correspond à l’arrivée du nouveau secrétaire des Conseils, Pierre Ruffi8. Un pointage systématique des présences montre qu’à cette date les conseillers constituent deux groupes de noms permanents à droite comme à gauche de la colonne centrale des syndics, mais l’ordre en leur sein reste variable. Il en est à vrai dire de même des syndics, malgré leur hiérarchie précise. Seuls les syndics sortants, obligatoirement réélus au sein du XXV pour la continuité des affaires, sont distingués par leur première place au sein des colonnes. Mais leur lieu de résidence, pas plus que leur rang de syndic, ne servent à la distribution d’une place définie à gauche ou à droite. En fait, pour l’heure, on pourrait dire que la hiérarchie au sein du Petit Conseil se constitue sur le modèle suivant: les quatre syndics, puis les quatre syndics sortants, puis les conseillers, dont les plus influents sont mis en avant, puis le trésorier et enfin le secrétaire. L’huissier, appelé "grand sautier", bien que toujours présent et rémunéré, n’est pas considéré comme un membre du Conseil9.
Essayons d’illustrer la situation encore plus concrètement avec le cas des syndics. Comme on l’a vu, leur hiérarchie est effective, car elle correspond à une charge précise, réglée par diverses ordonnances. Celles du 28 janvier 1543 établissent l’élection de quatre syndics hiérarchisés d’après ce que l’on appelle "l’assiette", comme suit:

Touchant du lieu, pour scavoir lequel sera premier ou second, si ceux qu’on elist ont desja autresfoys esté en l’office, qu’on regarde lequel y aura esté le premier et qu’il précède les aultres ; et ainsi ung chascun consequenment et selon son ordre. Si on en prent qui jamais ne l’aient esté, qu’on regarde lequel aura esté du conseil devant les aultres, et que selon cette ancienneté le lieu soit applicqué10.

Autrement dit, c’est l’ancienneté qui devrait présider à la hiérarchie des syndics. Malheureusement, ce n’est pas si simple. Considérons les différents syndics de 1534 à 1544.
Si on compare les places des syndics en fonction de leur ancienneté d’après la liste ci-dessous, on s’aperçoit que, sur ces onze années, celle-ci n’est pas respectée en 1536, 1539, 1540 et 1544; de même pour le nombre de syndicatures. En 1536, Ami Porral est 3ème syndic, derrière Etienne Chapeaurouge qui n’a jamais été élu syndic. Et en 1543, Antoine Chicand est derrière Girardin de La Rive, qui a une syndicature de moins.
Par ailleurs, l’âge, le nombre de voix, pas plus que le lieu de résidence ne permettent de décrire la mise en place de "l’assiette". En 1541, Jean-Ami Curtet, âgé de 41 ans, est 1er syndic devant Ami Bandières, 47 ans. L’année suivante, Claude Roset, 42 ans, est 3ème syndic, alors que Claude Bonna, dit Pertemps, âgé de 33 ans, est deuxième syndic.
Quant aux votes de 1541, Jean-Ami Curtet , 1er syndic obtient 78 voix et Ami Bandière 61 voix, alors que les 3ème et 4ème syndics, Pernet de Fosses et Dominique d’Arlod, en ont obtenu respectivement 87 et 82.
La notion de "ville haute" et "ville basse", elle aussi n’est pas suffisante. Les syndics sont élus par les Petit et Grand Conseils, à raison de 4 pour "là-haut" et 4 pour "là-bas"11, puis les candidats préélus sont proposés le dimanche suivant au Conseil général, qui en élit à son tour 2 pour la "partie haute" et 2 pour la "partie basse", ou parfois propose un autre candidat, mais toujours dans un rapport ville haute/ville basse proportionnel. Quoi qu’il en soit, on ne retrouve pas de jeu d’alternance logique permettant de définir la hiérarchie du Conseil. En fait, on peut même voir qu’en général, sur ces dix années, le 1er syndic réside dans la ville haute, celle, rappelons-le, des citoyens, alors que la ville basse, à laquelle a été intégré tardivement le quartier de Saint-Gervais, comprend essentiellement les marchands et les étrangers. En fin de compte, il semble que ce soit les anciens syndics ou syndics sortants, réélus au poste de conseillers du XXV, qui, "par bon advys", décident ensemble de "l’assiette" finale en fonction d’une multitude de critères, dont les affinités électives ou politiques12.
Un élément pourrait permettre de mieux préciser l’organisation au sein du Petit Conseil, à savoir les décisions des secrétaires au sujet de la rédaction du registre, quand bien même celle-ci est lacunaire. Comme on l’a vu précédemment, c’est suite à une nouvelle ordonnance que Jean Janin modifie la structure du relevé des présences au sein des registres en février 1492. De même, l’élection de Pierre Ruffi au poste de secrétaire des Conseils serait source de changement. C’est à partir de son mandat que les conseillers sont répartis dans une colonne précise. Cela veut-il dire qu’ils ont acquis une place fixe ou est-ce simplement le résultat d’un pointage méthodique, avant la mise au propre14? Et dans ce cas, que penser des espaces entre certains noms dans les colonnes de droite et de gauche15?
Son inexpérience le pousse sans aucun doute à recourir fréquemment aux anciens registres16. Notaire de formation, il doit immédiatement être apte à retranscrire les affaires de la ville dont il n’a pas forcément connaissance, ceux-ci se tenant à huis clos17, ainsi que pointer les présences au début de chaque séance de personnes qu’il connaît ou non, en vue de leur rémunération, comme le prévoient les ordonnances qui régissent le Conseil. Or, selon toute vraisemblance, comme le suggère le dépouillement systématique des registres du Conseil, les conseillers, et dans une moindre mesure les syndics, arrivent aux séances quant bon leur semble ou du moins quand ils le peuvent et ce, contrairement à l’ordonnance du 7 février 1492, confirmée en 1543, qui impose le début des séances à 7 heures ou à 7h30 du matin depuis Pâques jusqu’à la Saint-Michel et 8 heures ou 8h30 le reste de l’année, et qui sanctionne le retard par la suppression de la rétribution, voire une amende18.
Il arrive régulièrement que les séances s’étalent sur toute la journée, entrecoupées par les repas - dîner à midi et souper le soir -, ou par les séances du Grand Conseil. En général, dès la reprise de la séance, le secrétaire note une nouvelle fois les présences. On s’aperçoit à ce moment là qu’un certain nombre de conseillers absents le matin siègent, alors que d’autres s’en sont allés19.
On peut penser, dès lors, que le nouveau secrétaire tente de "formater" sa transcription des séances, afin de faciliter sa mise en fonction, même si cela reste une hypothèse.
Lors des élections de février 1539, pour sa première année comme secrétaire, Pierre Ruffi transcrit au propre, dans le registre même, la liste des nouveaux élus du XXV sur le modèle pyramidal, ce qui est une nouveauté20. Pourrait-elle préfigurer une liste de pointage qui permettrait d’avoir au premier coup d’œil la répartition des sièges, voire de faciliter le relever des présences à chaque arrivée de conseiller et leur voix lors des votes? Ceci pourrait expliquer les espaces en blanc, laissés lors de la retranscription au propre. En tout cas, contrairement à Jean Janin, aucun nouvel édit n’oblige Pierre Ruffi à procéder de la sorte. 

De l’incertitude liée aux sources
Il faut bien comprendre qu’aujourd’hui toute démarche administrative répond à des normes strictes et précises. Or au XVIe siècle, tout est à l’état embryonnaire et expérimental. Ainsi, un simple pointage de présence peut se révéler fort complexe et plonger le chercheur dans une certaine perplexité. C’est du moins ce que laisse entrevoir un document conservé aux Archives d’Etat de Genève, sous les cote Finances P 4, n° 16bis et Office, A 2.
Comme il a été signalé au début de cette étude, les registres du Conseil sont la source essentielle, dépouillée méthodiquement afin d’en obtenir des statistiques "fiables". Quelle source plus sûre que la transcription des séances du Conseil!
Or, obligé de revoir la présentation proposée au colloque en vue de l’édition des actes, il est apparu intéressant d’étudier le document 16bis. Il s’agit d’un petit cahier de comptes d’une vingtaine de folios, relevant les rémunérations des présences des membres du Petit Conseil lors de 44 séances s’étalant du 22 février au 21 juillet 1536. Syndics, conseillers, trésorier, mais aussi secrétaire et sautier, reçoivent 1 sou pour chaque présence confirmée21. Or, ce petit cahier s’avère en réalité faire partie d’un ensemble de cahiers similaires traitant des présences des années 1535 et 1536, dont la cote "Office A 2" a été repérée par hasard par Gilles-Olivier Bron. Après consultation, nous avons pu constater que le cahier en avait été détaché pour des raisons inconnues à ce jour.
Le résultat de l’étude de la seule année 153622 est quelque peu déconcertant. Le problème ne vient pas de ce que le cahier ne relève que 99 séances, là où les registres du Conseil en considèrent 276, pour la même période, soit moins de 36%. Ceci s’explique aisément. Depuis le 5 février 1482, le Conseil ordinaire doit siéger deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, et seules sont payées ces séances, comme le confirme le cahier de présences23. Les autres jours, on tient le Conseil, mais "bénévolement". 
En réalité, le problème c’est que seuls les relevés de 43 séances correspondent entièrement à ceux des registres du Conseil, alors que les séances du 5 décembre et du 2 février, ne sont pas reportées dans le cahier, et que celle du 24 novembre n’est pas transcrite dans le registre du Conseil. Sans oublier deux séances sans nom dans le cahier ou certaines comportant 2 fois le même noms.
Pour les 56 séances restantes, certains membres du XXV, absents dans le registre du Conseil, sont payés, alors que d’autres, présents, ne le sont pas. Le 18 mai, par exemple, alors que le secrétaire enregistre 7 présents au début du procès-verbal, il confirme, dans le cahier, le paiement de 17 membres. A l’inverse, le 30 juin, 12 syndics et conseillers sont notés présents, alors que seulement 5 sont payés. Le 24 février, 6 conseillers notés absents sont payés, alors que 2 présents ne le sont pas. Troublant, lorsque l’on sait que le secrétaire des Conseils, Claude Roset, rédacteur des registres du Conseil en 1536, paraphe chaque relevé du cahier. Dans ce cas, quelle valeur donner aux relevés du registre? Et à ceux du cahier de comptes? Et pourquoi n’avoir pas rectifié les présences lors de la mise au propre du registre du Conseil, en fonction des conseillers qui ont été finalement payés?
Les charges et offices pourraient être en partie la cause de ces variations. Chaque membre du Petit Conseil a une profession, qui l’occupe la majeure partie de son temps, très important puisque les journées de travail oscillent entre 10 et 12 heures24. Venir aux séances du Conseil, c’est diminuer son activité commerciale ou artisanale, mais d’un autre côté c’est aussi pouvoir être au courant des meilleures affaires et des postes à pourvoir. C’est pourquoi il faut trouver le meilleur équilibre. Chacun doit donc choisir le temps qu’il accorde aux séances en fonction de ses propres affaires. Si le syndic Etienne Chapeaurouge est fréquemment absent25, c’est que ses affaires le poussent à entreprendre de nombreux voyages à Lyon. De même, le cas des mandats impayés développés un peu plus bas est révélateur de l’étroitesse du lien entre métier et office26.
En réalité, si les syndics ont un rang déterminé avec des charges assignées, les conseillers, eux, se répartissent toute une série de postes, tel qu’auditeur du droit ou des comptes, responsable des fortifications ou commissaire des reconnaissances. Et chaque membre peut se voir désigné pour comparaître devant un tribunal à l’extérieur de la cité ou en ambassade auprès d’un bailli ou d’une autre seigneurie. Tout ceci donne de nombreuses occasions supplémentaires pour s’absenter de la ville. Le cas des châtelains montre cependant que là encore les choses sont équivoques.
Le 22 février 1536, le Petit Conseil soumet un nouvel édit au Grand Conseil élu le jour même, stipulant que:

... l’on deubsse eslire les chastellains du Conseil estroit et que nulz ne deubse estre eleu chastellain là où il ha sa chevance, affin il ne le se abuse à cella, laissant les affaires de la chastellanie. [...] Surquoy est esté advisé, resolu et arresté le edicst des chastellains estre bien faict27.

Or, à peine deux ans plus tard, lors de l’élection du Petit Conseil qui valide la prise du pouvoir par le parti probernois, le Conseil des Deux Cents édicte que:

Jouxte les ansiennes coustumes, le Conseil de Deux Centz est demandé pour eslire le Conseil ordinaire. Et est esté faict en icelluy que ceulx quil hont office de chastellennye ne peulvent estre du Conseil estroit, pour ce qu’il est difficille qu’il soyent en leurs chastellennies et en Conseil, d’aultant qu’il y a beaucoup d’affaires, et aussy pour ce que leur presence du Conseil donne crainte aux subjetz qu’il ne soy osent venir plaindre s’il leur est faict quelque tort28.

C’est en somme une contradiction à laquelle les lecteurs des registres du Conseil sont habitués, le tout étant de savoir si ces ordonnances ou édits sont appliqués. En 1538 et 1539, François Lullin et Jean-Gabriel Monathon sont tous deux conseillers et châtelains, respectivement de Genthod et de Saint-Victor. En 1536, par contre, Jean Emenin, Pierre Vandel et Jean Faillon sont tous châtelains, respectivement de Céligny, de Desingy et de Ternier, mais pas membres du XXV. Si l’on considère maintenant l’office de châtelain, deux exemples montrent clairement que là aussi l’office n’est pas toujours bien rempli et de ce fait ne peut justifier à lui seul des absences répétées aux séances du Conseil. Le registre de 1539 de la cour de Cartigny a été conservé29. Un rapide relevé montre que sur un total de 40 séances, le châtelain de Saint-Victor est noté présent 4 fois, absent 11, alors que son lieutenant l’est respectivement 13 et 3 fois.  
Par ailleurs, François Chamoys, élu châtelain de Thiez en Grand Conseil, le 5 novembre 153830, sous le gage de 200 florins annuels, est sommé par le Petit Conseil, le 17 janvier 1539, d’aller prendre possession de son office, accompagné des conseillers Pernet de Fosses et Pierre Tissot, faute d’y avoir encore été. Certes la situation n’incite guère à se dépêcher, étant donné l’accord en cours entre François Ier et les autorités bernoises au sujet des biens ecclésiastiques, mais le salaire, à la hauteur des risques, correspond tout de même à celui du 1er syndic ou des prédicants.
On voit donc bien à travers ces exemples qu’il est difficile de cerner avec précision le mode de fonctionnement du Petit Conseil, qu’il s’agisse de la hiérarchie qui y règne tout autant que de l’investissement de ses membres. La stabilité, due en partie au retour de Calvin, semble cependant l’avoir modifier durablement et en profondeur.

De la stabilité relative des Conseils entre 1534 et 1544
La particularité de cette période restreinte se retrouve, en effet, dans les variations des membres du Conseil. Amédée Roget dans son article sur le Petit Conseil écrit que, suite au changement du mode d’élection du XXV par le 200:

[...] le même personnel se perpétuait généralement d’année en année, sans aucune difficulté. Chaque année, on lisait au Conseil des Deux Cents le rôle des conseillers de l’année précédente, et bien que les électeurs eussent la faculté de porter leurs voix sur d’autres candidats, bien peu de suffrages s’égaraient en dehors de l’ancien personnel. [...] Aussi, en temps ordinaire, le personnel du Petit Conseil ne se modifiait que dans des proportions imperceptibles, et ce n’est qu’à la suite de crises politiques telles que celles qui survinrent en 1540 et 1555 qu’on peut signaler des changements un peu considérables dans la composition du Conseil31.

Le relevé des conseillers élus entre 1534 et 1544 nous donne les chiffres suivants: pour le Conseil des 200, on obtient plus de 470 noms, qu’il faudrait légèrement augmenter, car, malheureusement, la liste des conseillers de l’année 1540 n’a pas été conservée; seule les membres du 60 sont répertoriés dans le volume de 1541. Pour le XXV, on obtient 72 conseillers, dont 27 syndics différents. Imaginons, dans l’absolu, que les membres du Conseil ne peuvent être élus qu’une seule et unique fois sur toute cette période. Sur 11 ans, on devrait donc obtenir 2’090 conseillers, pour une moyenne de 190 conseillers par Grand Conseil. On aurait donc 22,5% de ce total maximum. Suivant le même calcul pour le XXV, on obtient 23,7% des 304 conseillers maximum.
Autrement dit Amédée Roget aurait raison, même si ce calcul est théorique. Mais en comparaison, il relève qu’en 176 ans (1600-1775) seulement 232 personnes différentes sont membres du Petit Conseil, pour un total de 90 familles32, alors qu’en 11 ans (1534-1544), on obtient 72 personnes, pour au moins 66 familles! La différence entre les deux périodes est loin d’être anodine.
Considérons maintenant les syndics. Sur ces mêmes onze années, 27 conseillers sont élus à cette fonction. Ce qui, suivant le même calcul, nous donne 61,4% des 44 syndics possibles. La variation est nettement plus sensible. En effet, de son côté, Amédée Roget ne dénombre que 327 syndics entre 1500 et 1847, soit, sur 348 ans, un maximum de 1’392 syndics, qui nous donne donc 25%, toujours dans l’absolu.
En conclusion, on peut dire que les conseillers appartiennent à un "vivier" plus ou moins fixe de familles, mais pas encore aussi sélectif que celui à venir. La réélection du XXV dans sa quasi totalité dès 1541, suite à l’adoption de nouvelles ordonnances sur les offices33, illustre à elle seule le changement qui s’opère au sein des institutions genevoises en raison du retour de Calvin. C’est ce qu’à bien vu Lucien Fulpius, qui pense que l’établissement d’une aristocratie à Genève tient au fait que dès 1543, avec l’institution de nouvelles ordonnances, le Petit Conseil est devenu maître des élections aux divers Conseils de la ville. Le Conseil général, lui, perd dans le même temps toute initiative, empêché qu’il est alors de choisir un candidat34. Mais Fulpius poursuit en précisant qu’on "imita l’organisation politique du canton allié de Berne, en maintenant cependant l’institution du Conseil général aux pouvoirs très réduits". Ce qui n’est pas le cas, comme on va le voir à travers les variations au sein des Conseils. Le rigidification des institutions politiques genevoises tient essentiellement à la crise de 1539 et à ses conséquences, auquel il faut ajouter l’influence directe de Calvin, dont le retour est soumis à des conditions très strictes, en particulier l’adoption d’un mode de vie rigoureux et austère, tel que décrit dans les ordonnances ecclésiastiques. Le système politique bernois ne saurait se confondre avec la vision institutionnelle du prédicateur. On en veut pour preuve les innombrables conflits entre les ministres de la Parole genevois et le Conseil de la ville, ou la position du Consistoire face à ce même Conseil, qui ne sauraient avoir lieu à Berne.

De l’histoire de Genève à travers les statistiques des registres du Conseil et les documents annexes
L’obligation d’assister aux séances, comme on l’a vu, est un des points que l’exécutif tente tant bien que mal de réguler, sans succès. On ne compte plus le nombre d’arrêts et d’ordonnances visant à obliger les conseillers à assister aux séances du Petit Conseil. Pourtant rien n’y fait! En 1539, par exemple, Ami Bandières refuse de prêter serment. Ceci devrait lui valoir le bannissement pour un an et un jour assorti d’une amende de 25 écus, comme le stipule un édit du 14 février 153735. Il n’en est rien. Ami Bandières se présente même aux séances du Conseil pour se plaindre contre des particuliers et obtenir gain de cause! Quant à Claude Richardet, sommé de se présenter devant le Conseil, il répond simplement, au guet venu le chercher, qu’il dîne36.
En réalité, la faible rémunération d’un sou par séance, augmentée à 25 florins par an en février 1537, n’est pas suffisamment attrayante. On est encore loin de100 florins et 6 sous par séance votés le dernier jour de l’année 157437. C’est du moins ce que confirment les 3 cas suivants.
L’ancien châtelain de Jussy, Jean Lambert, paie le 10 août 1547 le complément de l’amodiation de l’impôt du vin de 1537, d’un montant de 3’300 florins, suite à un contrôle de ses comptes, avec un mandat de 55 florins reçu, le 6 août 1539, pour 11 journées passées en ambassade à Berne38.
Autre cas, celui de Claude Savoye. Après avoir été syndic, maître de la Monnaie, ambassadeur auprès du roi de France et principal gestionnaire de la ville en 1536, il est jeté en prison par ses adversaires politiques, en 1538, pour non respect des ordonnances et suspicion de trahison. Libéré le 14 janvier 1539 et dépossédé de tous ses offices, il se réfugie à Berne, où il obtient la bourgeoisie le 9 mai. Après de fortes pressions de la part des autorités bernoises sur les autorités genevoises, il obtient la révision de ses comptes. Ceux-ci sont examinés le 7 avril 1541 et révèlent plusieurs mandats impayés en sa faveur, ainsi qu’une dette de la Seigneurie pour un montant de 233 écus, 29 sous et 10 deniers, pour autant qu’il rende une obligation de 400 écus39.
Il en est de même d’Ami Chapeaurouge, un des trois Articulants également réfugiés à Berne en 1540, et dont les documents relatifs à la marche contre la Seigneurie soutenue devant le surarbitre bâlois, en automne 1542, révèlent plusieurs mandats non payés, dont 55 écus prêtés en faveur des soldats bernois et fribourgeois, datés de 1530-31, ou encore deux mandats de 1536 d’un montant total de 116 florins et 3 sous40.
Aussi ce qui motive les Genevois à s’investir dans la gestion de la "chose publique", c’est sans aucun doute la volonté de conserver une liberté chèrement acquise - et peut-être un peu aussi pour les affaires. Si l’on établit maintenant les statistiques des séances du Petit Conseil de 1536 à 1540, on obtient le résultat suivant [tableau non reproduit]
Le grand nombre de séances tenues en 1536 et 1540 s’explique respectivement par l’adoption de la Réforme et par la crise des Articulants. Le nombre de séances non payées laisse clairement voir, quant à lui, l’engagement demandé aux conseillers dans la vie politique de la ville, et explique, d’une certaine manière, le fort taux d’absentéisme43. Pourtant ces cinq années sont décisives: nouvelle religion, liberté politique conquise par la force, nouveau mode de vivre, tutelle bernoise, pour l’année 1536; changement de gouvernement et modification significative des institutions, bannissement de Calvin et Farel, pour 1538; et enfin, crise politique majeure entre coup d’état et guerre civile, pour 1540, qui remet en question le fragile équilibre avec les combourgeois bernois, alors qu’il est question d’une restitution des terres au duc de Savoie par François Ier.
Mais cet absentéisme peut aussi être politique. Le mouvement nationaliste des anciens Eidguenots est arrivé à ses fins: l’indépendance. Or, parmi les Eidguenots cohabitent deux clans aux ambitions différentes. Si le premier voit en la Réforme une possibilité d’affirmer l’indépendance de la ville, voire de se rapprocher des Ligues, le second désire vraiment appliquer les préceptes de la foi nouvelle.
Aussi en 1536, le XXV est dirigé par le premier syndic, Claude Savoye, favorable à Calvin et Farel. Résultat: l’un des leaders du parti probernois, Jean Philippe, n’assiste à aucune séance, que ce soit avant ou après l’adoption de la Réforme44. Mais fin novembre, suite à un Conseil général fort mouvementé, opposant les deux parties, et dont les registres du Conseil gardent le témoignage vivace, c’est au tour d’Aimon Levet, Ami Bandières, Ami Chapeaurouge et Claude Richardet de ne plus venir.
Alors que l’année suivante, les choses ne font qu’empirer, en 1538 rien ne va plus. Le taux de fréquentation est inférieur à 38%, soit à peine dix conseillers en moyenne par séance pour discuter des affaires de la ville45. Trois syndics sortants, ainsi que cinq conseillers n’assistent plus à aucune séance à partir d’avril et souvent le syndic résidant préside seul le Conseil ordinaire. Ce même Conseil, dirigé par le parti favorable au rapprochement avec Berne et les Ligues, fortement opposés à la rigueur de Calvin, le bannit et emprisonne les trois leaders du parti adverse, à savoir Claude Savoye, Jean Goulaz et Michel Sept, pour non respect des ordonnances et suspicion de trahison.
L’élection des syndics de 1538 est intéressante, car elle illustre la lutte des deux partis en course, mais aussi l’implication des citoyens dans la vie politique. Pour bien comprendre ce qui se passe, il faut considérer la destruction des faubourgs de la première moitié des années 30. En effet, sur conseil des Bernois, les Genevois décident de raser les faubourgs de la ville. 
Or, en réalité, tous les faubourgs n’ont pas été détruits. Il reste la partie près du Rhône, appelée la Corraterie, qui n’est détruite qu’en 1540, et ce malgré de très vives oppositions des habitants. 
Rappelons que l’élection des syndics se passe plus ou moins comme ceci: le mardi précédant le premier dimanche de février, le Petit Conseil propose 8 candidats au poste de syndic. Le vendredi, ceux-ci sont soumis au Grand Conseil, qui les soumet à son tour, le dimanche, au Conseil général convoqué dans le cloître de Saint-Pierre. L’obligation de cette élection est que 4 d’entre eux doivent habiter la "partie d’en haut" et 4 la "partie d’en bas". Les 2 qui ont le plus de voix, en bas et en haut, l’emportent. La partie basse, c’est-à-dire la Cité, à laquelle on a depuis peu intégré Saint-Gervais. La partie haute concerne toute la vieille ville jusqu’aux rues basses supérieures. Or, pour la syndicature de 1538, ont été proposé, pour la partie haute: Claude Richardet, Antoine Chicand, Jean Marchand et Claude de Letra, et pour la partie basse: Jean Philippe, Michel Sept, Jean Lullin et Dominique d’Arlod. Le secrétaire transcrit dans les registres du Conseil la discussion qui est survenue ce jour-là en ces termes:

... telles voix par lesdictz quattres sont esté receues, est esté eslevee la voyx demandant à scavoir si Jehan Lullin, quil a son habitation en la Corraterie, doibt estre numbré, tenu, extimé et reputé de la part dessus au de la part dessoubt, veu que jusques icy n’est memoire de avoir faict election audict bourg de la Corraterie46.Et sur cecy est arresté que ledict seigneur Lullin, s’il est esleuz, il soit tenu de la partye dessus par ceste moderne constitution47".

Sont finalement élus Jean Lullin et Claude Richardet pour la partie haute, et Jean Philippe et Ami Chapeaurouge, non candidat à l’origine, pour la partie basse, tous probernois, et ceci au détriment de Michel Sept, d’Antoine Chicand et Dominique d’Arlod partisans favorable à Calvin. Une fois à la syndicature grâce à ce tour de passe-passe, les partisans probernois diminuent le nombre de séances des Conseils48, c’est du moins ce que laisse supposer le tableau suivant: [non reproduit]
D’une part, l’utilité du Conseil des Soixante disparaît progressivement49. En fait, il semble que son maintient soit purement formel, sorte de préséance au sein du CC, comme le laisse penser un arrêt du Petit Conseil du 3 avril 154250.
La fréquence des séances du 200 et du Général est, quant à elle, à peu près stable, excepté en 1540. A cette date, le Conseil général se réunit 22 fois, à cause de la crise des Articulants, à savoir la signature d’un nouveau traité avec Berne, ôtant tous pouvoirs à la Seigneurie sur les terres de Saint-Victor et Chapitre, communément dirigées par les deux villes, et la condamnation à mort par contumace qui en découla, des trois ambassadeurs genevois signataires de ce nouveau traité. Alors même que la sentence est prononcée, Jean Philippe tente un soulèvement, qui lui vaut le procès le plus expéditif que la Seigneurie ait jamais tenu. Immédiatement incarcéré, il est condamné trois jours après à avoir la tête tranchée, ce qui fût fait le lendemain, le 10 juin 154051.
Or, la représentativité est bien au centre du litige qui a lieu entre Berne et Genève. De leur côté, les autorités bernoises insistent sur le fait que les ambassadeurs avaient les pleins pouvoirs, "l’omnimode puissance sus le tout selon leur conscience"52, et donc leur acceptation au nom de leurs supérieurs valide le traité; alors que de leur côté, les Genevois estiment que les ambassadeurs, devenus les fameux Artichauts, malgré leurs instructions et lettres de créance, n’avaient aucune compétence ni autorité pour ratifier le traité, autorité qui est, d’après les us et coutumes de la ville, du seul ressort du Conseil général. Les multiples séances du Conseil général sont ainsi convoquées pour symboliser tout autant que pour confirmer sa suprême autorité vis à vis des allégations bernoises. Et en cela, la proposition de Lucien Fulpius, citée plus haut, ne peut-être validée.
En dernier lieu, ce qu’on peut retenir, c’est que la diminution du nombre de séances des différents Conseils semble être le fruit d’une volonté politique. Le parti probernois au pouvoir peut, à ce moment, éviter de trop grandes discussions et consultations, aidé en cela par le retrait volontaire ou forcé de ses opposants du Petit Conseil. Lorsque les ambassadeurs rentrent de leur mission sans aucune copie du traité, ils déclarent simplement devant leurs confrères "qu’ils ont fayct du mieulx"53. Le Conseil, confiant ou volontairement conciliant, ne prend pas alors la peine de vérifier si les instructions ont été suivies correctement. Ce n’est qu’au bout de deux mois, suite à une multiplication des altercations avec les baillis bernois au sujet des juridictions de Saint-Victor et Chapitre, que le Petit Conseil, sous la pression des opposants et de rumeurs grandissantes, demande le traité aux combourgeois bernois pour en prendre connaissance et s’aperçoit finalement, mais bien tard, de l’ampleur de la catastrophe.

Conclusion
Entre le XVIe et le XXIe, la perception du temps évolue. De la journée, voire l’heure, l’unité passe à la seconde, voire à une fraction de seconde. La précision croit exponentiellement alors que les données s’échangent toujours plus vite et plus nombreuses. L’information circule presque sans obstacle et doit répondre à des critères toujours plus stricts, afin d’être pertinente et utilisable. Tout est codifié. Tout est normalisé. Tout a une place bien définie.
Au temps de la jeune Seigneurie, rien de tel. La nécessité d’une régulation des données et d’une gestion rigoureuse des institutions se fait sentir, mais reste, quoiqu’il en soit, à l’état embryonnaire, et encore. Préséance institutionnelle, respect des lois, comptabilité sont autant d’éléments à la régulation imparfaite. Comment considérer dès lors la fonction publique et ses offices? Selon quels critères les analyser? Et que peut-on en retirer à travers une vue d’ensemble? A travers notre perception moderne? Car, contrairement aux époques plus tardives, il est difficile, voire peut-être dommageable d’utiliser trop rapidement des études portant sur des périodes et des durées trop vastes ou éloignées, non pas quelles soient erronées et quelque soit, par ailleurs, leur utilité que nous ne saurions ici renier, mais parce qu’elles risquent de ne pas correspondre pleinement à ce monde instable et désordonné, du moins désordonné pour notre œil!
L’étude méthodique des registres du Conseil et des documents annexes, grâce en particulier à l’outil informatique, par un traitement plus important de données, permet d’expliquer avec plus de précision les vicissitudes d’un monde disparu, dont la complexité est d’autant plus vraie que la norme et la précision y sont inexistantes, et ce, quelles que soient les lacunes ou contradictions. Elle offre ainsi une vision toujours plus vraisemblable et crédible de la vie politique et de la gestion des institutions à un moment clé de l’histoire. Et c’est pourquoi de nouvelles études plus ponctuelles, sur la crise de 1555 ou les refuges huguenots, pourraient procéder au même genre d’investigations, afin d’essayer de mieux cerner ces changements et ces évolutions, souvent discrets, même si hypothèses et incohérences se multiplient.


1 La Réforme est adoptée en Conseil général le 21 mai 1536 (R.C. impr., t. XIII, p. 576-577).
2 Voir à ce sujet Paul-Frédéric GEISENDORF, "Bibliographie raisonnée de l’histoire de Genève", M.D.G., t. XLIII et plus particulièrement le chapitre XII, "Institutions et sociétés", p. 221-237, ainsi que l’étude de William MONTER, Studies in Genevan Government (1536-1605), Genève, 1964.
3 R.C. impr., n. s., t. I, p. XI et t. II/1, p. XI. 
4 GeorgesFAVET, Les syndics de Genève au XVIIIe siècle: étude du personnel politique de la République  (Mémoire de licence, Genève, 1996), Genève, 1998, p. 16. 
5 On remarque nettement cette évolution dans le registre de l’année 1491 (A.E.G., R.C. 12, fol. 39 et suivants).
6 "(Constitucio.) — Fuit facta constitucio in dicto consilio, que abinde perpetuis temporibus observetur, quod, quocienscunque contingerit teneri consilium ordinarium, quod postquam d. sindici seu alter ipsorum proposuerit materias occurrentes, quod primus consilliarius sedens a latere dextro d. sindicorum loquatur et dicat votum suum de propositis, et, postquam finierit loqui ipse primus consilliarius, locatur primus consilliarius sedens a latere sinistro dictorumd. sindicorum, deinde secundus sedens a lactere dextro, postmodum a latere sinistro, et sic successive hinc et inde usque ad ultimum consilliariorum" (R.C. impr., t. V, p. 1 et S.D.G., t. II, p. 116-117, n° 396).
7 R.C. impr., n.s., t. II/1, p. 50-51, t. III/1, p. 64-65, t. IV/1, p. 56-59 et A.E.G., R.C. 35, fol. 455v°, R.C. 37, fol. 3. et R.C. 38, fol. 53v° et 58.
8  Le 23 avril, le Conseil général nomme Pierre Ruffi, secrétaire des Conseils (R.C. impr., n. s., t. III/1, p. 235).
9 Le sautier assiste aux séances, bien qu’il ne soit jamais mentionné dans les registres du Conseil, c’est du moins ce que laisse supposer un cahier des présences des années "politiques" 1535-1536, conservé aux A.E.G. sous la cote Finances P 4, n° 16bis (pour la partie C), et sous la cote Office, A 2 pour le reste.
10 A.E.G., P.H. 1294, publiée dans S.D.G., t. II, p. 411, n°807.
11 Voir ci-dessous, p. 89.
12 "(Assiete des srs scindicques) — Et ce fayct par le bon advys des srsanciens scindicques, la place et assiete a esté donné esdtz srs novellement constitués scindicques, assavoyer aut sr Anthoenne Girbel, la premiere siete, le sr Pierre Tissot, la seconde, le sr Johan Philippin, le tierce, et le sMichel Morel, la quarte, esquieulx respectivement à ung chacun d’icyeulx sont estés remises les clés des croctes et droys de la ville" (A.E.G., R.C. 38, fol. 53v°). Voir aussi A.E.G., R.C. 37, fol. 3.
13 De droite à gauche: rang de syndic / ville haute ou basse - prénom NOM, rang d’ancienneté au sein des Conseils, âge, nombre de voix en CG. Les noms "dessus" et "dessous" sont ceux des 4 autres candidats proposés au Conseil général.
14 Le secrétaire met au propre les notes qu’il prend durant la séance. A ce sujet, voir R.C. impr., t. III, p. VI et R.C. impr., n.s, t. I, p. IX et t. III/1, p. XXXVII-XXVIII.
15 Pierre Ruffi n’aligne pas les noms les uns après les autres sur une colonne, mais laisse parfois des espaces entre les noms. Ces espaces ont été conservés dans les volumes de la nouvelle série imprimée des registres du Conseil.
16 A ce sujet, voir R.C. impr., n. s., t. III/1, p. X.
17 Rappelons que les séances du Conseil sont tenues secrètes et que Pierre Ruffi n’a jamais été conseiller ni syndic.
18 "Pariter fuit dictum quod d. sindici et omnes consilliarii predicti debeant venire et interesse in dicto consilio ordinario hora septima aut septima cum dimidia a festo Pasche usque ad festum sancti Michaelis, et a festo sancti Michaelis usque ad festum Pasche hora octava seu octava cum dimidia. Et, si quis tardius venerit et jam fuerit loquutum per sedentem post eum in ordine, tarde veniens perdat distribucionem suam nec scribatur in registro consilii illo die » (R.C. impr., t. V, p. 1 et S.D.G., t. II, p. 117, n° 396, confirmées le 28 janvier 1543 (A.E.G., R.C. 36, fol. 223 et P.H.1294, publiées dans S.D.G., t. II, p. 421, n°807). A noter que ces heures ne sont pas "matinales", car à cette époque la journée commençait vers 4 heures, heure du sermon et des célébrations matrimoniales (voir Max ENGAMMARE, L’ordre du temps: l’invention de la ponctualité, Genève, 2004, p. 31 et n. 22). Plus encore, le Petit Conseil propose, le 11 avril 1539, que l’on entre à 8 heures et sorte à 11 heures de l’Ordinaire (R.C. impr., n. s., t. IV/1, p. 162), mais le registre montre bien que cette disposition reste sans effet.
19 C’est le cas le 4 mars 1539. Claude Richardet et Pierre Bertillion, présents le matin, ne reviennent pas après le repas, alors que Pernet de Fosses, Jean Philippin, Antoine Gerbel, Pierre Tissot, André Maillard et Jean Chappuis, absents le matin, sont notés présents après le repas (R.C. impr., n. s., t. IV/1, p. 97 et 99).
20 En effet, la liste est en général sous forme de colonne et fréquemment le Petit Conseil est complété dans le courant de la semaine qui suit. Le tableau est précédé du paragraphe suivant: "(Election des plaches des conselliers) — Sont esté elieuz les places des conseyliers, respectivement coment s’ensuyt" (R.C. impr., n. s., t. IV/1, p. 58).
21 La rémunération des conseillers est apparue dès 1428. Le 27 avril, le Conseil décida alors d’accordé un gros à chaque conseiller: "(Pro veniendo ad consilium) — Pro meliori et diligentiori regimine Communitatis habendo, et ne tantum recipiant occiosi quantum laborantes, et ut libentius veniat quilibet tempore ordinato et necessario, fuit ordinatum emolumenta pertinentia consiliariis Ville solvi etliberari prout infra, dum durare poterit, videlicet cuilibet venienti ad consilium die Martis j grossum. Ita quod veniens post pulsationem betochetorum prime, nichil recipiat. Similiter recedens consiliarius, clericus vel receptor ante recessum sindicorum, nichil recipiat » (R.C. impr., t. I, p. 94-95 et S.D.G., t. I, p. 311, n° 144)". Cette proposition, confirmée en 1506 (S.D.G., t. II, p. 176, n° 485), est modifiée le 12 février 1537 suite à un taux d’absence trop élevé. "(Sallarium consilliariorum) — Icy est esté parlé de sallarier les conseilliers du Conseil ordinaire affin qu’il viennent plus volontier en Conseil. Et est arresté que l’on ordonne le sallaire de chescung conseillier à vingt et cinq florins pour an et pour ce, il doegent venir ; et soyent tenus, pour chescune faulte qu’il feront [de] venir toutes les fois qu’il seront demandés, il doegent poyer trois solz" (R.C. impr., n. s., t. II/1, p. 69). Sur les salaires et amendes des conseillers, voir Amédée ROGET, "Hommes et choses du temps passé: le Petit Conseil", in Étrennes Genevoises, Genève: J. Carey, 1877, p. 12-19.
22 Le relevé des comptes pour l’année 1536 va du 22 février au 2 février 1537.
23 "Item quod teneatur consilium in die Veneris sicuti et in die Martis, et quod omnes interesse debeant sub simili pena" (R.C. impr., t. III, p. 199 et S.D.G., t. II, p. 63, n°299). Le cahier de présence de 1536 montre qu’on avance parfois la séance de vendredi d’un jour. Par ailleurs, le 23 juin 1539, le Petit Conseil propose de rémunérer les séances du lundi, à raison de 2 sous par séance, et celles de mardi et vendredi, à raison de 3 sous par séance (R.C. impr., n. s., t. IV/1, p. 284).
24 C’est ce que laisse clairement voir les contrats d’imprimeurs.
25 En 1536, il siège en tant que deuxième syndic, seulement 142 fois sur 290 (dont 15 sans nom), et en 1540, que 92 fois sur 292 (12 sans nom), alors qu’il est syndic résident. Il est vrai l’inculpation de son oncle Ami Chapeaurouge le pousse à se retirer fréquemment à Lyon. 
26 William Monter souligne que "the Republic had no full-time employees, if we except the corps of pastors (and, after 1559, professors) and perhaps also the gros saultier, the bailiff, process-server, banquet-caterer and general lackey of the Small Council whose administrative descendants still survive in Geneva. All the rest of an impressive number of public officials, from the Small Council themselves through judges and military officers, to the humbler ranks of inspectors, hangmen, and jailers, were amateurs. None received an annual salary which was sufficient to nourish him without some additional form of employment; few, in fact, received any salary at all" et que "what appears certain is that Geneva harbored a flock, of absurdly underpaid minor officials, from gatekeepers to bell-ringers to granary supervisors to rural schoolmasters, who where anything but "professionals" (1964, p. 57-58)". Mais n’est-ce pas là inverser le système? L’intégration des Genevois à la fonction publique dès les débuts de la syndicature, mais surtout à partir de 1536, est une obligation nécessaire à leur survie et leur indépendance et non pas juste un moyen de gagner sa vie ou de réussir socialement, du moins dans un premier temps et pour les offices exécutifs, législatifs et judiciaires. Et ce, quand bien même on constaterait que nombre d’entre eux appartiennent à une classe sociale supérieure! De ce fait, peut-on parler de profession ou de professionnalisme? Et, si oui, à partir de quelle date?
A noter que les mandats ne sont pas toujours payés dans les jours qui suivent, non pas parce que l’argent fait défaut, mais bien plutôt parce que la Seigneurie fait office de "banque". Si l’on a besoin de liquidité, on va chercher de l’argent auprès du trésorier. Sinon, on garde son mandat en attendant d’en avoir besoin. C’est du moins ce que montrent les registres des trésoriers conservés aux Archives d’Etat de Genève, sous la cote Finances M et S.
27 R.C. impr., t. XIII, p. 457 et S.D.G., 1930, vol. 2, p. 308, n° 691.
28 R.C. impr., n. s., t. III/1, p. 65 et S.D.G., t. 2, p. 345, n° 745.
29 Sous la cote A.E.G., Jur. Civ. K 21. Les séances se tenaient généralement à Cartigny et parfois à Chancy ou Laconnex.
30 R.C. impr., n. s., t. III/1, p. 474.
31 ROGET, 1877, p. 4-5.
32 ROGET, 1877, p. 53.
33 Elles sont passées par les différents Conseils du 18 au 20 janvier (A.E.G., R.C. 35, fol. 18-20v° et 28-29).
34 Lucien FULPIUS, "Les institutions politiques de Genève des origines à la fin de l’ancienne république", Actes de l’Institut national genevois, 1965, n° 3, p. 18.
35 "(Edict du Conseil) — Icy est esté parlé des conseilliers quil ne veulent point venir et sur iceulx arresté que l’on les doege compellir par le edict de vingt et cinq escus et vuyder la ville etc." (R.C. impr., n. s., t. II/1, p. 73).
36 A.E.G., R.C. 34, fol. 237.
37 A.E.G., R.C. 69, fol. 222v° et S.D.G., t. 3, p. 314, n° 1173. Voir aussi A. ROGET, p. 13-17.
38 A.E.G., Finances S 2, fol. 64.
39 Pour le détail de ses comptes, voir A.E.G., Finances T 1, fol. 46-70.
40 Voir à ce sujet le procès d’Ami Chapeaurouge conservé aux A.E.G., sous la cote P.C., 2ème série, n° 484bis. 
41 Les séances peuvent se tenir n’importe quel jour de la semaine, dimanche inclus.
42 Il s’agit d’un chiffre théorique, basé sur 2 jours par semaine de 1536 à 1538 et 3 jours par semaines en 1540. Pour l’année 1539, les 20 premières semaines comprennent deux jours payés et les 32 autres, 3 jours, suite à la décision du Petit Conseil, daté du 23 juin.
43 Avant d’avoir étudié le cahier des présence de 1536, nous avions entrepris les statistiques des présences aux séances du Petit Conseil pour les années 1536-1540, qui depuis sont sujettes à caution. Malgré tout, elles offrent un ordre de grandeur, à savoir qu’en moyenne les séances oscillaient de 10 présents (1538) à 16 (1540), soit entre 37% et 58 %, voire 62% si l’on compte les conseillers envoyés en ambassade. Jamais cependant nous n’avons trouvé un Conseil complet sur ces 5 années, alors que fréquemment les séances sont tenues par un seul syndic.
44  Il est vrai, Jean Balard l’ancien, un autre ancien syndic, fait de même uniquement pour des raisons religieuses, comme le confirme l’échange de billets en 1539 avec le Petit Conseil, où il lui est demandé de dire si la messe est mauvaise ou non.
45 Les statistiques des présences au XXV se basent sur les relevés des registres du Conseil et sont donc, suivant ce qui a été montré en première partie de cette étude, à prendre avec précaution.
46 Dans la marge: "L’on tient la Corraterie pour la part dessus".
47 Variante du RC "en notans les voix pour ce que Jehan Lullin, que est de la Corraterie, venoit à la plus haute voix et encore n’estoit decidé de quelle contree, au dessus [ou] au dessoubt, seroit la Corraterie, est esté parlé et par une voix conclu que ceulx de la Corraterie l’on les tient de la partye dessus. Et ainsy sont esté eleuz quattres sindicques...".
48 Pour rappel, le Petit Conseil, soit l’exécutif, est compris dans le Conseil des LX, lui-même compris dans le Deux Cents ou Grand Conseil, soit le législatif. Le Conseil général est l’instance décisionnaire en matière de traités, d’élections des syndics et du lieutenant, etc. Deux autres Conseils, extraordinaire et secret, existent et sont convoqués lorsque les circonstances l’imposent.
49 Cela est confirmé par la venue au pouvoir du parti probernois en 1538, majoritaire au Petit Conseil, qui élit un Conseil des Soixante comprenant une trentaine de membres, en plus de ceux du XXV, et non plus 60. Nouveauté qui sera maintenue les années suivantes.
50 "(Conseyl des Soyxante) — Ordonné que les conseyl des Deux Cens soyt demandé et cryé l’ung apprès l’aultre, affin qu’il pregnent les premieres places; et consequamment les Deux Cens suyve en leur lieu" (A.E.G., R.C. 35, fol. 546v°).
51 En comparaison, Claude Savoye sera démis de toutes ses fonctions après avoir passé plus de 4 mois en prison!
52 A.E.G., P.H. 1231, fol. 24.
53 R.C. impr., n. s., t. IV/1, p. 148. En fait, aucun traité ni départ n’a été rédigé fin mars. Les Articulants ont bien montré un document au Conseil, dont les registres gardent une trace succinte ("coment se contient par les responces cy-cousue", fol. 69v°), mais ces réponses n'ont pas été retrouvées, à moins qu'il ne s'agisse de celles de la main d'Ami Chapeaurouge. Quoiqu'il en soit, le traité a été écrit après la mi-avril, comme en témoigne les Ratsmanuals, par les conseillers bernois députés pour discuter de cette affaire, à partir des discussions, non pas de mars 1539, mais, pour une bonne part, de celles qui eurent lieu en Conseil général à Genève durant l’été 1537. Sur ce sujet, voir l’introduction, R.C. impr., n. s., t. IV/1, p. XIX-XX. 


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Histoire du livre illustré à Genève (1478-1600) (2006)

La revue Kunst + Architektur in der Schweiz = Art + architecture en Suisse = Arte + architettura in Svizzera  est en libre accès sur le site e-periodica de l'Eidgenössische technische hochschule (ETH) de Zürich.

"Histoire du livre illustré à Genève (1478-1600)"
(Kunst + Architektur in der Schweiz = Art + architecture en Suisse = Arte + architettura in Svizzera, Berne, Band 57 (2006), p. 24-31)

Si les débuts de l'imprimerie à Genève semblent comparables à ceux des autres grandes villes européennes, l'arrivée de la Réforme, et plus particulièrement les prises de position calvinistes sur l'image, vont définitivement changer le cours de la production du livre illustré dans cette ville. C'est l'histoire mouvementée de cette production, bien au-delà de la mort de Jean Calvin, que cet article se propose de retracer, en mettant en valeur les stratégies de repli et d'ouverture qui la caractérisent.

Au cœur de l'Europe, sur l'axe Rhin-Rhône, villed'Empire et cité episcopale aux portes de la Suisse, Genève connaît aux XIVe et XVe siècles, grâce à ses foires, prospérité et vitalité. Marchands et banquiers étrangers y mènent des affaires florissantes, particulièrement les Italiens. En 1462, Louis XI, roi de France, décide de privilégier la ville de Lyon et interdit à tout marchand de fréquenter les foires genevoises. Les Italiens se retirent, les Allemands et les Suisses maintiennent leurs activités. Un imprimeur, Adam Steinschaber, trouve l'endroit suffisamment propice pour y installer son atelier, duquel sort, le 24 mars 1478, le premier incunable genevois, Le livre des saints anges  de l'évêque catalan François Ximenes1. D'autres imprimeurs suivent. L'industrie prospère. Elle connaît trois périodes successives, soumises aux instabilités politiques et religieuses. La première, catholique, s'étend de 1478 à 1535. La production est accrue, mais les supports et le contenu sont semblables à ceux des manuscrits. Pas de rupture. Pas de révolution. La seconde période, calviniste, se poursuit jusqu'à la mort de Calvin en 1564. Une idéologie stricte régente l'ensemble de la vie. La production imprimée ne fait pas exception. Religieuse ou fonctionnelle, elle exclut toute diversion. Enfin, une troisième période, partagée entre historiographie réformée et connaissance du monde, que nous arrêtons dans le cadre de cet article arbitrairement à r6oo, avec le lent mais inéluctable déclin de l'imprimerie genevoise.

Incunables et premières éditions (1478-1535)3
L'appellation traditionnelle adoptée par les historiens nous contraint à diviser cette période en deux. Les incunables, soit les livres imprimés avant 1500, sont toujours traités à part. Cela vaut pour la production genevoise qui cependant ne se différencie guère jusqu'en 15354: une mise en page adaptée des manuscrits, de grandes initiales enluminées, des lettrines tantôt peintes, tantôt imprimées, des caractères gothiques, un encrage bicolore (noir ou rouge) et des gravures sur bois parfois coloriées5. Leur style est épuré, archaïsant, presque schématique, semblable à la production allemande des premiers temps de l'imprimerie. Rien d'étonnant à cela. A Genève, prédomine le monde germanique6. L'empreinte de la Renaissance italienne s'est dissipée et rayonne maintenant à Lyon. Aussi, les premiers imprimeurs installés à Genève sont allemands: Adam Steinschaber, Henri Wirczburg, Jean de Stalle7. Leurs éditions sont pour une grande majorité en latin. Elles concernent les ouvrages religieux, scolaires, théologiques ou philosophiques. Les almanachs et calendriers, les livres polémiques, les œuvres littéraires - romans, chroniques, œuvres moralisantes - sont imprimés en français8. Jusqu'en 1500, on dénombre en tout une centaine d'éditions. Il faut en ajouter environ 150 pour les années 1501-1535, date de l'avènement de la Réforme à Genève9.
Le premier livre illustré à Genève "et probablement le premier texte français paraissant avec illustrations" n'est autre que l'Histoire de la belle Melusine du Lausannois Jean d'Arras (fig.i)10. Il sort en août 1478 des presses de Steinschaber11. Un seul exemplaire complet est connu. Il comporte 63 gravures sur bois, coloriées et à pleine page12. Sur la centaine d'éditions d'incunables repérées aujourd'hui, 30 sont illustrées (21titres) - on pourrait ajouter à ce chiffre une quinzaine d'éditions comprenant moins de 5 gravures. Ce sont pour l'essentiel des romans de chevalerie ou des œuvres moralisantes, tel le Roman de la Rose (vers 1481, 92 gravures), le Roman de Fierabras le Géant  de Jean Bagnion (1483, 53 gravures), la Danse macabre  (1500, 61 gravures) ou le Dialogum creaturarum, un recueil d'apologues en prose (1500, 122 gravures).
La diffusion de ces ouvrages est essentiellement locale. Les tirages oscillent entre 300 et 800 exemplaires. Malgré tout, certains livres connaissent un succès commercial, illustration du goût des Genevois en matière de lecture. Louis Cruse imprime entre 1482 et 1497. 6 éditions d'Olivier de Castille et Artus d'Algarbe, un roman de chevalerie de David Aubert (fig.2). Si la premiere édition ne comporte pas de gravure, elles apparaissent en nombre dans les deux éditions suivantes (de 32 à 41). On ignore le nom du graveur. Son style, plus fin et délicat que la production courante, se retrouve dans les gravures du Missel de Genève  (1491), la Confession  de frère Olivier Maillard (ap. 1492) et le Doctrinal de sapience  (1493). De plus, 12 gravures sont réutilisée sans les Sept sages de Rome13,un autre succès de l'époque, imprimé par Louis Cruse en 1492 et 1494, et par Jean Belot en 149814. Ces deux imprimeurs sont les seuls encore actifs en 1501. Ils sont rejoints dès les années 1510 par Jacques Vivian, Gabriel Pomard, puis Wigand Kœln, qui poursuivra son activité après 1536.
La production de livres ne varie que très légèrement jusqu'en 153515. Le petit livre de médecine de Macer Floridus, intitulé De viribus herbarum, connaît 6 éditions entre 1495 et 1517. Son édition princeps est dépourvue d'images (Naples, 1477). Imprimé par Jean Belot, puis par son successeur, Jacques Vivian, il comporte désormais 64 gravures. De petit format et d'un style simple mais efficace, les plantes sont aisément identifiables (fig.3). La production d'œuvres littéraires illustrées, quant à elle, se poursuit. C'est le cas du Miroir du monde  de François Buffereau (1517, 34 gravures), une adaptation du Moyen Age, ou du Doctrinal de court  de Pierre Michault (1522,14 gravures), un manuel de savoir-vivre. Cependant on note une différence sensible: l'illustration se répand également de plus en plus dans les ouvrages religieux. C'est le cas du Missel de Lausanne (1505, 16 gravures), qui comporte un calendrier en rouge et noir, illustré de 12 vignettes représentant les activités agricoles de chaque mois. De même le Missel de Genève, dont les gravures passent de 3 à 18, entre 1491 et 1508. En conclusion, la production de cette première période se monte à environ 250 éditions (tous genres confondus), dont un quart sont illustrées et 40% à 50% agrémentées d'images.
Or, en vingt ans, le contexte politique change considérablement. Sur le plan local, le duc de Savoie tente d'annexer Genève par la force; les citoyens, eux, usurpent progressivement les pouvoirs seigneuriaux, réussissant en février 1526 a conclure et faire approuver un traité de combourgeoisie avec les villes de Berne et de Fribourg, malgré l'opposition du prince évêque Pierre de La Baume et les menaces du duc de Savoie. Sur le plan international, Martin Luther publie ses "95 thèses" à Wittenberg (1517) et lance la Réforme. Conséquence: une vague d'iconoclasme, entre 1523 et 1535, qui se propage en Allemagne et en Suisse. A Genève, des articles sont édictés contre les images dès 1527, dont ceux de Guillaume Farei en I53516. Suite à ses sermons, il réussit, non sans difficulté, à convaincre les Genevois d'adopter la Réforme.

Les éditions à l'époque de Jean Calvin (1536-1564)
L'avènement la Réforme en mai 1536 ne consacre pas encore Jean Calvin. Il permet l'institution d'une seigneurie indépendante et souveraine. La cité episcopale n'est plus; l'Empire est trop loin; le duc de Savoie est déchu; les Bernois et le roi de France saisissent ses terres et encerclent la ville; la combourgeoisie est confirmée, cette fois, sans Fribourg. A la fin de l'année 1539 éclate la crise des Artichauts, les signataires d'un traité défavorable aux Genevois. Les relations entre Berne et Genève sont au plus bas. Chassé en 1538, Calvin est finalement rappelé: un retour non sans incidence sur la production libraire. Arrivé à contre cœur en septembre 1541, il rédige immédiatement de nouvelles ordonnances ecclésiastiques, qui visent à remodeler l'Eglise. Elles sont votées le 20 novembre17. La parution, la même année à Genève, de la version française de l'Institution de la religion chrestienne  ne fait que les renforcer18. Le but visé: faire de Genève une ville chrétienne idéale. Le mode de vie devient strict. Danses, fêtes, jeux, "pronostications" ou romans sont bannis. Prières, sermons, chants des Psaumes sont obligatoires. Les images, sources d'idolâtrie, sont proscrites. Calvin a pris position sur les traces de Zwingli, Bullinger et Bucer. Il précise, tout en invoquant les Pères de l'Eglise, que Dieu "a voulu que la prédication de sa parole et la communication de ses sacremens fust proposée à tous comme doctrine commune, laquelle n'ont gueres bonne affectation tous ceulx qui ont loisire de jetter les yeulx cà et là, pour contempler les images.[...] Finalement je leur demande qui sont ceulx qu'ilz appellent Idiotz, desquelz la rudesse ne peut estre enseignée que par image?"19.
En ce siècle de l'image, la position de Calvin sonne comme une stagnation, voire une régression pour la production imprimée illustrée. Le retour à la première Eglise passe par une épuration de l'Ecriture sainte, par une connaissance des langues hébraïque et grecque, qui seules permettent la juste compréhension du texte original20. C'est pourquoi Genève est maintenue dans un monde de la Parole, à l'opposé du reste de la chrétienté. L'image - à travers elle l'idolâtrie21 - est, avec l'Eucharistie, l'un des deux prinpaux points de scission avec les Luthériens, qui vont jusqu'à prendre position aux côtés des Catholiques22. Les débats se multiplient. L'imprimerie genevoise ne peut qu'en tirer parti.
Sur plus de 1'200 éditions genevoises parues entre 1536 et 156423, 13 seulement sont illustrées (4 titres) et autant comportent quelques illustrations (12 titres), soit respectivement entre 1% et 2% de la production totale. Toutes ont trait à la religion. Plus encore, sur ces 13 éditions, 7 sont des Bibles. Or, l'Ecriture se suffit à elle-même. Les illustrations ajoutées à la Bible n'ont qu'une valeur didactique et archéologique. Dans la Bible de François Vatable, imprimée en 1553 par Robert Estienne24, les 20 gravures sont conçues comme nécessaire à une juste compréhension du texte. Elles sont reprises et augmentées en 1559 et 1562 par Nicolas Barbier et Thomas Courteau, afin de "représenter au vif devant les yeux ce qui seroit plus difficile à imaginer et considérer par la seule lecture"25. Les 22 illustrations et 4  cartes de cette Bible servent de modèle à toutes les éditions genevoises suivantes26. Elles se rapportent essentiellement à l'AncienTestament - arche de Noé, tabernacle, temple de Salomon, palais royal, songe d'Ezéchiel et 4 cartes "chorographiques" de la Terre sainte (fig.4). Gravées pour une ou plusieurs éditions, quelque soit le format, le modèle est unique. Le grand prêtre ou "sacrificateur" est le seul être humain représenté (lig.5a-5c). Il est noyé sous les détails de sa tenue vestimentaire. Il n'interfère pas dans le programme iconographique dédié exclusivement aux monuments, objets ou lieux, et ne peut être source d'idolâtrie. Il s'agit là d'une différence très nette avec les bibles catholiques, dont l'abondance des illustrations peut atteindre 300 à 500 images, parfois grivoises ou fantaisistes, et pas toujours en rapport avec le texte saint27.

Connaissance du monde passé et présent (1565-1600)
A la mort de Calvin en 1564, Théodore de Bèze prend sa succession, mais les temps ne sont plus à l'édification d'une religion retrouvée. A travers les guerres de religions, les refuges, la cherté des vivres, la peste28, la tâche principale du nouveau chef de file de l'église genevoise est de parvenir à maintenir la pensée calviniste dans le paysage européen. Quoiqu'il en soit, les choses changent29. Un vent de liberté souffle sur la ville. En 1580, Bèze publie un livre qu'il veut unificateur: un recueil de 90 portraits d'hommes illustres (38gravures)30. Considéré comme contraire à la pensée de Calvin, l'auteur s'en défend. Il s'est imposé deux contraintes: les hommes représentés doivent avoir favorisé l'avènement de la Réforme et doivent être morts (fig.6). Ces précautions seront insuffisantes, et les critiques des Catholiques et des Réformés affluent de toutes parts. Le projet de Bèze, conçu en deux parties, n'a pas de suite. Seule une version française entreprise par Simon Goulart sort des presses de Jean de Laon en 158131. Ce livre symbolise à lui seul l'ouverture qui s'opère à Genève.
Sur un total d'un peu moins de 2'300 éditions (environ 63 par an), 80 sont illustrées et une quarantaine comporte quelques illustrations, soit entre 3,5% et 5%. C'est certes peu, mais significatif sur le plan genevois. Le domaine religieux y tient encore une bonne part. Bibles, ouvrages associés et polémiques comptent pour 25 à 30% des éditions, dont les Antithèses papales  de Simon Du Rosier, narrant avec dérision la vie du pape (1578, 1584, 1600) ou l'originale Histoire de la Mappemonde papistique  de Jean-Bapiste Trento (1566): 16 planches destinées à être réunies en une seule grande carte, gravées sur bois par Pierre Eskrich, l'un des plus importants graveurs de cette période.
Lhistoriographie protestante se développe avec vigueur grâce aux Icônes, au Livre des Martyrs de Jean Crespin (dès 1554) ou l'Histoire ecclésiastique des églises réformées de France attribuée à Théodore de Bèze (1580). Tous ces ouvrages sont destinés à établir une histoire "vraie" de la Réforme, en contre point de la propagande catholique. Dans ce cadre, l'illustration retrouve un peu de son intérêt auprès des imprimeurs genevois. Et si les Icônes sont un échec, les Quarante tableaux  dessinés et gravés par Jacques Tortorelle et Jean Perissin (1569) sont un véritable succès. Les éditions se suivent, en plusieurs langues, pas toujours avec l'accord des auteurs. Ces gravures de grand format reproduisent des scènes de guerre, de massacres ou de troubles liées à la Réforme.
L'Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil  de Jean de Léry (1578)32, un autre succès commercial, participe du même élan. En pendant aux Singularités de la France Antarctique  (1557) et à la Cosmographie universelle  (1575) d'AndréThévet, Léry utilise sa propre expérience pour servir la cause réformée. Ancien habitant de la colonie, son récit se présente comme véridique. Les gravures réalisées à partir de croquis faits sur place le sont aussi. Ces descriptions du réel font de Léry un précurseur de l'ethnographie. L'après Calvin s'avère donc être une ouverture sur le monde. Les gravures de guerriers "toüoupinambaoults" entièrement nus, insérées dans le livre (fig. 7), impensables sous Calvin33, servent la propagande réformée. Elles illustrent aussi les nouvelles frontières accessibles aux imprimeurs. Comparées à celles du Medicae artis principes  (1567), une compilation d'ouvrages de médecine, on s'aperçoit que les illustrations s'adaptent au sujet de l'ouvrage. Celui d'Oribase est agrémenté de 40 gravures de techniques et machines destinées à soigner les blessés, reprises (en miroir) d'une compilation parisienne de 1544, parue chez Pierre Gaultier. Or, dans l'édition genevoise, le sexe du patient est délibérément caché, par pudeur (fig. 8a-8b). La diversité des angles d'approche permet une meilleure connaissance du monde. Géographie, technique, médecine, anatomie, astronomie, art militaire, littérature, etc., tous sont les fruits de nombreuses recherches que les imprimeurs ajoutent à leur catalogue34. Et c'est peut-être là que l'on peut découvrir l'une des plus belles réussites de l'imprimerie genevoise, l'Astronomia de Jacques Bassantin, imprimée par Jean de Tournes, en 1599. Prouesses techniques et dextérité graphique se mêlent en une merveilleuse création tout autant scientifique qu'esthétique (fig. 9).

En conclusion, on peut dire que l'illustration dans les éditions genevoises est rare. Mais elle fait sens. Contrairement aux éditions catholiques ou luthériennes, les "jolies" images, grivoises ou non, ont été définitivement rejetées. La qualité et le style sont peut-être loin des productions italiennes, françaises ou allemandes, mais l'imprimerie genevoise a produit quelques ouvrages illustrés fort convenables. Les graveurs de la seconde moitié du XVIe siècle n'étaient-ils pas les mêmes que ceux qui travaillaient pour les imprimeries lyonnaises ou bâloises?Ils ont pour nom: Bernard Salomon, Pierre Eskrich, Jost Amman, Tobias Stimmer. Certains ont estimé que le coût de production volontairement bas à Genève pouvait être la cause d'une faible illustration des éditions. Si c'est le cas, c'est dans une moindre mesure, l'idéal calvinien semblant bien être seul en cause.

1 Rappelons que la bible dite "de 42 lignes" de Gutemberg fut imprimée en 1454-55 et que "la première imprimerie connue en Suisse est celle que fondèrent les chanoines de Beromünster en 1470" (Marius Besson, L'Eglise et l'imprimerie dans les anciens diocèses de Lausanne et de Genève jusqu'en 1525, Genève,1937-1938, vol. 1, p. 29).
2 Besson, 1937-1938, p. 10.
3 Cet article se base sur les travaux suivants: Antal Lökkös, Catalogue des incunables imprimés à Genève (1478-1500), Genève 1978; Antal Lökkös, "La production des romans et des récits aux premiers temps de l'imprimerie genevoise", in Cinq siècles d'imprimerie genevoise (act. coll. avril 1978), éd. Jean-Daniel Candaux et Bernard Lescaze, Genève, 1980, p. 15-29; et la base de données du Prof. Jean-François Gilmont, GLN16: éditions de Genève, Lausanne et Neuchâtel (XVe siècle), bientôt accessible sur internet. Les statistiques doivent avant tout être considérées pour leur ordre de grandeur, faute de pouvoir consulter l'ensemble du corpus.
4 Sur la typologie des ouvrages produits ou utilisés à Genève à cette époque, voir Besson, 1937-1938, vol. 1 (écritures saintes, bréviaires, missels, offices particuliers livres d'heures, manuels) et vol.2 (constitutions synodales, bulles, lettres d'indulgences, livres éducatifs, livres de théologie, philosophie et controverse, almanachs et calendriers).
5 A l'exception du "CouronnementdelaVierge", imprimé dans le Trésor de l'âme (1494), probablement gravé sur métal doux (Lökkös, 1978, p. 123). Par "coloriées", on entend que les gravures sont imprimées. Puis peintes.
6 L'usage de l'époque confond Allemands et Suisses allemands, tel que nous le montrent les registres du Conseil de Genève, dans lesquels ces deux nationalités ne sont pas différenciées.
7 En tout, on dénombre 7 imprimeurs actifs à Genève jusqu'en 1500, dont 4 impriment des livres illustrés: Adam Steinschaber (2 éditions), Jean Coquet (1 édition), Louis Cruse (+5 éditions) et Jean Belot (12 éditions). On peut leur ajouter Jean de Stalle qui imprime deux ouvrages avec quelques gravures. Ces statistiques sont effectuées d'après Lökkös, 1978.
8 Les 4 premiers livres genevois sont des éditions originales en français. Par ailleurs, les tirages précèdent "les 3 grandes foires [genevoises] de Pâques, d'août et de la Toussaint",à l'exception des livres scolaires, publiés en juin (Henri Delarue, "Les débuts de la typographie genevoise, les foires et l'école", Bulletin de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Genève, t. VIII (1944-1945), p. 159-163). A Genève, le français devient langue administrative sur décision du Conseil, le 18 février 1539 (A.E.G., R.C. 33, fol. 17v
9 Le 10 août 1535, le Conseil de la ville interdit la célébration de la messe. Le 21 mai 1536, la Réforme est votée à l'unanimité en Conseil Général et, de ce fait, a force de loi.
10 Lökkös, 1978, p. 14. Un Iivre est dit illustré s'il comportes 5 images, dont la marque au moin d'imprimeur, si elle est en rapport avec le sujet; les placards, lettres d'indulgences, s'ils en comportent au moins une.
11 Le premier livre illustré français aurait été imprimé à Lyon, le 28 août 1478 (Delarue, 1944-1945, p. 159.
12 Conservé à la Herzog August Bibliothek de Wolfenbüttel [Depuis l'édition de cet article, l'exemplaire a été numérisé et est consultable gratuitement en ligne). L'exemplaire incomplet de la Bibliothèque publique et universitaire de Genève comporte un coloriage différent. Les illustrations de l'exemplaire du Roman de la Rose  (vers 1481) de la Bibliothèque Municipale de Bourges ou du Missel de Lausanne (1522) de la Bibliothèque de l'Evêché de Fribourg sont aussi peintes (Besson, 1939, p. XXXIX).
13 Lökkös, 1978, p. 103.
14 Antal Lökkös (éd.), Le Livre à Genève (1478-1978) (cat. exp. Bibliothèque publique et universitaire et Musée Rath, Genève), Genève, 1978, p. 16, n° 14.
15 Entre 1501 et 1535, on dénombre une trentaine d'éditions illustrées (dont 7 placards) et une cinquantaine comportant des illustrations.
16 Sur l'image au XVIe siècle, voir Giuseppe Scavizzi, The Controversy on Images from Calvin to Baronius, NewYork, 1992 et Jean Wirth / Cécile Dupeux / PeterJezler (éd.), Iconoclasme: vie et mort de l'image médiévale (cat. exp. Musée d'histoire de Berne / Musée de l'œuvre Notre-Dame de Strasbourg), Berne, 2001.
17 Sur cette période voir Crises et révolutions à Genève (1526-1544) (cat. exp. Archives d'Etat de Genève), Genève, 2005.
18 L'Institution de Calvin, véritable dogme, est éditée chez Jean Gérard, son imprimeur attitré, qui fut invité à Genève par Farel et qui introduisit, à son arrivée, les caractères romains. Elle est rééditée de son vivant à 10 reprises en latin et 16 en français, pour un marché étendu à l'ensemble du continent et aux Amériques.
19 Jean Calvin, Institution de la religion chrestienne, texte de la première édition française (1541), Paris, 1911, p. 133-134. Voir aussi le chapitre XI, du premier livre de l'édition de 1560, où il condamne fermement l'image, en particulier l'image représentant Dieu. Ce qui s'est traduit dans les éditions genevoises par la transposition de la figure de Dieu en tétragramme, repris ensuite par les Luthériens et les Catholiques (JeanCalvin, Institution de la religion chrestienne, Paris, 1888, p. 46-53).
20 Max Engammare, "Cinquante ans de révision de la traduction biblique d'Olivétan: les bibles réformées genevoises en français au XVIe siècle", Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, t. Llll (1991), p. 349 sq. Rappelons que l'Académie destinée à former les futurs pasteurs, est fondée en 1559, avec à sa tête Théodore de Bèze.
21 Dans Du vray usage de la Croix de Jésus Christ  (1560), Farel traite tout particulièrement du problème de l'idolâtrie à travers l'image, en particulier aux chapitres 53-57.
22 Cette alliance apparaît en 1557, à Francfort, et dans les années 1560, aux Pays-Bas. Voir Scavizzi, 1992, p. 2-5 et p. 8, n. 24; Max Engammare, "Les représentations de l'Ecriture dans les Bibles illustrées du XVIe siècle. Pour une herméneutique de l'image imprimée dans le texte biblique", Revue française d'histoire du livre, 1995, n° 86-87 (1995), p.169-170.
23 Plus concrètement, en moyenne 27 éditions par an entre 1536 et 1554, et 71 éditions par an entre 1555 et 1564.
24 Estienne est arrivé à Genève en 1551. Actif à Paris, il amène un savoir faire qui transforme l'imprimerie genevoise, aussi bien sur le fond que sur la forme.
25 Nicolas Barbier et Thomas Courteau, Bible, 1559, fol. *ii.
26 Sur les cartes insérées dans la bible, voir Catherine Delano-Smith et Elizabeth Morley Ingram, Maps in Bible (1500-1600). an illustrated catalogue, Genève,1991.
27 Engammare, 1995, p. 148.
28 Voir Alfred Perrenoud, La population de Genève du seizième au dix-neuvième siècle: étude démographique, Genève, 1979, p. 37, 417-426 et 446-447.
29 Alain Dufour, "Quand les Genevois commencèrent-ils à s'intéresser à l'ethnographie?", in Mélanges Pittard, Brive, 1957, p.144.
30 II est accompagné de 44 emblèmes chrétiens.
31 Jean 1 de Laon est le principal imprimeur d'ouvrages illustrés autres que les bibles. En plus des Icônes  de Bèze, on lui doit les 40 planches  de Tortorelle et Périssin (dès 1569), le Théâtre des instruments mathématiques  de Besson (dès1578), le Blason des armoiries  de Jérôme Du Bara (1581).
32 Voir l'édition de Frank Lestringant: Jean de Léry, Histoire d'un voyage fait en terre du Brésil (1557), Montpellier, 1992, ainsi que, du même, Le Huguenot et le sauvage, Paris, 1990. Dufour, 1957, p.142-149.
33 Les enfants ne pouvaient gambader près du lac ni se baigner nus.
34 Voir l'analyse d'Alexandre Ganoczi, La bibliothèque de l'Académie de Calvin. Le catalogue de 1572 et ses enseignements, Genève, 1960.



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Les Icones de Théodore de Bèze (2004)


"Les Icones de Théodore de Bèze (1580) entre mémoire et propagande"
(Bibliothèque d'humanisme et Renaissance, Genève, t. 66(2) (2004), p. 359-376)

En 1580 paraît chez Jean de Laon, à Genève, un recueil de portraits d'hommes illustres écrit par Théodore de Bèze1, le successeur de Jean Calvin. Cette version latine est suivie une année plus tard par une traduction française de Simon Goulart, version "améliorée" et qui comporte quelques portraits supplémentaires2. Ce n'est pas le rapport qu'entretinrent les réformés, en l'occurence ici les calvinistes, avec l'image qui nous intéresse mais bien plutôt d'essayer de comprendre ce qui poussa un éminent ministre de l'Évangile à produire un tel ouvrage3. La culture antique, les influences contemporaines, la volonté d'écrire une histoire de la Réforme, les enjeux politiques toujours plus importants, sont autant de pistes qui s'offrent à cette étude.

GENÈSE DES ICONES  DE THÉODORE DE BÈZE


Propositions et hypothèses
Plus de trente ans séparent les Icones  (1580) de la première publication de Bèze, les Juvenilia  (1548), un recueil de poésie humaniste, léger et sensuel. Bèze est formé aux lettres classiques et son étude du droit l'entraîne plus profondément dans la connaissance du monde antique, grec et romain, tel que nous le montre la première édition de ce recueil ou encore son enseignement du grec à Lausanne. Et cette connaissance du monde antique est probablement à l'origine des Icones, un ouvrage qu'il faut rapprocher, dans un premier temps, des galeries de portraits suivant le modèles antiques, tels que les ont proposés Plutarque, Suétone ou encore Pline l'Ancien4. La bibliothèque de l'Académie de Genève, dont Bèze est le recteur dès son ouverture en 1559, est des plus explicite à ce sujet quant à son contenu. L'inventaire de 1572 nous révèle les noms de Thucydide, Xénophon, Polybe, Diodore de Sicile, Denys d'Halicarnasse, Appien et Dion, Diogène Laërce, Jules César, Salluste, Valère Maxime, Tite-Live, Pline l'Ancien, Quinte Curce, Tacite ou encore Suétone. Ceux-ci sont édités aussi bien en grec qu'en latin5.
Mais un autre raprochement doit être fait: celui des galeries contemporaines qui connaissent alors un renouveau florissant, dont les plus célèbres sont celles de Vasari6 et de Gioto (dès 1521). Véritables références en la matière, il ne faut cependant pas surestimer leur importance. Le cas des Icones  de Bèze comparé à la galerie de Giovio est moins évident qu'il n'y paraît.
Aussi la structure bi-partite du Museo  de Giovio comporte d'une part les "hommes de lettres morts", classés par ordre chronologique et d'autre part, les "Papes, rois et condottieri"7. Dans une lettre du 26 août 1579 à l'Anglais Peter Young8, Bèze précise que les Icones  se composent de deux parties. Mais ce n'est que dans une lettre au polonais Christophe Thretius, datée du 21 octobre 1579, qu'il en précise le contenu. Un livre est consacré aux "hommes de lettres et théologiens morts", un autre est consacré aux "hommes d'armes et aux princes"9. La similitude est tentante, plus encore lorsque l'on considère le portrait de Savonarole.
En 1571, sort une édition bâloise partiellement illustrée des Elogia dei letterati - partie du fameux Museo  -, dont les portraits sont gravés par Thobias Stimmer. Ce dernier est parti à Côme sur demande de l'imprimeuur durant l'année 1569-1570 pour copier les tableaux de la galerie de Giovio10. Le portrait de Savonarole présent dans le Museo  semble être la source du portrait de l'ouvrage imprimé. Or on retrouve une copie miroir du même portrait dans les Icones  de Bèze. Peut-on alors conclure que Bèze avait connaissance de la galerie de Giovio, qui lui aurait servi de modèle? Rien n'est moins sûr. En effet, malgré la correspondance suivie avec les ministres de Bâle, rien ne prouve que Bèze ait été en contact avec l'ouvrage de Giovio, quand bien même il existe de fortes ressemblances. Le portrait de Savonarole n'est pas une preuve. Bèze demandait à ses amis de lui envoyer les portraits d'hommes illustres qu'il désirait insérer dans son ouvrage, aussi a-t-on pu lui fournir le portrait de Savonarole ou encore a-t-il pu entrer en possession d'une gravure de ce portrait. La correspondance de Bèze, qui précise de nombreux échanges de portraits, ne mentionne pas celui de Savonarole. Aussi, en l'absence de documents précis, il est impossible de trancher.
Deux autres points vont dans ce sens. Tout d'abord, il semble habituel dans l'élaboration d'un recueil de portraits tel que les Icones  de Bèze ou de Reusner, de citer certaines sources dans l'introduction. Giovio (1546) parle des Anciens qui l'ont poussé à réaliser son projet dès 1521; Vasari (1550) cite Giovio, sans qui son livre n'aurait jamais été écrit; Thévet (1584) se réfère vaguement aux galeries antérieures et écrit dans sa préface au Roi de France: "D'autres costé donner les traits si lourds, comme quelques uns ont fait, c'est se moquer de soy mesme à crédit"11, il s'agit bien évidemment de Bèze, qu'il cite implicitement dans la notice biographique de Munster12 et explicitement dans celle de Michel de l'Hôpital13; Reusner (1590), lui, cite Giovio et Bèze et reprend certains épigrammes parus dans les Icones  de Bèze. Qu'en est-il de Bèze? Il ne cite personne, ni dans la préface ni dans le reste du recueil.
L'autre point se trouve dans les Juvenilia. Seul ouvrage de jeunesse, emprunt de références antiques, il contient peut-être l'origine de ce que nous appelons les Icones  de Bèze. En effet, cet ouvrage, en plus de la dédicace à Melchior Volmar, comporte cinq parties suivant les modèles antiques: Sylvae, Elegiae, Epitaphia, Icones, Epigrammata. Les "Icones", ici, ne sont constituées que de vers et sont dédiés aux divinités et aux héros mythologiques, aux Anciens: Hercule, Didon, Hector, Pythagore, Xénophon, Alexandre le Grand, Démocrite, Demosthènes, Spartana (?), Sapho, Lucrèce, Brutus, Caton, Camille, P. Virgile Maro, Jupiter Phidiacus, Vénus, Livie. Dans la droite ligne des poètes de la Renaissance, Bèze se tourne vers l'Antiquité. L'édition de 1569 est modifiée face aux pressions et attaques qui affluent de toutes parts, après la conversion de Bèze. La partie "Icones" voit de nouveaux venus: Aristote, Pythagore, mais aussi des contemporains de Bèze tels qu'Erasme, le pape Jules II, les cardinaux "purpurati" ou encore la Religion et le Déluge14. De même, l'édition de 1599 est modifiée, avec d'autres personnages tels que Calvin ou Simon Grynée15.
Mais ce qui change le plus entre 1548 et 1569, ce sont les "Epirgrammes", qui sont alors essentiellement dédiées aux amis de Bèze, aux premiers réformateurs et à de grands personnages dont Budé, Eoban Hessus, l'ami Quellin, Renato Gentille, François de Bourbon, François 1er, Claude de Rieux, Conrad Gesner, Wolfgang Musculus, Melanchthon, Luther, Zwingli, Pierre Martyr Vermigli, André Gérard dit Hyperius, Oecolampade, Melchior Volmar, son père Pierre de Bèze, sa soeur Madeleine, son oncle Nicolas, Calvin, etc.16 Nombre d'entre eux figurent dans les Icones  de 1580. De plus, parmi toutes ces épigrammes, Bèze n'hésite pas à piocher pour compléter son recueil de portraits de 1580, en particulier les trois dédiées à Melchior Volmar et celle de Calvin, un procédé déjà en place dans les Juvenilia, où Bèze reproduit deux fois le même poème destiné aux cardinaux "purpurati"17. Plus encore, il puise dans d'autres ouvrages, tels que l'Histoire ecclésiastique des Eglises réformées de France, ouvrage probablement exécuté sous sa direction et publié également chez Jean de Laon en 1580, ainsi que dans le Livre des martyrs  de Crespin. C'est le cas des passages sur Budé18, François 1er 19, Louis Berquin20, Jules César Scaliger21, etc. Ce qui importe pour Bèze ce n'est pas qui, ni comment c'est écrit, mais la véraciité des informations22. La quête du Vrai vaut aussi bien pour les portraits que pour les notices biographiques.
Quelle conclusion déduire de ce qui précède? Si l'on ne peut assurer avec certitude aucune influence précise, il n'en est pas moins vrai que Bèze suit une mode très en vogue au XVIe siècle, sur le modèle antique. Il est très probable que la gestation des Icones  soit lente et évolutive, fonction non seulement de l'éducation humaniste, mais aussi des besoins du temps, que ce soit le désir d'écrire l'histoire du calvinisme, de réunifier les rangs réformés, de soutenir un prince en difficulté par une dédicace. Nous ne pouvons émettre que des hypothèses, les plus exhaustives possibles. Peut-être se trouveront-elles confirmées ou infirmées un jour par l'apparition d'un document jusque là oublié ou inconnu. Il est cependant apparu nécessaire de préciser le contexte dans lequel les Icones  ont pris corps.
L'origine des Icones ainsi illustrée peut laisser place à une analyse de l'élaboration concrète de l'oeuvre et des buts qui lui sont assignés.

LES ICONES  DE BÈZE: LE LIVRE DE LA RÉCONCILIATION ENTRE MÉMOIRE ET PROPAGANDE

Si l'idée germe lentement et évolue au cours des années, l'aspect final des Icones  est élaboré quelques mois avant l'impression, tel que nous le montre la correspondance de Bèze. Cette édition richement décorée est destinée à un public fortuné, mais aussi aux amis de Bèze. Quels sont cependant les buts visés par le réformateur? Pourquoi Bèze prend-il le risque d'être déstabilisé en produisant un ouvrage dont l'accueil ne peut être que difficile en ces temps troublés? Qu'attend-il de cette galerie? De l'argent? Une reconnaissance des réformés? A-t-il seulement une volonté didactique? Historique? Quelle part accorder à la mémoire? La complexité de la situation à Genève et dans le reste du monde "occidental" implique parfois des choix délicats que Bèze n'hésite pas à faire.


Les Icones: études d'une galerie de portraits devenue recueil à travers la correspondance
Dans une lettre datée de 1576, Bèze parle d'un portrait de Symon Grynée entré en sa possession. Cette première référence connue fait allusion à la galerie de portraits collectionnés par le réformateur genevois, mais peut-on la rattacher aux Icones? Peut-être. La première lettre qui parle ouvertement du recueil date du 3 décembre 157723. Bèze écrit à Laurent Dürnhoffer à Nurember pour lui demander un portrait de Joachim Camerarius l'Ancien, ainsi qu'une notice biographique. Sans réponse, il se permet d'insister dans une autre lettre datée du 13 janvier 157824, puis dans celle du 11 février 1578 adressée à Hardesheim25, lui aussi de Nuremberg. Ce n'est que trois mois plus tard que Bèze reçoit le portrait demandé. Dans sa lettre du 25 mars 157826, il remercie Dürnhoffer pour la gravure que celui-ci a fait parvenir. C'est là un exemple de l'acharnement de Bèze dans sa quête du Vrai et aussi des difficultés qu'il rencontre pour obtenir les informations et portraits qu'il désire.
La correspondance de Bèze27 nous permet de suivre les années qui précèdent et qui suivent l'impression des Icones. Ce sont au total 33 lettres sur environ 150028 qui traitent plus ou moins directement du recueil, de son élaboration et de sa réception29. Elles sont destinées aux amis réformateurs ou à leurs descendants, de Suisse et d'Allemagne, mais aussi d'Angleterre et d'Écosse.
Quelques mois après la réception du portrait de Camerarius l'Ancien, le projet semble avoir pris de l'ampleur. Gwalter de Zürich envoie le portrait de Pierre Martyr Vermigli, de Simler30 et de Conrad Gesner, ainsi que la notice de Vadian31. Cette même notice avait été demandée à Abraham Musculus, résidant à Berne. Fils de Wolfgang Musculus, il avait envoyé à Bèze un portrait de son père, ainsi que d'autres non définis32. Enfin Bèze s'adresse à nouveau à Dürnhoffer le 21 octobre 157833. Il repousse la parution de ses Icones  car il ne parvient pas à réunir tous les portraits désirés et espère que Dürnhoffer lui fournira ceux de Jean Frédéric Electeur de Saxe et du Landgrave Philippe de Hesse, ainsi que ceux de Bucer, Capiton et Fagius.
A ce stade, le projet de Bèze semble ne comprendre qu'une seule partie. Cette partie se concentre sur la Réforme allemande. On peut raisonnablement penser que Bèze se concentrait également sur les hommes illustres français. La correspondance, échangée avec les Français et conservée jusqu'à aujourd'hui, est diffuse et éparse. Se peut-il que Bèze ne se soit concentré au départ que sur la Réforme allemande? Hypothèse que l'on ne peut écarter faute de sources suffisantes, mais qui paraît peu probable, compte tenu de l'évolution du projet et aussi de l'intérêt constant de Bèze pour la politique et les églises réformées de France.
Le 16 décembre 1578, Bèze envoie ses remerciements pour les portraits qu'il a reçus34: un, représentant Dürnhoffer lui-même et l'autre, représentant un prince. Qui est ce prince? Et qu'en est-il des autres portraits demandés? Dürnhoffer les a-t-il envoyés ou Bèze se les est-il procurés ailleurs, étant donné que les portraits de Bucer et Fagius figurent dans les Icones  de 1580 et Jean Frédéric de Saxe et Philippe de Hesse dans la réimpression de 1673? Les éditeurs de la Correspondance  estiment que le prince pourrait être Georges III d'Anhalt, mort en 1553 et dont le portrait figure aussi dans l'édition latine de 158035; pour Philippe de Hesse, c'est Guillaume IV, son fils, qui, par l'intermédiaire d'Hotman, a fourni le portrait à Bèze, telle que nous l'apprend une lettre datée du 29 mai 157936.
De nombreux portraits sont maintenant en la possession de Bèze, mais celui-ci ajourne une fois encore la parution des Icones, telle que le suggère la lettre à Dürnhoffer, datée du 16 juin 157937. La raison exposée par Bèze est l'arrivée prochaine de portraits d'Angleterre, étendant son enquête à la Réforme anglaise. En effet, le 1er et le 23 avril, il avait demandé à Robert Le Maçon, pasteur de l'église française de Londres, ceux d'Anglais correspondant à son projet38. Malheureusement, Le Maçon tombé malade ne lui répondit que le 27 juin 1579. Les portraits gravés de John Wyclef et de Nicolas Riddley ne sont pas encore tirés, écrit-il, quant à celui de Jeanne Grey, il tente de se le procurer, mais sans grande conviction39.
Deux mois plus tard, le 26 août 1579, Bèze fait une demande similaire à Peter Young qui résidait à la cour du jeune Jacques VI d'Écosse à Edimbourg. Il désire avant tout celui de John Knox, le plus réformé des réformateurs écossais de l'époque. Pour les autres, il laisse le choix à Young. Et devant le temps qui presse, il enjoint Young de lui faire parvenir la description, s'il ne trouve personne pour réaliser un portrait ou une copie. En effet, il venait de faire une demande d'imprimer auprès du Conseil, qui avait été acceptée le jour même40. Cependant, une fois de plus, Bèze doit attendre. Le 13 novembre 1579, Young lui écrit qu'il vient de recevoir une boîte avec le portrait de Knox et Buchanan, qui ne peut malheureusement figurer dans le recueil car encore vivant à ce moment là.
Les vingt jours qui séparent la demande auprès du Conseil et la première lettre à Young indique le nouvel intérêt que Bèze porte à l'Écosse, manifestement plus intéressante que l'Angleterre, du point de vue de Bèze, étant donnée son orientation doctrinale. L'insistance sur l'obtention du portrait de Knox, voire d'une simple description, est nécessaire pour dédicacer son livre à Jacques VI d'Écosse, comme le montre très bien Charles Borgeaud dans son article "Les vrais portraits de John Knox"41.
Le choix des dédicaces amène une autre question: est-ce suite à la demande auprès du Conseil que Bèze décide de diviser son ouvrage en deux: une partie pour les hommes de lettres et théologiens morts; l'autre pour les rois, les princes et les hommes d'armes morts42? Dans ce cas qui le lui aurait suggéré? Aurait-il pris la décision tout seul? Dans un premier temps, la dédicace était destinée à la reine d'Angleterre, ce qui expliquerait le report de l'impression des Icones  dans l'attente des portraits anglais (lettre du 16 juin 1579). Mais la demande des portraits écossais semble indiquer un changement ou de dédicataire ou de structure de l'ouvrage. Sinon pourquoi Bèze aurait-il contrevenu à sa règle de ne representer que des "vrais" portraits en portraiturant le ministre écossais Knox d'après mémoire43. Rappelons que la lettre du 21 octobre 1579 au polonais Thretius, stipule clairement la division en deux de l'ouvrage, mais aussi la possibilité d'un nouveau destinataire pour la dédicace, qui pourrait être le Palatin de Cracovie, Bèze s'intéressant beaucoup à la Pologne à cette époque.
La suite de la correspondance ne touche pas à la recherche de portraits par Bèze. Les lettres qui interviennent après la parution des Icones  traitent des envois que l'auteur fait à ses amis comme il est de coutume.

Les Icones: de la quête du souvenir à la mort exemplaire
Les amis réformateurs de Bèze sont, en effet, les premiers destinataires de cet ouvrage, qui regroupe les portraits de confrères, d'amis, de proches que Bèze a connus lors de leurs visites à Genève ou lors de ses déplacements. Souvent il leur a parlé. C'est là, la raison pour laquelle il précise dans sa dédicace la fonction des portraits, tout en se gardant bien de tout amalgame avec une possible idolâtrie, à laquelle les lecteurs de l'époque ne manquèrent pas de se rapporter et quand bien même il est "poussé aussi vivement en de sainctes pensées". Il écrit longuement: 

Si la vive voix touche jusques aux coeurs les escoutans, on ne sauroit nier, puis que nous ne pouvons ouir sinon ceux que nous voyons, que la presence des personnes ne nous esmeuve bien fort, voire jusques là que nous reverons les gens d'autorité encores qu'ils ne disent mot. Qui empesche donc, comme par le moyen des livres nous entendons la conception des bons et savans personnages qui après leur trespas communiquent ainsi familierement avec nous, qu'aussi par leurs vrais portraits nous ne gaigions ce point de pouvoir contempler, et par maniere de dire, deviser avec ceux de qui la présence nous estoit honnorable tandis qu'ils vivoyent?44

Suit le passage sur les images idolâtres et Bèze reprend:

Je puis dire cela de moy, qu'en lisant les livres de tels personnages, et surtout, jettant les yeux sur leurs effigies, je suis autant esmeu et poussé aussi vivement en sainctes pensees, que si je les voyois encor preschans, admonestans et reprenans leurs auditeurs. Or le désir que j'ay eu de faire part d'un tel bien à tous ceux qui aiment la piété, est la cause qui m'a induit de mettre en lumière les pourtraits de quelques hommes illustres de nostre temps, des plus remarquables seulement - non pas de tous (pource que cela peut estre seroit reprenable) - et de ceux qui sont decedez, afin qu'on ne pense que je vueille flatter les vivans, produisant à ceste fois ceux que j'ay recouvrez et laissant l'espace vuide de ceux desquels les portraicts ne sont encor en mes mains, avec une briefve description de la vie et vacation de chacun d'iceux.45

Bèze utilise délibérément l'image parce qu'elle rafraîchit la mémoire. Mais, ce recueil n'a pas de visées mnémotechniques, comme il peut apparaître dans certaines études sur les Icones  de Bèze. Il s'agit juste d'un culte du souvenir destiné à ceux qui ont connu ces hommes illustres. Ces derniers ne furent pas parfaits, ni même totalement acquis à la Vraie Religion, mais ils ont permis son développement et l'ont soutenue, plus encore, ils ont montré une attitude pieuse, que Bèze veut ici mettre en évidence.
Quoiqu'il en soit, Bèze a une idée très précise de son projet. Outre les hommes illustres "connus", il propose à travers ses Icones, comme dans tous ses écrits, une vision de la providence divine, commune aux hommes du XVIe siècle. Et quoi de mieux que la mort pour l'illustrer. La mort est importante dans les notices, ces modèles de vies exemplaires, dans la pure tradition des exempla, mais aussi comme expliqué dans la dernière partie de cette étude sur la représentativité des nations. Les notices biographiques comportent cependant une lacune46: de la vie des personnages on ne sait que peu de choses. La mort est à l'image de la vie, c'est pourquoi elle est suffisante et que les notices ne dépassent guère plus d'une page, partagée entre éloges, détails de vie toujours signifiants (les conversions, par exemple), évocations psychologiques révélatrices... Et parce que ce sont aussi des exempla, Bèze peut les réduire au minimum, très loin de sa Vie de Calvin  ou des notices du martyrologe de Crespin.
Les Icones sont donc tout à la fois un livre qui entretient le souvenir d'un lectorat privilégié et qui offre au reste des réformés, des modèles de vie. Reste à savoir dans quelle mesure la galerie idéale sert cette idéologie réformée de Bèze? N'existe-t-il pas une volonté latente d'offrir un répondant à l'imposante idéologie catholique, redynamisée après le Concile de Trente (1563)? Peut-on rapprocher la mise ne place des Icones  de la tentative désespérée des Calvinistes d'empêcher la domination luthérienne?

Tolérance et intolérance de Bèze: la quête de l'unité?
Bèze rappele à tous que seule compte la Foi en l'Évangile. Dans ses lettres adressées à ses anciens amis, les sodales  d'Orléans47, de même que dans sa préface à l'édition de l'Abraham sacrifiant  ou celle des Psaumes, il reproche aux poètes de la Pléiade et aux Lyonnais, de se consacrer à de "vaines choses", à "pétrarquiser" un sonnet plutôt que de consacrer leur art à louer le Seigneur48. S'ils persévèrent dans leur erreur, c'est sans doute qu'ils ne sont pas élus. Dans ce cadre, les Icones  apportent une pierre supplémentaire à l'idéologie entretenue par Bèze, à savoir la mansuétude du Seigneur et les conditions du salut.
Ce qui intéresse Bèze, ici, ce n'est pas de contrer la propagande catholique, qui grâce aux Jésuites croit de façon exponentielle. C'est de rassembler les réformés, toute tendance confondues pour recentrer la lutte sur le principal adversaire: l'Eglise romaine. Les Icones  jouent ainsi un rôle de fédérateur. La lutte avec les luthériens est particulièrement âpre en cette période. La Formule de concorde  signée en Allemagne tend à éliminer le calvinisme. Presque tous les princes allemands l'ont signée, à quelques exceptions près, tels le roi du Danemark, le comte Palatin Casimir ou le landgrave de Hesse. Fragilisés, mais toujours en lutte, les calvinistes tentent désespérément de s'imposer comme égal du luthéranisme. Les positions de Bèze et de Genève en sont compromises. Si la tendance calviniste s'est imposée en France, en Angleterre et en Écosse, aux Pays-Bas sous Guillaume d'Orange, elle risque fort d'être rejetée de l'Empire. Cette lutte entre les deux factions "rivales" épuise les énergies, mais surtout met en péril la Réforme. Elle favorise le développement de la Contre Réforme au lieu d'essayer d'en réduire la portée. C'est un point qui, pour Bèze, est évident. Il s'est toujours porté pour une plus grande tolérance entre les différentes tendances qui ne s'achoppent en réalité que sur des points de détails. Dans l'ensemble, et les Icones  l'illustrent parfaitement, tous ont le mêm but: un retour à la Vraie Religion, à la première Eglise. Mais plus que le but, c'est l'origine qui est commune. De Luther à Calvin, en passant par Zwingli ou Oecolampade, Melanchthon, voire Erasme, à l'origine tous ont voulu relever les abus de l'Eglise romaine, qui trahissait l'Evangile.
Cependant, dire que Bèze est tolérant serait un abus de langage. Il rejette violemment ubiquitaires ou anabaptistes, et n'hésite pas à condamner à mort l'adultère49, mais dès les premiers temps de sa conversion, il regrette les clivages entre tendances réformées. Dans ses lettres à Jeanne d'Albret ou encore dans celle au Vidame de Chartres, Jean de Ferrière, il s'en plaint. Il écrit à ce dernier, le 22 février 1564 qu'il est partisan d'un éventuel colloque entre calvinistes et luthériens, proposé par le duc de Wurtemberg, qui porterait sur la Cène50. Après un long développement, il conclut: "Voilà donc le différent qui gist, non pas à savoir ce qui nous est communicqué en la Cene, mais à savoir si l'humanité de Jesus Christ est encor icy bas ou non, à cause de l'union hypostaticque des deux natures"51. Il poursuit dans sa lettre:

Ce neanmoins nous n'avons jamais refusé, et ne refusons encor aujourd'huy, ains desirons de tout nostre cueur que ce malheureux different, duquel seul se servent aujourd'huy les ennemis de Dieu [les papistes] pour nous ruiner par nous mesme, soit ou du tout appaisé, ou pour le moins assopi, pour vivre en meilleure paix et union par quelque amiable conference.52

Cet exemple montre ce que pouvait entendre Bèze par l'idée de détails qui devait être laissés aux spécialistes, à savoir les théologiens, à l'instar de ce qu'il avait déjà suggéré lors de sa troisième harangue aux conférences de Saint Germain en 156253. Aussi, si les réformés s'opposent sur des points de détails, dans l'ensemble leurs convictions sont les mêmes. D'où l'inutilité de la lutte. La Formule de concorde  que tentent d'imposer les luthériens allemands est repoussée par les calvinistes car, véritable machine de guerre, elle crée une prédominance au lieu d'être source de tolérance face aux divergences. Et Bèze, comme tous les calvinistes, ne peut l'accepter.
​Serait-ce la politique européenne qui joua donc le rôle de détonateur à l'origine de l'édition de cette galerie idéale? Cela n'est pas à exclure. Si ce n'est pas la seule raison qui pousse Bèze à écrire ses Icones, elle a certainement influé sur sa décision. Pour mieux comprendre la relation qui lie la politique et les Icones, reprenons l'introduction du volume de la Correspondance  de 1577 proposée par les éditeurs:

D'un volume à l'autre, nous nous demandons si ce sont les évènements de France ou ceux d'Allemagne qui, en telle anée, dominent les préoccupation de Théodore de Bèze. Il s'agit au fond d'une fausse question: ce qui reste le souci primordial de Bèze, ce sont les communautés réformées. Il y en a en France, il y en a en Allemagne, aux Pays-Bas, en Angleterre, en Écosse, en Pologne, en Transylvanie, en Autriche et bien sûr en Suisse. (...) Les Eglises réformées de France sont menacées, plus que jamais, par la politique royale, par les états généraux, presque intégralement catholique, et les premières manifestations de la Ligue. Seule une aide efficace des princes allemands pourrait les sauver. Mais les princes allemands sont en proie à une vague de réaction ultra-luthérienne: les émissaires de l'électeur de Saxe, les Andreae, les Selnecker, font partout signer la "Formule de Concorde", qui malgré son nom est un monument d'intolérance, une machine de guerre ubiquitaire dirigée contre les réformés, et même contre les mélanchthoniens. (...) Pour les réformés, la situation est donc dramatique en Allemagne également. Il faudrait une démonstration d'unanimité de tous les réformés de Suisse, des Pays-Bas, d'Angleterre, d'Ecosse et de l'Est de l'Europe, pour montrer à ces princes gnésio-luthériens que la vérité réformée n'est pas seulement l'affaire d'une petite minorité presque étouffée en Allemagne.
Une démonstration unitaire? Mais sous quelle forme?54

Ces quelques phrases, basées sur la correspondance du Réformateur, résument la situation complexe dans laquelle prend naissance la rédaction des Icones  et montre la connaissance que pouvait avoir Bèze de la politique européenne à ce moment. Si la situation en France tend à s'apaiser pour quelques temps, les difficultés rencontrées en Allemagne ne font que croître pour atteindre leur point culminant au début des années 80.
Ce qu'il faut donc, c'est unifier les forces. Et quel meilleur moyen que de montrer l'origine commune de toutes ces églises réformées? On ne peut cependant affirmer que la situation politique de l'Europe soit à l'origine des Icones, mais elle a sans aucun doute joué un rôle important dans la prise de décision et de conscience de Bèze sur l'état critique de la situation des églises.

Les communautés réformées et leur représentation dans les Icones  de Bèze
La réforme a touché l'ensemble de l'Europe, à l'exclusion des pays du Sud. L'Italie, siège de l'Eglise romaine, mais aussi l'Espagne et le Portugal restent farouchement attachés à la religion catholique. On peut alors se demander quel rapport existe entre les chapitres des Icones  et les communautés réformées? Et par ailleurs, si Bèze visait un but précis dans ce découpage? Comme nous avons pu l'entrevoir en étudiant l'évolution du projet de Bèze dans sa correspondance, il structure les Icones  en fonction des différents pays touchés par la Réforme. Mais plus encore, une lecture linéaire, peu courante pour ce genre d'ouvrage, nous offre un nouveau point de vue, sur les visées de Bèze.

LES PRÉCURSEURS

Le premier chapitre dédié aux précurseurs est particulièrement important, non seulement parce qu'il introduit l'histoire qui va se dérouler devant nous, mais aussi parce qu'il illustre la méthode de Bèze, qui est celle de l'historien "moderne". C'est dans la vie de Jérôme de Prague, la plus longue des quatre formant ce chapitre, que des éléments touchant son travail apparaissent.
La notice, au même titre que le portrait, ne doit comporter que des éléments véridiques (et vérifiés?). Ce qui pose le problème de la source. Jérôme de Prague est jugé et condamné le "trentiesme jour de May 1416"55. Bèze utilise le témoignage sous forme de lettre d'un témoin direct, qui a été écrite le jour même du martyr. Peu altéré par le temps, le souvenir du Poge, auteur de la lettre, a pu être transcrit avec précison. Quelle source peut-être plus sûre qu'un témoignage direct? La tournure de Bèze est par ailleurs révélatrice: "C'est raison d'en ouir parler un tesmoin, digne de foy en cest endroit, lequel descouvre à l'oeil la detestable iniquité des juges qui te condamnerent"56.
Cette lettre exprime aussi une autre idée fondamentale de Bèze:

Il disoit aussi que c'estoit comme une ordonnance entre les plus doctes & saincts personnages de l'Eglise ancienne, d'estre de divers avis en l'exposition de principaux points de la religion Chrestienne, non pas pour renverser la doctrine de foy, ains pour trouver la verité. Qu'ainsi S. Augustin & S. Hierosme avoyent sté en discord & differend, voire d'avis contraire l'un à l'autre, sans aucun soupçon d'heresie.57

N'est-ce pas la pensée de Bèze à propos des divergences qui opposent les différentes tendances réformées?

L'ALLEMAGNE

Depuis Luther, l'Allemagne s'est tournée vers la Vraie Religion. Les catholique ne représentent plus qu'une moitié de la population. Deux principales tendances, luthériennes et calvinistes, s'affrontent pour la suprématie. Les universités se multiplient, avec elles, l'étude des langues bibliques, des textes originaux et de la théologie. Et parce que Luther est à l'origine de la lutte contre l'Eglise catholique, l'Allemagne est la première à figurer dans la galerie de Bèze, mais Luther n'est pas le premier homme illustre allemand. Bèze fait une liaison subtile entre Jean Reuchlin et les précurseurs. Il écrit au début de sa vie: "La perfidie & cruauté du Concile de Constance avoit estonné & fermé la bouche à Piété l'espace d'environ cent ans, encores que durant iceux quelques martyrs [Savonarole] criassent (mais sans estre escoutez) au milieu des feux, qu'icelle n'estoit pas abolie"58. Alors pourquoi Reuchlin? Parce qu'il a remis au goût du jour la langue hébraîque et le grec. De plus, "de son eschole sortirent Oecolampade, Pellican & Munster".
Le second homme illustre n'est toujours pas Luther mais Erasme, pour qui Bèze et l'ensemble des réformés avaient une certaine estime.
Le classement qui suit n'est pas chhonologique mais géographique. C'est la ville de Wittenberg qui est représentée, avec Luther et Melanchthon, mais aussi Bugenhagen, Juste Jonas, Jean Forster et Caspar Cruciger, auxquels on peut ajouter Joachim Camerarius. Tous sont pasteurs et/ou professeurs à l'université. S'y ajoute, à la suite de Melanchthon, son protecteur, le prince d'Anhalt, qui aurait du être dans le second livre, tout comme aurait dû l'être François 1er. Le portrait insiste sur sa fonction de pasteur et le représente avec un attribut, un livre. Cependant, on peut soupçonner Bèze d'en faire volontairement l'éloge, mais à quelles fins? En 1583, le Prince d'Anhalt refuse de signer la Formule de Concorde  et par ce seul geste empêche son imposition dans toute l'Allemagne. La notice biographique est donc, contrairement aux autres, nettement louangeuse et détonne avec celles des pasteurs et autres théologiens, même les plus appréciés de Bèze, tels Melchior Volmar ou Calvin59. Elle dépasse le seul prince pour s'attacher à toute la famille d'Anhalt60. Attitude exceptionnelle qui donne une idée de ce qu'auraient pu être les notices biographiques du second livre, en particulier celle d'Edouard VI d'Angleterre, celle de Jean Casimir du Palatin ou encore celle du Landgrave Guillaume IV de Hesse, dont on retrouve les portraits dans le projet de 1673.
Après Wittemberg, c'est le tour de Strasbourg. Pfarrer, Sturm et Bucer, Zell, Fagius, Hedio et Capiton sont tous pasteurs. Ils quittent parfois la ville pour un poste de professeur, comme Bucer ou Fagius qui , chassés, partent enseigner à Cambridge.
Suivent alors pêle-mêle, Herman, comte de Widen, Hyperius (Hesse), Sleidan (Strasbourg), Hutten (Franconis) et Beatus Rhenanus (Selestad), qui ont montré leur attachement à la relgion évangélique par leur conduite, leurs poèmes, leurs annotations et traductions des textes antiques ou pour en avoir écrit l'histoire.
Les martyrs allemands composent un chapitre à part, à la suite des théologiens. Au nombre de six, ils sont tous morts sur le bûcher entre 1524-1528, période de trouble de l'Allemagne réformée. Bèze reprend la tradition du martyrologe. Il décrit leur mort honorable, leur attitude digne et constante face à l'adversité, le calme et l'indifférence qui les accompagnent dans l'autre monde et reprend des topoï  propre à ce type d'écrits.

SUISSE ET PAYS CIRCONVOISINS

La Réforme venue d'Allemagne se propage très rapidement en Suisse, pays limitrophe. D'une apparence confuse, cette partie suit en fait une répartition géographique et linguistique. Elle va de la Suisse "allemande" à la Suisse "française", ce qui n'est pas anodin.
Tout d'abord apparaissent deux groupes: Zwingli et Oecolampade, les "frères" réformés qui imposent définitivement la Vraie Religion respectivement à Zurich et à Bâle; et Haller et Kolb pour Berne. Il s'agit des principales villes suisses, à partir desquelles se répand la Réforme. Bèze revient ensuite aux autres réformateurs qui l'ont appliquée, défendue, développée, soit en tout dix-sept hommes illustres, d'origines variées, essentiellement théologiens et pasteurs, qui agissent en Suisse "allemande". Certains, tels Bullinger, Pierre Martyr ou Gesner, sont des amis intimes de Bèze.
C'est alors seulement que viennent les Suisses de langue française, avec le "trépied d'élite", composé de Calvin, Farel et Viret. Ils symbolisent respectivement le savoir, la véhémence et l'éloquence61. Mais plus encore, à l'image de ce qu'écrit Bèze dans la notice biographique de Calvin:

Dieu, par son ministere, a parachevé la restauration de la vraye religion, heureusement encommencee par certains autres quelques annees auparavant62.

Bèze poursuit en décrivant Calvin comme LE réformateur:

Car c'est toy specialement, à la doctrine, diligence & zèle ardant duquel la France & l'Escosse se rendent redevables du restablissement du royaume de Christ au milieu d'elles: les autres Eglises, esparses en nombre infini par tout le monde confessent t'estre grandement obligees pour ce regard.

Ces phrases expliquent à elles seules la structure qui préside à l'ensemble des Icones. Luther et les Allemands ont ramené les chrétiens sur le droit chemin de l'Evangile, mais la Vraie Religion trouve son plus juste développement dans la pensée et les écrits de Calvin. En ces temps difficiles et suite à la parution de la Formule de Concorde  promulguée par les luthériens en Allemagne, les propos de Bèze prennent un sens catégorique. Par ailleurs, en citant l'Écosse, Bèze met en garde le jeune Jacques VI, dédicataire de ce livre.
On peut s'étoner que le "trépied d'élite" n'achève pas le chapitre de la Suisse. Bèze ajoute le portrait de l'imprimeur allemand Jean Froben, actif à Bâle, envers qui "nous sommes grandement obligez, pour tant de bons livres hébrieux, grecs & latins, qu'il a tirez des tenebres & mis en lumiere"63. Peut-être est-ce pour faciliter la transition avec le chapitre suivant dédié aux Français.

LA FRANCE

Après l'Allemagne et la Suisse, la logique linguistico-géographique nous amène naturellement à la France. Bèze en suit attentivement la politique, tout autant que celle d'Allemagne, car elle comporte avec la Suisse les principales églises réformées. Le premier des hommes illustres n'est autre que François 1er, "qui a remises en honneur les langues Hebraique, Grecque, Latine", par l'instauration de lecteurs royaux. A l'image de Froben ou de Reuchlin, François 1er fut, à un moment donné, propice au retour de la Vraie Religion. Mais il n'est pas le seul. Tous les hommes illustres qui figurent dans ce chapitre sont des hommes de Lettres - leur activité ne touche jamais à la théologie. Poètes, imprimeurs, dignitaires, professeurs, tous ont ce point commun, qui seul les rattache à la Foi réformée et justifie leur présence dans ce livre.
Bèze ne les cite que pour une seule raison: la France abonde en église réformées et en évangélistes dignes d'intérêt, et de ce fait, Bèze se doit de citer des personnages importants, même si aucun d'eux n'est véritablement réformé.
L'importance des liaisons entre chapitres, comme une succession logique, se manifeste explicitement dans le chapitre suivant, voué aux martyrs français. Bèze commence la première notice biographique dédiée à Jacques Pavanne, en ces mots:

Venons maintenant aux vrais  ministres & Martyrs de la parole de Dieu.

Particularisme français, l'Evangile se développe essentiellement à partir de ses martyrs, tel Anne Du Bourg ou le chevalier de Berquin. La France a perdu ses grands hommes évangélistes aux profits d'autres nations et les seuls grands hommes qui restent en France sont des militaires, des dirigeants, tels les Coligny, qui devaient apparaître dans le deuxième livre.
Certes ce point de vue est simplifié, mais il permet d'expliquer pourquoi Bèze consacre un chapitre aux seuls martyrs sans les regrouper tous dans une seule notice biographique comme pour les Anglais ou les Espagnols. Au contraire des Allemands, rangés chronologiquement, les martyrs français sont placés sans ordre structurel. Les douze notices biographiques ne visent aucunement l'exhaustivité, mais la représentativité. A partir de quelques hommes, morts avant la Saint Barthélemy, Bèze parvient à recouvrir l'ensemble des églises réformées de France et à montrer leur importance numérique, tout autant que leur lutte. C'est cela qui permet à des inconnus morts pour la cause réformée - les vrais ministres de l'Evangile - de figurer dans un recueil d'hommes illustres.
Dans ces conditions, les martyrs allemands, représentés dans les Icones, s'opposent aux martyrs français en tant qu'ils appartiennent au passé, au début de la Réforme évangélique. A la suite de quoi, à la même époque, une personne qui meurt pour ses convictions sur la Trinité ou la Cène en Allemagne n'a pas le statut de martyr qu'elle aurait si elle le faisait en France, sous le joug catholique.

LE RESTE DE L'EUROPE

La suite des Icones  est consacrée presque exclusivement aux martyrs des différents pays d'Europe64: Angleterre, Écosse, Pays-Bas, Italie et Espagne. Cependant Bèze y développe des idées pour chaque pays.
Pour l'Angleterre, où tous les martyrs ont eu lieu durant le règne de Marie Tudor. Bèze fait aussi une petite leçon à l'intention du dédicataire, à travers la vie de l'Écossais Knox. Celui-ci reçut un évêché de la part d'Edouard VI, ce contre quoi il se récria, mais plus encore, il y trouve une des causes de l'état déplorable des églises d'Angleterre65.
Le cas de l'Écosse est particulier, car c'est le pays de Jacques VI. Bèze le traite comme un pays à part. Ce qui explique en partie la présence de Adam Wallace, qui lutta pour la liberté écossaire. En plus de Knox et de Wallace, il ajoute l'homme de lettres Patrice Hamelton et le théologien Alexandre Alesius, dont il n'a que peu d'informations. Il ne peut, en effet, mettre que deux hommes illustres dans ce chapitre, qui serait autrement trop restreint. La Réforme récente en Écosse n'a pas eu le temps de produire de nombreux évangélistes de renom, autres que les correspondants de Bèze, toujours en vie et qui n'ont pas le droit d'être cité dans ce recueil66.
Pour les martyrs hollandais et flamands, italiens, espagnols, Bèze les classe par ordre chronologique de mort, lorsqu'il en connaît la date. Enumération plus ou moins importante qui sert à montrer non seulement la lutte des réformés dans tout l'Occident, mais aussi à faire des Icones  un recueil complet.
Reste le cas des martyrs polonais. Dans sa correspondance, Bèze écrit une lettre en réponse à Thretius dans laquelle on apprend que les églises de Pologne se portent très mal. Tout naturellement, Bèze insère une seule notice biographique, qui lui permet d'exprimer son point de vue. On apprend, en effet, peu de choses sur Jean à Lasco67, si ce n'est qu'il est à l'origine de la Réforme en Pologne. Mais Bèze en profite pour citer les noms de personnages vivants, tels Thretius, Lasicius ou encore le Hongrois, Pierre Melius. Cette exception confirme l'importance de cette insertion. Passé et présent se mêlent dans un même combat contre les "tempestes de l'Arianisme, du Tritheisme, & de plusieurs autres héresies"68, sans oublier le papisme.

CONCLUSION

La création, tout autant que la destination des Icones  s'avère complexe. Fruits de "l'air du temps" qui mêle souvenirs de jeunesse et goût pour l'Antique, les Icones  servent tout à la fois le culte de la mémoire, l'écriture d'une histoire de la Réforme et une volonté de "réunir" toutes les tendances réformées alors en lutte. 
Sous couvert de vérité et de diplomatie, ils offrent une multiplicité de lectures, fonction du public et de ses intérêts. Les amis et réformateurs se remémorèrent les chers disparus; les autres lecteurs y trouvèrent des modèles de vies exemplaires. Mais Bèze offre une plus grande subtilité à travers une lecture linéaire (contraire à ce genre d'ouvrages dans lequel on pioche comme dans un dictionnaire). Prétextant la réunification - une vraie formule de concorde! - basée sur une origine commune, il ne propose en fait rien d'autre qu'une vision résolument calviniste de la Réforme.

Genève. Christophe Chazalon


1 Le titre excat de cet ouvrage est Icones id est verae imagines virorum doctrina simul et pietate illustrium, quorum praecipuè ministerio partim bonarum literarum studia sunt restituta, partim vera religio in variis orbis Christiani regionibus, nostra patriumque memoria fuit instaurata: additis eorundem vitae & operae descriptionibus, quibus adiectae sunt nonnullae picturae quas Emblemas vocant.
2 Le titre exact est: Les vrais pourtraits des hommes illustres en piete et doctrine, du travail desquels Dieu s'est servi en ces derniers temps, pour remettre sus la vraye Religion en divers pays de la Chrestienté. Avec les descriptions de leur vie & de leurs faits plus memorables. Plus quarante emblemes chrestiens. Un avis au lecteur en fin d'ouvrage précise que la traduction est de Simon Goulart, ainsi qu'une partie des vers. Nous nous servons ici du reprint édité par Alain Dufour: Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits des hommes illustres..., Genève: Slatkine reprints, 1986. Note: nous utiliserons d'une manière générale le mot Icones  et lorsque il sera utile de faire une distinction entre les deux versions, nous utiliserons les mots Vrais pourtraits  pour la version française.
3 En ce qui concerne ce rapport à l'image des réformés, nous renvoyons aux récentes études de Jérôme Cottin, Le Regard et la parole, Genève: Labor et Fides, 1994, 342 p. et de Giuseppe Scavizzi, Arte e architettura sacra: cronache e documenti sulla controversia tra riformati e cattolici (1500-1550), Roma: Casa del Libro editrice, 1982, 318 p. et surtout: The Controversy on Image from Calvin to Baronius, New York / Bern / Paris...: Peter Lang, 1992, 301 p. Ou encore Iconoclasme: vie et mort de l'image médiévale (catalogue de l'exposition, [Berne], Musée d'histoire de Berne /  Strasbourg, Musée de l'Oeuvre Notre-Dame, Musées de Strasbourg, [2001])  sous la direction de Cécile Dupeux, Peter Jezler et Jean Wirth; en collaboration avec Gabrielle Keck, Christian von Burg et Susan Marti... - Paris: Somogy, 2001 (impr. en Suisse). - 453 p., plus particulièrement l'article de Jean Wirth, sur la réception de l'image à travers les siècles. D'une manière plus précise, Bèze s'explique sur son choix dans la préface des Icones.
4 Pour l'histoire des galeries de portraits à travers les âges, on consultera avec intérêt l'ouvrage de Patricia Eichel Lojkine, Le Siècle des grands hommes..., Leuven: Peeters, 2001, 477 p. En particulier pour l'héritage du Moyen Âge. Par contre son approche des Icones  de Bèze est trop généraliste, et par manque d'attention à l'ouvrage en tant que tel, perd de son intérêt. Les trois auteurs proposés ici représentent les trois grandes tendances des galeries de portraits (cf. Arnaldo Momigliano, La Naissance de la biographie en Grèce ancienne, Strasbourg: éd. Circé, 1991, 170 p. (traduit de l'anglais par Estelle Oudot, 1ère éd. 1971)).
5 Alexandre Ganoczy, La Bilbiothèque de l'Académie de Calvin. Le catalogue de 1572 et ses enseignements, Genève: Droz, 1969, p. 120-121
6 André Chastel nous décrit très bien la lente maturation des Vies  de Giorgio Vasari, dans son introduction (in Giorgio Vasari, Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Paris: Bergier Levrault, 1981, vol. 1, p. 15-16), où il explique comment "l'idée était dans l'air", qu'elle n'était pas le seul fruit du génie de Vasari.
7 Rappelons qu'à l'origine cette galerie devait être divisée en quatre parties: "Hommes de lettres morts", "Hommes de lettres vivants", "Artistes" et "Papes, rois et condottieri". Paulo Giovio, Ritratti degli uomini illustri (a cura di Carlo Caruso), Palermo: Sellerio ed., 1999, p. 36.
8 Théodore de Bèze, Correspondance, 1998, t. XX (1579), n° 1378, p. 172-175.
9 Théodore de Bèze, Correspondance, 1998, t. XX (1579), n° 1378, p. 212-216.
10 Paolo Giovio, 1999, p. 39-40. Rappelons que la première édition de 1546 ne comporte pas de portraits gravés, mais seulement des notices biographiques.
11 André Thévet, Les Vrais pourtraits et vies des hommes illustres grecs, latins et payens, recuiiliz de leurs tableaux, livres, médailles antiques et modernes, par André Thévet Anguemoysin, Premier Cartographe du Roy, A Paris: par la veuve I. Kervert et Guillaume Chaudiere, rue St. Jacques, 1584, f. aiii.v.
12 André Thévet, 1584, f. 560v. Il est écrit: "Or pour reprendre nostre Munster, le troisième chef qu'on peut employer pour le ternissement de son honneur, est, que l'autheur des pourtraits des hommes illustres, imprimez naguères chez Jean de Laon, le semble desprisez de ce qu'il a esté cordelier". Nous soulignons.
13 André Thévet, 1584, f. 576v: "Très volontiers eusse-je proposé son portraict, si le Seigneur de Besze dejia ne l'eut couché dans son oeuvre des pourtraicts des hommes illustres". Nous soulignons. Ceci est d'autant plus intéressant qu'il s'agit d'un membre de la cour. Or tous les livres imprimés à Genève sont théoriquement censurés. Pourtant Thévet n'hésite pas à mentionner sa lecture "illicite".
14 Théodore de Bèze, Les Juvenilia: texte latin avec la traduction des épigrammes et des épitaphes et des recherches sur la querelle des Juvenilia par Alex. Machard, Genève: Slatkine reprints, 1970, p. 170-173 (réimpression de l'éd. de 1879). Par ailleurs, la Bibliographie des oeuvres théologiques, littéraires, historiques et juridiques de Théodore de Bèze  de Frédéric Gardy (Genève: Droz, 1960) donne pour chaque édition des Poemata  la liste des pièces retranchées et ajoutées, comme l'a souligné Alain Dufour.
15 Théodore de Bèze, 1970, p. 106-120
16 Théodore de Bèze, 1970, p. 83 sq.
17 Une fois dans les "Epigrammes" (p. 136) et une fois dans les "Icones" (p. 171).
18 Théodore de Bèze, Histoire ecclésiastique des Eglises réformées de France..., 1580 b, t. 1, p. 3.
19 Théodore de Bèze, 1580 b, t. 1, p. 3-4.
20 Théodore de Bèze, 1580 b, t. 1, p. 7
21 Théodore de Bèze, 1580 b, t. 1, p. 11.
22 L'échange épistolaire avec Jean Le Noble de Dieppe en est un parfait exemple. Voir Théodore de Bèze, Correspondances, 1999, t. XXI (1580), n° 1440, p. 210-213 et n° 1451, p. 258-261.
23 Geisendorf déjà en fait mention dans sa biographie de Théodore de Bèze en 1949 (p. 334). Elle apparaît dans la Correspondance  (1995, t. XVIII (1577), n° 1280, p. 204): "Cogito hominum pietate et doctrina illustrium, ac quorundam etiam excellentium principium, qui vera religionem serio nostris temporibus adjuverunt, iconas adjectis brevibus elogiis edere. In iis cum non sit postremo loco recensendus D. Joachimus Camerarius, beatae memoriae, cupio vera ipsius imaginem, eamque pictam potius quam sculptam, midi ab humanissimis ipsius filiis abs te, una cum brevi aliqua natalium et praecipuorum ipsius vitae actuum descriptione impetrari, et ad me, ubi nactus fueris, transmitti".
24 Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1284, p. 2.
25 Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1290, p. 29.
26 Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1299, p. 76.
27 La correspondance de Bèze a été recueillie par Hippolite Aubert et publiée par Fernand Aubert et Henri Meylan dès 1960. Aujourd'hui, ce travail d'édition est poursuivi par M. Alain Dufour, Mme Béatrice Nicollier et M. Hervé Genton. L'édition porte sur les années 1539-1584 et considère environ 2/3 de la correspondance réelle.
28 Ne sont considérés ici que les lettres publiées et dont la date ne dépasse par 1583. La correspondance de Bèze connue à ce jour est très nettement supérieure à ce chiffre.
29 Voir Christophe Chazalon, Les Icones de Théodore de Bèze: étude d'une galerie idéale de portraits imprimés au temps des guerres de Religion, Genève, 2001, annexes.
30 Ces deux portraits sont probablement demandés dans une lettre aujourd'hui perdue, datée du 27 décembre 1577, dont on a la réponse par Gwalter datée du 3 février 1578 (Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1288, p. 23 et note 19, p. 26). Ils sont envoyés à Bèze trois semaines plus tard, comme le confirme la lettre de Gwalter du 27 février (Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1293, p. 42).
31 Suite à une lettre de Bèze datée du 1er mars 1578, aujourd'hui perdue, dans laquelle Bèze devait probablement demander le portrait de Gesner et la notice biographique de Vadian, Gwalter réponde le 26 mars qu'il enverra le portrait de Conrad Gesner (Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1300, p. 80). Pour la notice de Vadian, il fait la demande à Gerwig Blaurer, fils d'Ambroise Blaurer et probablement parent de sa seconde femme, Anna Blaurer (Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1300, p. 83, note 21). Aurait-il aussi fourni le portrait et la notice d'Ambroise Blaurer?
32 Il s'agit d'une réponse à Bèze en remerciement aux portraits envoyés par Musculus (Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1296, p. 54 et notes 2, 3 et 4, p. 55). Cette référence m'a été signalé par M. Alain Dufour: Reinhard Bodenmann, Wolfgang Musculus (1497-1563): destin d'un autodidacte lorrain au siècle des Réformes. Étude basée sur la biographie établie par son fils, la correspondance personnelle et de nombreux autres documents d'époque, Genève: Droz, 2000.
33 Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1326, p. 187 et note 8, p. 188.
34 Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1330, p. 198.
35 Théodore de Bèze, Correspondance, 1996, t. XIX (1578), n° 1330, note 1, p. 199.
36 Théodore de Bèze, Correspondance, 1998, t. XX (1579), n° 1351, p. 116 et note 15, p. 118-119.
37 Théodore de Bèze, Correspondance, 1998, t. XX (1579), n° 1356, p. 133.
38 C'est à travers la réponse que nous connaissons les dates des lettres écrites par Bèze à Le Maçon, aujourd'hui perdue. La première fut écrite le 1er avril et la seconde, le 23 avril (Théodore de Bèze, Correspondance, 1998, t. XX (1579), n° 1358, p. 138).
39 Théodore de Bèze, Correspondance, 1998, t. XX (1579), n° 1358, p. 139-140. Il semble que Bèze ait demandé d'autres portraits, mais que Le Maçon ne soit pas parvenu à se les procurer.
40 A.E.G., Registre du Conseil concernant les particuliers, vol. 74, 7 août 1579, f. 136v: "Imagines et elogia clarorum literis virorum quorum praecipue opera ad Ecclesiae instaurationem usus est dominus. Accordé".
41 Charles Borgeaud, "Les Vrais pourtraits de John Knox", BSHPF, 84e année, 1935, p. 16-17: "sans cette figure mise au verso du titre de la série réservée à l'Écosse, "Restituti in Scotia Christianismi instauratores praecupui", la partie entière eût paru sans illustration et la dédicace tardivement décidée du volume au roi de ce pays eût été difficile à justifier". L'auteur parle aussi d'une lettre à Lawson (1538-1584), le successeur de Knox à Saint-Andrew, datée du 16 décembre 1578, où Bèze accuserait réception de l'effigie de Jacques Vi et de Lawson lui-même. Lettre aujourd'hui non localisée ou perdue.
42 Rappelons que la première mention de la division en deux livres apparaît dans la lettre à Young du 26 août alors que la demande d'impression date du 7 août, mais d'un autre côté, la demande ne mentionne que "clarorum literis virorum".
43 Nous tenons à rappeler que, contrairement à ce qui a été souvent écrit (cf. C. Randal Coats, Patricia Eichel Lojkine...), il n'y a pas de FAUX portraits dans les Icones, ni dans les Vrais pourtraits, à l'exception de celui de Knox fait d'après mémoire et remplacé dans l'édition française. Les pseudos faux portraits sont en fait des erreurs d'impression dues à l'imprimeur (et non pas à Bèze!!!), comme le montre notre bibliographie matérielle des deux éditions pré-citées et contrairement au reprint d'Alain Dufour, basé sur une impression fautive! De même, les portraits de 1673 (présents également à la fin du reprint) comportent de nombreuses erreurs d'attribution dues à l'imprimeur Pierre Chouët! A noter par ailleurs l'existence d'une controverse récente sur ce second portrait que certains attribueraient à Tindale, comme nous l'a signalé Mme Valérie Offord de la Holy Trinity Church de Genève. Ce qui pose le problème de savoir pourquoi Bèze, qui a rencontré Knox en Suisse, accepta-t-il de le changer dans sa version française!
44 Théodore de Bèze, Correspondance, 1999, t. XXI (1580), n° 1403, p. 47. Nous soulignons.
45 Théodore de Bèze, Correspondance, 1999, t. XXI (1580), n° 1403, p. 47. Nous soulignons.
46 Patricia Eichel Lojkine, 2001, p. 287.
47 La lettre à Maclou Popon est particulièrement révélatrice à ce sujet. Théodore de Bèze, Correspondance, 1970, t. VI (1565), n° 417.
48 Théodore de Bèze, Correspondance, 1960, t. I (1539-1555), annexe VI, p. 200-201: "Que pleust à Dieu que tant de bons espritz que je cognoy en France, en lieu de s'amuser à ces malheureuses inventions ou imitations de fantaisies vaines et deshonnestes (si on en veult juger à la vérité), regardassent plustost à magnifier la bonté de ce grand Dieu, duquel ils ont receu tant de graces, qu'à flatter leurs idoles, c'est-à-dire leurs seigneurs ou leurs dames, qu'ils entretiennent en leurs vices, par leurs fictions et leurs flatteries. A la vérité il leur seroit mieux seant de chanter un cantique à Dieu que de petrarquiser un Sonnet, et faire l'amoureux transy, digne d'avoir un chapperon à sonnettes, ou de contrefaire ces fureurs poëtiques à l'antique, pour distiller la gloire de ce monde, et immortaliser cestuy cy ou ceste là". Théodore de Bèze, Correspondance, 1960, t. I (1539-1555), annexe IX, Préface aux Pseaumes, p. 210-211: "Que si quelqu'un en me lisant se fasche, / tant s'en faut-il qu'il me puisse desplaire, / que je voudroys plustost, tout au contraire / Quiconque il soit, tant luy estre ennuyeux, / qu'il luy en print desir de faire mieux. / Sus donc, esprit de celeste origine, / monstrez icy vostre fureur divine, / et ceste grace autant peu imitable / au peuple bas, qu'aux plus grands admirable. / Soyent desormais voz plumes adonnées / à louer Dieu, qui les vous a données. / C'est trop servy à ses affections, / c'est trop suyvy folles inventions. / On a beau faire et complaintes et criz, / Dames mourront, vous et vostre louange. / Reveillez vous, amiz, de vostre songe, / et n'embrassez vérité pour mensonge: // ne permettez, gentilles creatures, / voz beaux esprits croppir en ces ordures. / Cercher vous faut ailleurs qu'en ce bas monde / dines sujets de vostre grand' faconde. / Mais pour ce faire il faut premierement, / que reformiez voz coeurs entierement; / voz plumes lors d'un bon esprit poussées / descouvriront voz divines pensées. / Los serez vous poëtes veritable, / prisés des bons, aux meschants redoutables. / Sinon, chantez vos feintes poësies, / Dames, amours, complaintes, jalousies".
49 Théodore de Bèze, Correspondance, 1998, t. XX (1579), p. vii; l'introduction dit: "Rendant compte de notre dernier tome (XIX), le rédacteur du Bulletin critique du livre français  de février 1997 écrivait: "On regrettera toutefois que l'introduction soit un peu trop louangeuse pour Bèze, dont une lettre à Ludwig von Wittgenstein, où il conseille la peine capitale pour un adultère, témoigne de son fanatisme et de sa froide cruauté". Oui, c'est vrai, Bèze était intolérant, cruel envers ceux qui avaient commis l'adultère et, ajouterons-nous, obscurantiste". Sur la notion d'intolérance pour Bèze, voir Théodore de Bèze, Correspondance, 1998, t. XX (1579), n° 1392, p. 268-272.
50 En 1577, le duc Jean Casimir du Palatinat propose un Synode général réformé à Francfort, où l'on rédigerait une nouvelle confession de Foi. C'est un échec. Il n'y a pour finir qu'une réunion informelle à Neustadt an der Haardt, à la fin du mois d'août (Théodore de Bèze, Correspondance, 1995, t. XVIII (1577), p. viii).
51 Théodore de Bèze, Correspondance, 1968, t. V (1564), n° 310, p. 32. Les éditeurs de la correspondances précisent: "Le concile de Chalcédoine (451) avait défini la doctrine de l'unio hypostatica (Conciliorum oecumenicuorum decreta, Herder, 1962, p. 59 sq) qui, étroitement liée à la notion de communicatio idiomatum, tient une place importante dans la théologie des Réformateurs. Mais la communicatio idiomatum  n'était pas interprétée de la même manière par Calvin et par Luther, ce qui explique les discussions sans fin sur l'ubiquité. Bèze insistait toujours sur le fait que le corps du Christ est au ciel (Sommaire cité, p. 100), non tant pour justifier le finitum non capax infiniti, que pour assurer la vraie humanité de la personne de Jésus, sans toutefois déifier la nature humaine (note n° 19, p. 33)".
52 Théodore de Bèze, Correspondance, 1968, t. V (1564), n° 310, p. 32.
53 Théodore de Bèze, La Premiere harangue faicte par M. Teodore de Besze ministre de la parolle de Dieu, en l'assemblée de Poissy, le mardi neufieme jour de septembre mil cinq cens soixante & un: fidelement recueillie et redigee par escript ainssi que ledict de Besze la prononçoit. Revue et corrigee. Suivie de la deuxieme [24 sept. 1561! et troisieme harangues [26 sept. 1561], s.l.: s.n., M.D.L.X.I., n. p. Les deux premières harangues montrent même que Bèze veut calmer les esprits et pacifier le débat. Mais l'opposition, en particulier du Cardinal de Lorraine, est si forte, que désespéré, il change de ton dans sa troisième harangue, où il répond sèchement à ses détracteurs. Mais cependant, comprenant que tout le temps qu'il passe au colloque est inutile, il propose à la Reine de regrouper en un même lieu les spécialistes de la question, avec les textes de références et des secrétaires pour prendre notes des propos tenus, afin de discuter de manière concrète des différents qui opposent non pas les luthériens et les calvinistes, mais catholiques et protestants. Ce qui fut suivi des Conférences de Saint Germain, durant l'hiver 1561-1562, qui aboutirent au rejet de tout compromis de la part de l'Assemblée du clergé de France.
54 Théodore de Bèze, Correspondance, 1995, t. XVIII (1577), p. vii-viii. Nous soulignons.
55 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p. 9.
56 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p. 9.
57 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p. 13-14.
58 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p. 13-14.
59 A l'exception peut-être de Bullinger, ami de Bèze, son principal correspondant et à qui Bèze écrit une notice biographique sous forme d'éloge.
60 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p. 32: "Noble maison d'Anhalt, je te souhaite toute prospérité, & prie Dieu qu'il te face la grace de conserver à jamais ceste gloire dont il t'a enrichie en faisant sortir de toy un prince tant illustre".
61 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p. 127.
62 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p., p. 121. Nous soulignons.
63 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p. 129.
64 A l'exception de John Knox (Écosse), Olympia Fulvie Morata (Italie) et Juan Perez (Espagne).
65 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p. 207-208.
66 C'est le cas de Buchanan, de Peter Young et de Lawson, le successeur de Knox.
67 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p. 223-224.
68 Théodore de Bèze, Les Vrais pourtraits..., 1986, p. 223.

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Les Icones de Théodore de Bèze (2001)


Nous proposons ici notre mémoire rédigé pour le Diplôme d'Études supérieures de Muséologie, sous la direction du Prof. Mauro Natale. Il comprend deux volumes: un de texte et un d'illustrations et de documents d'archives.

"Les Icones  de Théodore de Bèze: étude d'une galerie idéale de portraits imprimée au temps des guerres de Religion"
(Genève: Université de Genève / CH2, 2001, 2 vol., 111 p. + 125 p.)

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