Cabo Verde


​“La nostalgie du Paradis, c'est le désir de l'homme de ne pas être homme.”

Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être  (1984)

Avertissement


Depuis octobre 2013, à la demande express du gouvernement caboverdien auprès de l'ONU, le Cap Vert est devenu officiellement et universellement Cabo Verde. En février 2020, le Code de rédaction inter-institutionnel européen entérinait également ce choix dans le cadre de son harmonisation des règles et conventions d’écriture standardisée à utiliser par l’ensemble des institutions, organes et organismes de l’Union européenne.
On n'écrit plus "cap-verdien" ni "cap verdien", mais "caboverdien" et le reste suit ce modèle.
Nous appliquons ce choix sur nos sites et dans nos textes.

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Un nouvel aéroport sur Santo Antão: pour quoi faire? (2021)


Depuis quelques années, les Gouvernements MpD successifs sous la présidence de M. Jorge Carlos Fonseca ont dans l’idée de créer un nouvel aéroport pour l’île de Santo Antão, avec le soutien des trois Câmaras municipais  de l’île (Porto Novo, Paùl, Ribeira Grande) et de l’entreprise Aeroportos e segurança aérea (ASA), gestionnaire des aéroports du pays. Aussi ont-ils lancé une étude de faisabilité concernant deux propositions de localisation situées à proximité de la ville de Porto Novo. Celle-là a été remise en mars de cette année, avec un avis positif[1]. Or, les élections présidentielles approchant (17 octobre 2021), le Gouvernement remanié en début de mois s’empresse de mettre en avant les projets lancés durant la campagne précédente et d’affirmer par voie de presse que ceux-ci seront réalisés. Une promesse est une promesse et le MpD tient ses promesses. Mais qu’en est-il réellement ? Pourquoi construire un nouvel aéroport sur Santo Antão alors qu’il en existe déjà un désaffecté ? Quelles raisons véritables poussent le Gouvernement et les édiles locaux à vouloir réaliser une infrastructure d’ampleur alors que le pays à dépasser les 150% de dettes publiques cette année ? N’existe-t-il pas une autre solution pour désenclaver Santo Antão ?

Tout d’abord, il faut savoir que sur les 9 îles habitées de l’archipel, seule celle de Brava ne possède pas d’aéroport. Elle est aussi l’île la plus isolée du territoire et la moins peuplée[2]. Elle fait pour cela partie de ce que nous avons coutume d’appeler les « îles oubliées » du Cabo Verde, avec Fogo, Maio, São Nicolau et Santo Antão. Pourquoi oubliées ? Parce qu’elles ne sont pas une priorité pour le Gouvernement qui préfère investir à Praia – Santiago, Mindelo –São Vicente, Sal et Boa Vista, les îles économiquement rentables et à forte population. C’est là un choix politique réfléchi que nous ne discuterons pas.

Pour ce qui est de Santo Antão, il existe un aéroport qui a pris le nom d’un leader de l’indépendance angolaise, devenu le premier président de l’Angola, Agostino Neto, déporté dans la ville la plus au nord du Cabo Verde par les Portugais dans les années 1960. Recensé sous le code IATA, NTO, et le code OACI, GVAN, il s’agit d’un petit aéroport, situé à 10m d’altitude et ayant une piste de 450m (1'476 ft)[3]. La taille modeste de la piste et les vents turbulents sont une des raisons avancées par le Gouvernement et les politiciens pour ne pas envisager sa réouverture. Car l’aéroport a officiellement fermé aux alentours de 2007 (pas de date précise), mais officieusement après un accident d’avion survenu le 07 août 1999. Ceci, même si l'histoire montre que l’aéroport et la piste ne sont en rien coupables de l’accident qui a fait 18 morts, dont deux membres d’équipage. En fait, la compagnie locale de l'époque, Cabo Verde Airlines (TACV), utilisait d’habitude un DHC-6 Twin Otter, de la marque de Haviland Canada, mais à la suite d’un problème technique celui-ci n’a pu effectuer le vol. Aussi la TACV a décidé de le remplacer momentanéement par un Dornier 228 appartenant aux gardes côtes. Or, au cours du voyage d’une durée estimée de 13 minutes, entre Mindelo et Ponta do Sol, le pilote a choisi de faire demi-tour considérant les mauvaises conditions météorologiques annoncées du côté de Ponta do Sol (en dessous des minima VFR). C’est alors qu'il s'est crashé dans les montagnes, avec le résultat que l’on sait[4]. L'aéroport Agostino Neto n’a servi depuis que comme base miliaire d’appui pour l’OTAN durant la guerre du Golfe.

Aujourd’hui, l’aéroport est désafecté et à l’abandon. Il tombe littéralement en ruine, mais la piste est toujours là. La population s'en sert de salle de gym à ciel ouvert et la Câmara  municipale continue d’achever le remblaiement initialement prévu aux extrémités. Une des idées envisagées, dit-on, est la vente du terrain pour la construction imobilière. Mais faute d’un accord avec l’ASA qui gère toujours l’aéroport, le projet reste pour l'heure en berne. Et avec la montée des eaux et les bouleversements climatiques en cours, ce ne peut être qu'une bonne chose. 

En résumé, l’aéroport existant ne convient pas à un transport aérien international, mais convient parfaitement à un transport aérien local avec de petits avions. Notons rapidement qu'utilisé comme avant, il permettrait de dynamiser la partie nord de l'île, en particulier le concelho  de Ribeira Grande, alors que Porto Novo a déjà le port (qui lui-même doit être agrandi dans une deuxième phase prévue simultanéement avec la création du nouvel aéroport d'ici à 2026). Quant à la piste réduite de l'aéroport Agostino Neto, elle n’est pas la plus courte au monde  (c’est l’apanage de l’aéroport Juancho E. Yrausquin, sur l’île de Saba, au nord des Petites Antilles, dans les Caraïbes, avec 400m.) ni la plus dangereuse (on pense à l’aéroport Tenzinz-Hillary au Népal). Par ailleurs, on constate que, d’une part, l’aéoport international de São Vicente est largement sous utilisé avec une demi-douzaine de vols par jour en moyenne ces dernières années (période des 25% du PIB du tourisme au Cabo Verde) et que la distance en avion qui sépare les deux aéroports est tellement faible qu’un vol dure moins d’un quart d’heure.

Alors pourquoi vouloir construire un aéroport flambant neuf à Porto Novo avec une piste de plus de 2’000m ?[5] Pour le tourisme ? Actuellement, l’île ne dépasse pas les 30'000 touristes annuels (période Covid-19 non incluse). Pour le frêt ? Il n’y a pour ainsi dire aucune industrie sur l’île et pire encore, la production agricole, qui est une des plus importantes du Cabo Verde après l’île de Santiago, est soumise à un embargo depuis plus de 40 ans, embargo confirmé en 2021 encore par le Gouvernement, à cause de la prolifération du mil-pés (Illacme plenipes). Les producteurs de fruits et légumes ne peuvent vendre leurs produits non transformés que sur l’île de São Vicente[6]. Or pour cela, un voyage par bateau et aluger  est largement suffisant. Alors pourquoi une volonté si forte du monde politique? Pour une promesse électorale en vue d’élections proches? Pour le développement de l’île? Peut-être, mais à quoi va servir cet aéroport international?

Il nous faut remonter un peu dans le cours de l'Histoire. De tout temps, le point d'entrée de Santo Antão a été la ville de Ponta do Sol. Les bateaux y jetaient l'ancre et chargeaient et déchargeaient les marchandises venues de toute l'île, à dos d'hommes ou de mulets. Au début du XIXe siècle. sont arrivés les Juifs séfarades du Maroc qui ont fortement dynamisé l'économie de l'île, en particulier en commerçant avec les Anglais. Puis la guerre est survenue et l'économie s'est tarie. Mais Ponta do Sol était toujours la porte d'entrée de l'île et même, elle est devenue la capitale administrative du Barlavento  (soit les îles du Nord de l'archipel). À l'avènement de l'Indépendance, rien n'a changé. Santo Antão était alors la seconde île du pays et un des principaux bastions du Parti de l'indépendance, le PAIGC, devenu PAICV, lors de la scission de la section caboverdienne d'avec celle de Guinée-Bissau. Jusqu'au début des années 2000, toujours aucun changement, mais petit à petit, la ville de Porto Novo, en face de Mindelo, a commencé à croître, progressivement, pour finalement, aujourd'hui, supplanter Ponta do Sol. Avec son nouveau port et sa population toujours plus importante, elle est devenue officieusement le nouveau point d'entrée de l'île. Aussi, les édiles locaux et le Gouvernement semble avoir un projet précis pour Santo Antão. En fait, selon ce que l'on a découvert, il semblerait qu'à court ou moyen terme toute la dynamique économique de l'île va diamétralement changer. En effet, jusqu'à là, les touristes logeaient à Ponta do Sol et effectuaient leurs excursions d'un ou deux jours sur le reste de l'île, puis rentraient manger et dormir dans la ville historique. Il faut préciser qu'il s'agit là d'un tourisme de niche basé sur les randonneurs et autres amoureux de trekking. Santo Antão a tous les atouts pour cela, avec des paysages à couper le souffle, des dénivelés de plus de 1'000m, passant de vallées désertiques à des vallées tropicales, à la végétation luxuriante. D'ailleurs, Paùl, nom d'un des concelhos  de l'île, signifie "verdoyant, luxuriant" et n'a rien à voir avec Saint Paul, l'île étant, rappelons-le, dédiée à Saint Antoine (Santo Antonio das Pombas) qui trône au sommet d'un piton rocheux à Villa das Pombas, en bord de mer. Or, considérant les projets en cours, soutenus par la fondation portugaise Camões qui a pris en charge le développement et la promotion touristique de l'île à travers la structure Raizes, l'idée est clairement de faire de Porto Novo la nouvelle porte d'entrée de Santo Antão et le lieu de vilégiature des touristes. La réalisation toujours plus active des routes, dont celle qui mêne à Tarrafal de Monte Trigo, l'un des endroits préférés des touristes avec son immense plage de sable noire et sa mer relativement calme, achevée cette année, et celle prévue du nouvel aéroport de Porto Novo, ainsi que l'agrandissement du port, concordent tous sur ce fait. Avec les avions et les bateaux de croisière, Porto Novo veut devenir une sorte de Sal. Sa côte sera parsemée de resorts  où pourront loger les touristes et de là, ils partiront en excursion pour un ou deux jours dans les autres municipalités. Ponta do Sol sera alors réduit à un simple village de carte postale, qu'on pourra visiter en aluger, en 30 minutes, avant de repartir vers un autre lieu. Et toute son économie sera mise à mal. Dans les faits, dirons-nous, c'est déjà le cas. Commerces et banques sont dans la ville voisine de Ribeira Grande (aussi dite Povoação). Signe concordant, à Ponta do Sol, le dernier commerce tenu par des Chinois a été fermé en 2018, alors qu'on en retrouve dans toutes les autres villes du pays. Même la station service qui servait surtout pour les pêcheurs, car contiguë au port Boca de Pistola, a été fermée, laissant place à un immeuble de 7 étages (alors que normalement 2 et demi sont autorisés) pour en faire un hôtel de 80 chambres. Ne lui reste que l'administration publique avec le siège de la Câmara municipal, le notaire et son Cartorio, le Tribunal, la prison, un dispensaire, un bureau de poste et un poste de police. Aussi, ce point est conforté par la dernière activité de promotion lancée par Raizes, la structure créée par l'Institut Camoês pour le tourisme. En effet, sur les panneaux nouvellement placés aux quatre coins de l'île, décrivant les concelhos , Porto Novo et Villa das Pombas apparaissent comme "capitales" des concelhos  de Porto Novo et de Paùl. Or, pour celui de Ribeira Grande, Raizes a préféré mettre la ville de Povoação, alors que la véritable capitale en est Ponta do Sol, ne serait-ce parce qu'elle détient le siège de la Câmara municipal. Ce choix est purement politique et a le total accord du monde politique. En quoi cela pose-t-il problème? Eh bien, depuis plusieurs années, le Gouvernement et les édiles politiques de l'île martèlent à coup d'annonce à la presse annuelle qu'ils vont développer l'éco-tourisme sur Santo Antão, à savoir un tourisme de niche, axé sur la randonnée et le tourisme vert, un tourisme raisonné, clairvoyant et bon pour le pays, la population et son économie. L'idée est de ne pas répéter les erreurs du tourisme de masse comme à Sal et Boa Vista. Excellente initiative! On les suit pleinement. Mais dans les faits, on constate d'ores et déjà que les choses seront tout autre. En effet, la construction de resorts  sur les plages de Porto Novo, tout autant que le nouvel aéroport et le port pour les bateaux de croisière, ne sont pas et ne peuvent pas être destinés à un tourisme de niche comme on veut nous le faire croire. Un resort de 300, 500 ou 1000 chambres (comme à Sal), doit obligatoirement fonctionner avec... un tourisme de masse. Et on connaît les conséquences d'un tourisme de masse. Les études sur le sujet sont unanimes et claires: une catastrophe économique et écologique à retardement. Plus encore, il sera difficile de faire fonctionner un éco-tourisme axé sur la randonnée et la Nature avec un tourisme de masse. Le premier n'acceptera pas le second, car en totale opposition avec ses principes et ses attentes: tranquillité, calme, fusion avec la Nature etc. Ses protagonistes iront donc dans un autre pays à l'accueil plus en conformité avec leurs besoins. Preuve de nos dires, avant la survenue de la pandémie de Covid-19, un panneau indiquait la création du Volley Club Resort à quelques centaines de mètres de l'entrée de la ville de Porto Novo! Ce n'est donc pas un rêve, mais bien une réalité qui se concrétise. Plus encore, ce 13 juin 2021, le Gouvernement annonce qu'il espère atteindre les 1.2 millions de touristes d'ici à 2026 pour l'ensemble de l'archipel, alors qu'avec 25% de PIB, un an avant la pandémie de Covid-19, il ne dépassait pas les 900'000 touristes[7]. Le message ne peut-être on ne peut plus clair.

Autre exemple probant: Fontainhas. Ce village est considéré comme l'un des plus beaux au monde. Il est, d'après les derniers sondages, l'un des deux endroits les plus visités de l'île avec le cratère de Cova et la vallée de Paùl, Or, ce village est très difficile d'accès. Une route existe et elle est carossable, mais actuellement en très mauvais état. De source sûre, elle devrait faire l'objet des prochains investissements routier de l'île, ce que réclame depuis des décennies les habitants. Or, la route est étroite, tout en virages en aplomb de la falaise qui se jette dans la mer. Croiser deux véhicules 4 roues motorisés est fort compliqué. Quoiqu'il en soit, depuis deux ou trois ans, les bateaux de croisières mouillent près du port de Porto Novo et une partie de leurs passagers part en excursion avec des Hyace Toyota. Les convois sont composés entre 12 et 15 véhicules, soit un maximum de 180 touristes pour des bateaux pouvant accepter jusqu'à 3'000 - 3'500 passagers. Un nombre faible de passagers fait donc l'excursion... pour l'instant. Or, ce petit nombre pose déjà des difficultés lorsqu'il se rend en visite à Fontainhas. La dizaine de véhicules ne peut se garer à l'entrée du village engoncé entre des falaises et plus encore, les cars et autobus ne peuvent pratiquer cette route, trop étroite en hauteur comme en largeur. Comment les politiques imaginent-ils donc développer le tourisme (de masse ou autre) ayant connaissance de ce paradoxe: un accès très limité d'un lieu touristique majeur de l'île pour un nombre de visiteurs croissant toujours plus? Élargir la route? Cela reste possible, mais à des coûts que peut difficilement se permettre le Cabo Verde et qui plus, absolument pas rentables par rapport aux retombées économiques que pourraient dégager la visite de Fontainhas. La solution: que les touristes y accède à pied, mais il s'agit d'une marche d'environ 1h aller et donc une autre heure pour le retour. Pour des randonneurs, ce n'est rien, mais pour des touristes lambdas habitués aux plages et aux resorts, cela risque d'être plus compliqué. 


Quoiqu'il en soit, ce développement intensif, est une des raisons majeures pour laquelle le Gouvernement et les exécutifs de Santo Antão sont si impatients d'avoir un nouvel aéroport. Mais il est une autre raison, plus pragmatique et terre à terre. Elle est à chercher du côté des finances. C’est du moins ce que nous avons appris à l’occasion d’une discussion avec des spécialistes européens du financement d’infrastructures dans les pays en voie de développement, venus sur Santo Antão en 2019. Si le Gouvernement caboverdien demandait une aide financière ou un financement pour la réhabilitation de l’aéroport de Ponta do Sol, il rencontrerait de grandes difficultés à parvenir à ses fins. Il ne faut pas oublier que depuis 2007, le Cabo Verde n’est plus un "pays pauvre", mais il appartient à la catégorie des "pays à revenu intermédiaire". Donc les aides et les subsides internationaux ne lui sont plus accordés avec facilité, mais avec des contraintes et des conditions très précises. Or, la rénovation d’un aéroport n’est pas considérée comme étant la création d’une infrastructure utile au développement du pays, mais comme étant un « entretien ». Dans ce cas précis, le financement est à la charge de l’État et les aides financières externes sont faibles. Par contre, construire un nouvel aéroport flambant neuf à Porto Novo rentre dans le cas des infrastructures pour le développement d'un pays du Sud et donc, il est plus aisé d’obtenir des aides et subventions financières. Quand on sait que l’aéroport de Porto Novo est budgété à hauteur de 18 à 20 millions d’euros[8], on comprend mieux la motivation et l’intérêt du monde politique. Pour rappel, le budget de l'État caboverdien en 2019 et en 2020 avoisinait les 700 millions d'euros. 19 millions par rapport à 700 millions, cela représente quand même 2,75% du budget. Part non négligeable, d'autant plus quand on sait que le déficit budgétaire du pays a passé cette années les 150%, à environ 1,5 millards d'euros. Aussi, la création de ce nouvel aéroport, outre un impact politique important en vue des prochaines élections présidentielles, est avant tout économique, car il s’agit surtout et avant tout de créer des emplois à moindre frais pour l'État caboverdien dont les finances et les possibilités de prêt sont de plus en plus compliquées. On peut facilement dire que c'est là la visée première du monde politique, déguisée sous couvert de développement du pays. Plus encore, l’argent investi sera dépensé pour une bonne part sur l’île ou du moins dans l’archipel, dynamisant l’économie. Il existe donc de nombreux avantages concrets à court et à moyen terme, mais essentiellement financiers. Car dans une politique visant l'éco-tourisme responsable, cet aéroport est totalement inutile et surdimensionné.

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Une alternative à l’aéroport: un pont!


Il existe une alternative intelligente et utile à la population, et tout aussi "rentable" financièrement pour le Gouvernement. La création d’un pont qui relierait Santo Antão et São Vicente, entre Porto Novo et Mindelo. Il est ici très important de préciser un fait considérant les libertés individuelles sur Santo Antão et dans l’archipel en général. Depuis août 2019, la compagnie CV Inter-Ilhas, à majorité portugaise, a repris la gestion des lignes maritimes inter-îles. Elle en a profité pour moderniser son système d’exploitation et requiert désormais la présentation d’un document d’identité (passeport ou carte d'identité) dont elle intégre les données pour émettre un billet de transport. Ce qui veut dire qu'aujourd'hui, personne ne peut entrer ni sortir de l’île sans que la compagnie ne le sache et donc l’État. Les habitants de Santo Antão ne sont plus libres de voyager à leur guise dans leur propre pays. Ils sont fichés. La création d’un aéroport ne fera que conforter cela, le contrôle en étant renforcé pour des raisons de sécurité,

Or, il existe une solution qui permettrait de laisser les gens libres d’aller et venir entre les deux îles de Santo Antão et de São Vicente: un pont. Il s’agit d’une infrastructure nouvelle tout comme pour l’aéroport, avec les mêmes conditions de financement, avec probablement un budget supérieur (car techniquement plus complexe) et dont l’entretien pourrait être assuré par la création d’un péage à tarif modulable en fonction des véhicules ou des éléments transportés (personnes, marchandises, etc.). Mais son grand avantage, c’est qu’il permettrait aux habitants des deux îles et aux touristes d’aller et venir à toute heure de la journée ou de la nuit, et donc de dynamiser les échanges commerciaux ou humains entre les deux îles. Prenons le cas de l’enseignement supérieur que nous avons analysé ci-dessous. Les étudiants partis étudier à Mindelo pourraient rentrer chez eux le soir, en particulier s’ils habitent sur Porto Novo, car la distance est courte entre les deux villes, Cela diminuerait donc les coûts des études et favoriseraient l'accès à l'enseignement supérieur fortement développé à Mindelo. Car aujourd'hui, avec le ferry de CV Inter-Ilhas, on est soumis à des horaires stricts (et souvent fluctuants d’un mois sur l’autre) entre 2 et 3 voyages quotidiens, à des heures peu propices au travail administratif ou au transport commercial de marchandises (en particulier pour les alugers, qui s'en plaignent d'ailleurs régulièrement). De même, les touristes qui arrivent à l’aéroport de São Vicente, bien souvent doivent passer la nuit à Mindelo faute de bateau pour faire la liaison avec Santo Antão ou São Nicolau. Un pont leur permettrait d’aller directement et en moins d’une heure sur l’île voisine, car il faut actuellement au moins 30 minutes de l’aéroport au centre-ville de Mindelo. La traversée du canal sur un pont devrait prendre tout au plus 15 minutes. Autre avantage, soulagée d'une partie du trafic Santo Antão - Sao Vicente, la compagnie CV Inter-Ilhas pourrait renforcer les échanges entre Mindelo et les autres îles, en particulier São Nicolau qui ne connaît qu’un transport maritme par semaine actuellement durant la saison estivale. Certes, la compagnie CV Inter-Ilhas verrait d’un très mauvais œil la construction de ce pont, car la navette Porto – Mindelo est la plus rentable de l’archipel, mais l'intérêt public passe très largement avant l'intérêt privé, du moins... en principe!

On le voit, un pont entre les deux îles n’aurait que des avantages, au contraire d’un aéroport qui d’avance sera:

  • sous utilisé (tout comme celui de Mindelo);
  • fortement polluant pour Santo Antão avec les décollages et l’atterrissage des avions, sans oubier les nuisances sonores;
  • coûteux pour les dépenses publiques dans le sens où l’investissement concédé par l’État n’ira pas ailleurs où il pourrait être plus profitable (la santé, l’éducation par exemple), mais plus encore par son entretien, même avec des taxes d'aéroport. Les touristes se plaignent déjà du coût élevé des billets d'avion pour le Cabo Verde et du coût des denrées et des prestations sur les îles, qu'ils disent souvent être identiques à ceux pratiquer en Europe, mais avec une qualité et un service nettement inférieur.


En conclusion, le Gouvernement devrait peut-être imaginer une autre solution plus viable et utile pour le désenclavement de l’île de Santo Antão, en conformité pleine et entière avec sa politique annoncée de développement d'un tourisme responsable, et qui servirait tout autant à la population qu’au développement du tourisme, plutôt que de se lancer un projet « pharaonique » voué à l’inutilité à moyen terme.

Christophe Chazalon
Genève, 12/06/2021 (revu le 14/06)
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[1] Fretson Rocha, “Futuro aeroporto de Santo Antão será construído nas imediações de Casa do Meio com pista de 2.000 metros”, Expresso das ilhas, 05/03/2021  https://expressodasilhas.cv/economia/2021/03/05/futuro-aeroporto-de-santo-antao-contruido-nas-imediacoes-de-casa-do-meio-com-pista-de-2000-metros/73736
[2] Les statistiques démographiques de 2010 donnent les chiffres de 6'016 habitants pour Brava, 6'800 pour Boa Vista et 8'370 pour Maio. Or, en dix ans Boa Vista a connu un boom démographique grâce au tourisme qui devrait apparaître dans le recensement démographique décanal de 2020, effectué en 2021 pour raison de pandémie de Covid-19. https://ine.cv/populacao-e-censo/#1477419842752-9b82d5f4-f79276aa-4b69
[3] https://metar-taf.com/airport/GVAN ou encore https://www.tripmondo.com/cape-verde/airports/nto-agostinho-neto-airport/
[4] https://aviation-safety.net/database/record.php?id=19990807-0&lang=fr
[5] https://inforpress.cv/santo-antao-governo-reassume-no-seu-programa-a-construcao-do-aeroporto-nos-proximos-cinco-anos/
[6] https://noticiasdonorte.publ.cv/85165/santo-antao-combate-a-praga-dos-mil-pes-que-afecta-a-ilha-ha-mais-de-40-anos-e-uma-promessa-do-governo/
[7] http://www.caboverde-info.com/Noticias/Santo-Antao-ASA-avanca-com-estudos-para-construcao-do-aeroporto-que-devera-custar-20-milhoes-de-euros
[8] https://inforpress.cv/governo-da-viii-legislatura-propoe-atingir-a-procura-de-12-milhoes-de-turistas-ate-2026/

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ZONE 01 CABO VERDE: enfin. On avance dans le bon sens!  (2021)


Alors que nous rendions public notre rapport sur l'enseignement supérieur au Cabo Verde et en Afrique (ci-dessous), voici que les bonnes nouvelles commencent à tomber. On s'en réjouit et on félicite le Gouvernement pour cette excellente initiative que nous appelions de nos voeux les plus chers.
Il est un temps pour critiquer. Il en est un autre pour féliciter.

De quoi s'agit-il?
D'après Inforpress Cabo Verde, ce lundi 31 mai 2021, le Gouvernement, à travers le Secrétaire d'État à l'économie digitale, M. Pedro Lopes, a présenté un projet de création du "premier centre d'inteligence collective d'Afrique" qui prendra place d'ici à la fin de l'année au Cabo Verde. Durant 10 ans, il est prévu de sélectionner 300 jeunes talents par an, de moins de 35 ans et maîtrisant le portugais, dans l'archipel et au sein de 26 pays africains partenaires, et de les former en programmation informatique (le fameux codage), grâce à un accord trouver avec l'Ecole 42 (www.42.fr), dont nous ventions les mérite dans notre rapport ci-dessous. Aucune connaissance préalable en informatique n'est nécessaire, mais une connaissance des bases de l'anglais. une très forte motivation et un minimum de capacités logiques seront indispensables. Tous les jeunes pourront candidater, l'école étant gratuite. Et pour celles et ceux qui habitent hors de Praia, un logement est prévu. Le but: renforcer les compétences des jeunes en économie digitale et développer de manière forte l'économie du pays avec des cadres - techniciens solides, mais plus encore, le Gouvernement souhaite faire de l'archipel un "hub digital", à l'image de ce qui se fait dans les pays Baltes. Le Cabo Verde, petits pays sans ressources premières, se tourne vers le numérique pour envisager l'avenir.
On ne pouvait rêver mieux!

L'École 42, fondée en 2013 seulement par le Français Xavier Niel, a essaimé depuis dans le monde entier et est aujourd'hui une des écoles les plus dynamiques et innovantes en matière de formation de développeurs informatiques. Elle a la particularité de procéder par l'apprentissage en immersion complète, le pear-to-pear learning. Kesako? On constitue plusieurs groupes d'individus et on impose à chacun d'eux de résoudre un problème identique en un temps donné sur un ou plusieurs jours. L'échange d'information est ainsi privilégiée, non plus de l'enseignant(e) aux élèves, mais entre les élèves eux-mêmes. Ainsi, chaque membre du groupe influe sur la résolution du problème en fonction de ses compétences propres et par là-même, va transmettre ses connaissances aux autres tout en en acquérant à son tour des autres membres du groupe. Un(e) professeur(e) guide, regarde, aide si besoin. Il s'agit donc d'une forme d'enseignement très loin du ex-cathedra  traditionnel, à savoir un(e) professeur(e) parlant face à des étudiant(e)s qui écoutent et prennent des notes. Beaucoup plus concret, beaucoup plus adapté et adaptable à chacun, les résultats sont au rendez-vous.

Donc bravo au Gouvernement pour cette initiative inattendue!
On va suivre cela de près et on espère qu'il y aura d'autres bonnes nouvelles de cette teneur dans les prochaines semaines ou mois au Cabo Verde, où les jeunes de moins de 25 ans, rappelons-le, representent plus de la moitié de la population du pays, soit près de 270'000 individus!
Le chemin est encore long, mais la direction prise est la bonne!

Christophe Chazalon

​Genève, 02/06/2021
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Carte des Écoles 42 dans le monde (ci-dessous)

ARME: une administration de patachons?  (2021)


Le 17 mai dernier, Isaías Barreto da Rosa, président de l'ARME, soit la ronflante Agência reguladora multissectorial da Economia (web) au Cabo Verde, décida de convoquer les journalistes pour faire la déclaration suivante: "le taux de pénétration d'internet au Cabo Verde est d'environ 80%, soit 20% de plus que la moyenne mondiale". Il y avait de quoi être fier en cette Journée mondiale des télécommunication et de la société de l'information. Plus encore, le taux de pénétration de la 3G serait, lui, de 94% à 95% et de la 4G de l'ordre de 80%. On se rappelle immédiatement les chiffres mirifiques et incontestables des élections en pays communistes au vieux temps de la Guerre Froide ou des dictatures africaines post-indépendentistes. Peu importe! M. Barreto da Rosa précisa cependant que cette "bonne dynamique" devait "être complétée par des améliorations en termes de couverture géographique, afin de couvrir l'ensemble du territoire national" (web).
Mais est-ce grand Dieu possible? Notre propre expérience de la chose tend clairement à dire NON! Il s'agit là d'une annonce à la caboverdienne, pour faire joli, comme les directeurs d'administration et les hommes politiques du pays les aiment tant.
Pour rappel ou pour informations (c'est selon), le taux de pénétration d'internet en France a évolué de 77,96% en 2014 à 81,61% en 2020 et devrait atteindre 82.46% en 2022 (
web). Une progression lente pour une des plus grandes puissances économiques mondiales. Ces chiffres sont pleinement confirmés par l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) français, qui lui propose, en plus, une comparaison entre l'internet simple et le haut débit (web).
Comment un pays à peine sorti du classement mondial des pays les plus pauvres de la planète aurait-il pu en l'espace de moins de dix ans réussir là où les pays industrialisés ont mis tant de temps? 
Un taux de pénétration d'internet de 80% veut dire que 80% de la population a accès à internet. Sur quels éléments se sont basés les services de l'ARME? Sur les cartes SIM? On les distribue librement à tous les toursites qui arrivent à l'aéroport. Sur les cartes SIM actives? J'en ai eu personnellement jusqu'à six en même temps (1 pour l'entreprise, 2 pour mon smartphone (CVMovel + Unitel), 3 pour connexion internet par clé USB). Sur les inscriptions internet auprès des fournisseurs d'accès, soit CVMovel (détenteur de l'accès au câble) et Unitel - T+ (qui lui loue cet accès)? On peut affirmer là qu'il n'y a pas 80% de la population qui est racordée à internet comme le confirment les statistiques de l'INE ci-dessous.
Nous l'avons écrit à plusieurs reprises, l'accès à l'internet est LE grand défi du Cabo Verde pour son développement à court et moyen terme. Il est à ce jour de qualité moyenne et surtout d'un coût prohibitif.
Dans les faits, les personnes âgées n'ont pour ainsi dire pas de téléphones portables. De même la tranche des 1 à 12-14ans. Un nombre faible, mais réel, d'adolescent n'en possède pas non plus pour des raisons financières, la famille ne pouvant pas leur payer le forfait, même avec les offres telle que Swag de CVMovel, conçu spécialement pour eux, mais surtout utilisée par leurs parents. Pour rappel, depuis le début des années 2010, 50% de la population caboverdienne (dans le pays) à moins de 25 ans. L'Instituto nacional de estatistica (INE) caboverdien donne les chiffres suivants en 2016 (
web):

  • 175 078 enfants avaient moins de 17 ans, dont 18% entre 15 et 17 ans;
  • Pour les 10-17 ans, 35,4% utilisaient un ordinateur ou une tablette, 39,8% avaient un téléphone portable et 44% utilisait internet (généralement à l'école);
  • 31'444 personnes avaient plus de 65 ans;
  • Pour les plus de 65 ans, 30,6% d'entre eux avaient un téléphone portable, 4,4% utilisaient un ordinateur ou une tablette et 6% utilisaient internet. Notons que 63,9% étaient analphabètes.
Toujours d'après l'INE, la population du Cabo Verde s'élevait à 531'239 habitants en 2016 (web), mais plus encore la même année, on estimait que (tabela 6.48)
  • 78,2% des foyers avaient une télévision;
  • 19,6% des foyers avaient la télévision "por assinatura" (câble - satelitte);
  • 31,2% des foyers avaient un ordinateur;
  • 17,1% des foyers avaient une tablette ou un ipad
  • 48,8% des foyers avaient accès à internet à la maison (essentiellement par téléphone portable)
Comment en quatre ans, les deux tours opérateurs et le Gouvernement ont-il pu faire passer de 50% à 80% le taux de pénétration d'internet dans l'archipel. L'ARME considère-t-elle dans ses statistiques que toute personne au travail et tout enfant scolarisé à "accès à internet", donc population active + population scolaire sont représentatifs du taux de pénétration?  Dans ce cas là, en France quasi 100% des habitants ont accès à internet, puisque celui-ci est en libre accès dans nombres d'administrations ou magasins spécialisés, de même que le Wifi en libre accès - gratuit.
De là se pose alors la qualité de l'internet offert (moyenne, voire médiocre, à tel point que ce mois de mai 2021, les habitants de Maio s'en sont plein vivement (web)) et aussi "l'accessibilité" réelle. Pour cette dernière, l'accès de l'internet au travail, doit normalement être limité aux besoins de l'entreprise, donc c'est un accès dirigé et spécifique. De même l'accès à l'internet à l'école. Les écoliers et les collégiens ne peuvent accéder à toutes heures aux ordinateurs mis à disposition à l'école et qui plus est, ils ne peuvent pas naviguer selon leurs envies.

Si l'on considère les téléphones portables, là encore il faut distinguer deux types: les téléphones simples (faits pour appeler et envoyer des sms) et les smartphones - iphones permettant l'utilisation de l'internet. Une bonne partie de la population la plus pauvre n'a accès qu'aux premiers. Quant aux seconds, bien souvent l'accès à l'internet se limite ou se focalise sur Facebook-Messenger et sur les autres réseaux sociaux. Peut-on dès lors parler de véritable accès à internet? 
On pourrait multiplier les chiffres et les exemples, mais force est de constater que le taux de 80% proposé par l'ARME ne colle pas à la réalité, qu'il s'agit là d'un pur chiffre théorique, dans le but d'une annonce politique visant à offrir une image moderne et technologiquement avancée du pays auprès de la population, mais plus encore à l'international. Or, d'après les dernières évaluations du Digital quality of life index 2020 (web), seuls six pays africains offrent une qualité de vie numérique appréciable: l'Afrique du Sud, le Nigéria, l'Algérie, le Maroc, la Tunisie et le Kenya, la France étant 4ème du classement derrière le Danemark, la Suède et la Norvège (web). Pire encore, le Cabo Verde n'est même pas pris en compte dans le classement "indice d'agilité digitale" considérant l'environnement digital des entreprises, élaboré annuellement par Euler Hermes  (web), au contraire du Sénégal, du Mali ou du Ghana.
On retiendra enfin qu'en août 2019, la Banque mondiale "évoque une moyenne de 22% d'internautes en Afrique subsaharienne (dont fait partie le Cabo Verde), contre 55% en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, pour une moyenne mondiale de 49% (contre 81% en Europe et 77% en Amérique du Nord)".  (web)

Quoiqu'il en soit, plein de questions, nous sommes donc allés sur le site de l'ARME en quête d'informations plus précises et nous avons trouvé ceci:


En fait, quelques jours plus tard, après avoir relaté nos préoccupations à l'hebdomadaire A nação, le site est réapparu, mais pas d'informations sur le mode opératoire et les statistiques concernant le taux de pénétration d'internet dans le pays.
Par contre à notre grande surprise, l'ARME à mis en ligne le nouveau "CÓDIGO POSTAL" caboverdien (web). 
Il faut savoir qu'il existait déjà un "CÓDIGO GEOGRÁFICO NACIONAL DE CABO VERDE" créé par l'INE entre 1998 et 2000 pour éviter les ambiguïtés, en particulier topographiques, dans le cadre de l'établissement de ses statistiques (web) et qui aurait pu très facilement servir de "Code postal". Cet ancien système était simple, efficace et modulable. Mais l'ARME a pensé pouvoir faire mieux et s'est vu remettre le contrôle de l'opération par un décret-loi n° 50/2018. Nous ne résistons pas à transcrire un morceau de choix de l'introduction:
"La révision et la mise à jour de la structure du code postal du Cabo Verde se justifie par le fait que la structure actuelle ne répond pas aux besoins des opérateurs postaux, ni de leurs clients. La structure du code postal actuel n'a pas suivi le rythme de la croissance économique et du développement urbain du pays au cours des dernières décennies, ni des progrès technologiques mondiaux. (...) 
Ainsi, il est prévu que la nouvelle structure du CPN, soit robuste, efficace et capable de répondre aux besoins quotidiens des opérateurs postaux, afin de leur permettre de trier et de redistribuer les colis postaux de manière rapide, favorisant la dynamique du flux de colis postaux au niveau national et international, favorisant ainsi l’économie des opérateurs postaux."
Alors, avis à toutes celles et tous ceux qui ne connaissent pas le Cabo Verde. Dans ce pays, il n'existe pas de facteurs, pas de noms de rue, pas plus que de numéros de rue, à l'exception de Praia, la capitale, et de quelques rares exceptions ailleurs. Pour Ponta do Sol, la ville à moins de dix noms de rue officiels. Aussi, la population va chercher son courrier, retirer sa pension ou payer ses factures directement au guichet de la poste (le Correio) en début de mois. Quid donc de la distrubution par des opérateurs et les postes suggérée par l'ARME!

Par ailleurs, si l'on avance dans le fascicule pdf intitulé "Novo código postal de Cabo Verde" proposé sur son site par l'ARME en juillet 2019, on trouve ce bout de tableau à titre d'exemple.

Son but est de montrer la nouvelle structure choisie par l'ARME, suivant les directives de l'Universal Postal Union  (UPU). Or ce tableau ne va pas sans poser des questions.

  1. On voit que dans la colonne "Classe de estações", pour Ribeira Grande, les "Estações", Ribeira Grande et Ponta do Sol ont un 1a, alors que Coculi a un 3a. Pourtant cela ne se répercute pas dans la colonne "C. Numérico". Du moins, on ne comprend pas bien la logique suivie ici.
  2. Si l'on considère le "Código postal" de Coculi, on a 1139 et celui de Ponta do Sol, 1120. Nous reportons donc ces numéros dans la base de données accessible sur le web, à l'adresse https://codigopostal.cv/. Si on entre 1139 dans la "Pesquisa por código", on obtient les références du village de Corvo, de l'autre côté de la montagne.  Et pour 1120, la réponse "Lamentamos. De momento esta área não dispõe de código postal atribuido". Si on entre maintenant "Ponta do Sol", dans la "Pesquisa por localidade", on obtient le même "Lamentamos..." Ce qui ne laisse pas de surprendre, car il s'agit de l'ancienne capitale administrative du Barlavento (les îles du Nord) et de l'une des deux cidades  (soit les plus grandes aglomération de population au Cabo Verde) du concelho  de Ribeira Grande. Pour Coculi, la "Pesquisa por localidade" offre en fait les numéros 1164-001/033.
  3. En ce qui concerne les zonas postais  (zones postales), soit les trois chiffres après le tiret, autres incohérences. Dans le cas du tout petit village de Corvo qui comprend une dizaine de maisons dont les 2/3 seulement sont habitées, il a été divisé en trois zones postales. Pourquoi? Peut-être en vue du développement de ce village dans un futur lointain, très très lointain, car, faut-il le préciser, la zone est en voie de désertification, la population jeune est partie à la ville ou sur une autre île et plus encore, le village est désservi uniquement par un sentier pédestre, très touristique il est vrai, mais sans voitures ni motos donc. Aussi, il est plus probable que le village soit abandonné ou du moins très très peu peuplé dans les générations à venir. Par ailleurs, nous avons trouvé une référence au code 1120 qui n'est autre que "Ribeira de Ponta do Sol". Il ne s'agit pas d'un village, mais d'un faubourg ou un lieu-dit attenant à la ville de Ponta do Sol. Or, ce lieu-dit est aussi grand qu'un terrain de football et comprend tout au plus une dizaine d'habitations. Certes leurs nombre peut et va probalbement croitre, mais était-il nécessaire de le diviser en 3 zones postales? La structure de l'espace est telle qu'on en fait le tour en 5 minutes et se situant sur le passage d'un cours d'eau dangereux en période de pluies (d'où le "Ribeira"!), elle ne permettra pas la construction d'un immeuble ni une densité de population forte. L'ARME a prévu la parade. Elle attribue des numéros de zones postales, mais pour "les unités territoriales et les zones postales abandonnées, les codes devraient être supprimés, ne plus être utilisés, ne conservant les codes qu'aux fins de l'histoire de l'unité en question." Ne serait-il pas plus judicieux de déterminer des codes en fonction des réalités du terrain plutôt que de manière théorique depuis les bureaux de Praia?
  4. Ceci nous amène au dernier point: les critères de delimitation et d'actualisation des zones postales". Ils sont au nombre de trois (essentiellement physiques et géographiques), mais étonnament et malheureusement, il ne tiennent aucun compte des "zones administratives" existantes, tels que Chão, Kilombo, Monte-Sossego, Tchetchenia etc. pour la ville de Ponta do Sol. Or, la population se reconnaît totalement dans ces zones administratives, ne serait-ce que pour le carnaval. Bien souvent, ceux qui vivent dans une zone ne veulent pas habiter dans une autre pour des raisons économiques, sociales ou relationnelles. Il serait donc judicieux que l'ARME prennent pleinement en considération ces zones existantes dans l'établissement des "zones postales" du code postal.
En conclusion, une fois de plus, l'administration caboverdienne a mis en ligne un outil inachevé et donc non opérationnel, au lieu de le paufiner et de l'offrir une fois stable et pleinement exploitable. C'est regretable, car l'idée en soit n'est pas mauvaise.

Plus encore, à la suite du décès de l'écrivain Teobaldo Virginio en décembre 2020, nous avons soumis l'idée de créer une dynamique pour nommer les rues des chaques villes et villages, et plus particulièrement celle de Ponta do Sol dans laquelle nous vivons. La population serait ainsi invitée à participer en proposant des noms, puis chaque habitant en votant pour le nom définitif de sa propre rue. Les plus grandes rues ou les plus importantes seraient conservées pour les personnages historiques ou célèbres du pays, tels Amílcar Cabral, Césaria Évora, António Aurélio Gonçalves...
Sans suite!
Or, non seulement cela ferait plaisir aux habitant(e)s, mais en plus cela serait utile pour l'administration du pays et la gestion des communes, sans oublier la distribution du courrier qui est le sujet de ce post critique.
​Qui sait, peut-être qu'un jour une Caboverdienne ou un Caboverdien aura l'idée géniale de nommer les rues du pays et alors, la population sera invitée à participer... 

Christophe Chazalon
​21/05/2021

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Lecture: une politique gouvernementale incohérente (2021)


Ce site à pour vocation première la transmission gratuite des sources. Et il y parvient à merveille si l'on en croit sa fréquentation qui augmente chaque mois.
Tout au long de nos recherches et de nos lectures, nous avons été choqués et attristés par la politique de l'actuel Gouvernement caboverdien en matière de lecture et de diffusion de l'écrit. Pourquoi? Parce qui si son Excellence, M. Abraão Vicente, Ministre de la culture et des industries créatives est passé maître en relations publiques et autres mondanités utiles à la diffusion positive de l'image du Cabo Verde, il s'avère cependant totalement incompétent en matière de diffusion culturelle. On ne diffuse pas la culture en faisant des galas ou des festivals. On diffuse la culture en mettant en place des structures opérantes, fonctionnelles et, plus que tout, accessibles à la population. Les bibliothèques en sont une, mais dans le cas du Cabo Verde, outre l'internet, la structure la plus importante pour favoriser la lecture, ce sont les médias. Or, M. Vicente est en guerre contre les médias, en particulier la presse que non seulement il déteste, mais qu'il n'hésite pas à insulter ouvertement à l'occasion de ses prises de parole. Pourtant les solutions simples et efficaces existent.
Le seul point que M. Vicente ne peut développer de sa seule initiative et qui a un coût important, c'est l'accès à internet. L'internet au Cabo Verde est trop cher et c'est pourtant le meilleur, pour ne pas dire le seul, moyen de développer le pays et en particulier l'éducation et la culture. À quoi s'ajoute, il est vrai, le coût de l'électricité, toute aussi cher que l'accès internet.
Mais, hormis cela, le reste ne demande pas beaucoup plus de ressources humaines ou institutionnelles, car tout est déjà existant. Ce qu'il faut c'est discuter et trouver les accords avec les principaux intéressés. Mais discuter diplomatiquement n'est pas le fort de M. Vicente qui pense que SA vision est la bonne, alors que dans les faits, SA vision vise le succès pour toujours atteindre l'échec, à l'exception de l'inscription de la "morna" au patrimoine mondial de l'UNESCO. 
On ne favorise pas la lecture en rééditant des classiques de la littérature caboverdienne de 200 ou 300 pages. Au Cabo Verde, les gens n'aiment pas lire. Dix pour cent tout au plus ont ce plaisir. Les étudiants, "grands lecteurs" dans le pays, y voient avant tout une contrainte imposée pour leur diplôme. Aussi, les quatre-vingt dix pour cent restant ne vont pas se lancer dans la lecture d'un pavé de 300 pages. Il faut arrêter de délirer, car à ce niveau là on est dans le domaine du délire et non du rêve  ! Et pourtant, le Gouvernement se félicite de rééditer des classiques de la littérature caboverdienne pour encourager la lecture à chaque sortie d'un nouveau volume.
La toute dernière annonce grandiloquente. le Plano nacional da leitura (PNL) est tout aussi discutable. Ce 23 avril, à Praia, Mme Eleonora Sousa a annoncé à la presse que 90 oeuvres, essentiellement caboverdiennes (une excellente chose, la littérature caboverdienne existe bien, elle est réelle, notre site www.lirecapvert.org le démontre) ont été sélectionnées pour favoriser la lecture, des "0 anos" aux "maiores de 16 anos" (web). Excellent! Mais pour cela on crée un site web. Et pire, celui-ci est en cours de construction. Il n'est pas encore mis en ligne et donc consultable. Aussi, l'annonce arrive avant la mise en place comme souvent au Cabo Verde, sous la pression politique, nous ont expliqué plusieurs intéressés qui réprouvent le procédé, mais doivent céder aux Messieurs empressés de "paraître". De l'annonce, de l'annonce, de l'annonce, le concret pour plus tard, peut-être... Pour preuve, la Bibliothèque nationale du Cabo Verde a bien un nom de domaine enregistré, mais n'a toujours pas de "vrai" site web, avec accès aux catalogues, aux news, etc. Juste une page blanche avec un logo. Les archives nationales ont bien un site web développé, mais la quasi totalité des onglets en sont inactifs, autrement dit "vide", une sorte de site web fantôme. Le Gouvernement peut donc se targuer du fait que les institutions du pays ont des sites web, mais dans les faits, concrètement, il n'y a... rien, juste une image.
Quoiqu'il en soit, qui au Cabo Verde aujourd'hui à accès à l'internet (un internet fonctionnel, sur lequel on peut travailler, étudier, pas Facebook ou Messenger)? Quel pourcentage concret de la population à un ordinateur et sait s'en servir? L'INE a les chiffres et ils sont juste incroyables. Alors comment le Gouvernement et M. Vicente entendent-ils développer le goût pour la lecture avec un moyen qui n'est pas accessible à la très grande majorité de la population? Effet d'annonce encore et toujours.
On ne le répétera jamais assez, outre l'accessibilité au web à petit prix pour la population, le goût pour la lecture passera OBLIGATOIREMENT par la presse. Or, la presse au Cabo Verde est quasi inexistante et le peu qui existe est vilipendé et mis à genoux par la politique de M. Vicente et du Gouvernement, alors que la plupart de ces hommes qui dirigent, le Président de la République en tête, M. Jorge Carlos Fonseca, se veulent écrivains et publient régulièrement un livre de leur cru. Pour diffuser le goût de la lecture, il faut mettre en place un réseau efficace de distribution de la presse dans tout l'archipel et pas seulement à Praia, Mindelo ou Sal. Or, M. Vicente, dans l'une de ses joutes oratoires anti-média, a simplement décrèté que ce n'était pas là... le rôle de l'État. Faut-il en dire plus ?
En conclusion, pour que le pays avance et que la lecture se diffuse, il apparaît évident que soit il faut changer de Ministre de la Culture soit il faut que le Ministre de la Culture change! Ou du moins, il lui faut évoluer vers plus de diplomatie, de concertations et moins d'égo.
Les solutions existent, nous les connaissons. Elles sont simples et efficaces. Maintenant... nous ne sommes pas ministre!

Christophe Chazalon

23/04/2021

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lirecapvert.org : work in progress bibliographique en pays pauvres (2021)


​lirecapvert.org: bibliographic work in progress in poor countries

 
En mai 2018, après deux années de résidence[1] dans l’archipel du Cabo Verde[2], il est apparu utile et nécessaire de créer un site web accessible gratuitement dans le monde entier et regroupant le maximum d’informations sur ce pays. Dans un premier temps, l’axe principal était la littérature, deuxième champ culturel d’importance après la musique. Mais après la rédaction de pages descriptives et bibliographiques pour les cent écrivain(e)s les plus importants, l’axe s’est développé sur l’ensemble des champs de recherche, que ce soit en sciences de la Nature, en sciences de la Terre ou en sciences sociales, de l’éducation, politiques ou économiques[3].
Simultanément, afin de faciliter et de parfaire le référencement bibliographique, une collection d’ouvrages, périodiques, thèses, mémoires et autres écrits portant sur l’archipel a été créée. Elle comprend à ce jour plusieurs centaines de documents papier (livres et périodiques) et plus de 2'000 PDF[4].
Le but de cet article est de décrire le processus de ce work in progress, mais également de présenter les difficultés rencontrées, considérant le fait que le Cabo Verde est un pays pauvre, entré en 2007 seulement dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire, et dont l’économie et le développement des infrastructures sont encore déficients.
Le processus et son résultat pourront dès lors servir d’exemple pour l’élaboration de bibliographies générales pour d’autres pays en voie de développement, encore trop peu visibles et peu considérés par les scientifiques et universitaires[5].
 
Contexte et premiers constats
Au début du projet, il apparaissait que le Cabo Verde était un pays très peu étudié et mal connu. Un parcours rapide sur le web, ainsi que la compulsation des bibliographies offertes par les mémoires et thèses universitaires confirmaient cette impression. La première estimation tournait autour de 2'500 à 3'000 références maximum. Un chiffre faible, mais acceptable considérant le contexte. Pour preuve, les bibliographies existantes (découvertes au fur et à mesure du développement du site) confirment toutes ce point:

  • René Pélissier (2015), Portugal, Afrique, Pacifique: une bibliographie internationale critique (2005-2015), Orgeval (FR): Éditions Pélissier, 562 p.  (coll. Ibero-Africana)
  • Maria Emília Madeira Santos / Maria Manuela Ferraz Torrão / Maria João Soares (2008), "Para uma bibliografia de Cabo Verde", Economia e sociologia: África  ​(Évora), n° 85, p. 149-153  (web)
  • Caroline S. Shaw (1991), Cape Verde: world bibliographical series, vol. 123, Oxford (GB) / Santa Barbara (US): Clio Press, 190 p.
  • Joseph M. McCarthy (1977), Guinea-Bissau and Cape Verde Islands: a comprehensive bibliography, New York / London: Garland Publishing Inc, 196 p. (col. Garland Reference Library of Social Science, n° 27)
  • Mary Jane Gibson (1967), Portuguese Africa, a guide to official publications, Washington (US): Library of Congress, 217 p.: pour le Cap Vert, en particulier les pages 39-43  (web)
  • Helen Field Conover (1963), Africa South of the Sahara: a selected, annotated list of writings, Washington: Library of Congress, 354 p.: pour le Cap Vert, en particulier les pages 312-314  (web)
  • Julius Franz Schütz (1929), Bausteine zu einer Bibliographie der Canarischen, Madeirischen und Capverdischen Inseln und Azoren (bei einschl. 1920), Graz: U. Moser, 144 p.  (coll. Bücherkunde in Einzeldarstellungen, n° 2)

Plus encore, de leur côté, les travaux universitaires tout autant que scientifiques, tous champs confondus, ont tendance à reprendre systématiquement les mêmes références bibliographiques, sans véritablement approfondir le sujet en cherchant l’ensemble des références disponibles. Ceci est particulièrement vrai pour la littérature et plus étonnamment, pour les sciences de la Nature ou de la Terre, telles que la Zoologie, la Botanique ou la Volcanologie.
Il faut préciser ici que dans un tout premier temps, seuls les titres d’ouvrages ou d’articles comportant les mots « Cap Vert » et toutes leurs déclinaisons étaient considérés. Les termes « Macaronésie », « îles de l’Atlantique », « Afrique de l’Ouest », etc. n’entraient pas en ligne de compte. Dans un deuxième temps, les articles de périodiques caboverdiens, voire des PALOP, qui traitaient directement du Cabo Verde, même si le titre ne comprenait pas cette mention, ont été intégrés.
Or, lirecapvert.org offre aujourd’hui un tout autre point de vue. Le Cabo Verde est, dans les faits, un pays très bien étudié et ce, tous champs confondus. La bibliographie proposée sur le site est, à ce jour, la plus importante sur ce pays. Elle comprend plus de 7'500 références qui, d’après nos nouvelles estimations, devraient encore doubler. Linguistique (créole, usage du portugais…), Éducation, Zoologie, Botanique, Volcanologie, Société (immigration – émigration en particulier), Santé sont les grands gagnants.
Comment cela est-il possible? On note au moins quatre raisons principales :

  1. L’information est éparpillée et très mal référencée.
  2. L’accès à l’information est difficile dans l’archipel essentiellement pour des raisons économiques et géographiques, mais également à l’étranger, car les productions caboverdiennes sont excessivement mal diffusées.
  3. Les sources sont rédigées dans de nombreuses langues (portugais, anglais, français, espagnol, allemand, hollandais, italien, mais aussi polonais, roumains, suédois, russe, chinois, japonais, etc.), rendant plus difficile la recherche. La langue est aussi une difficulté pour les Caboverdien(ne)s, car ils parlent tous créoles, mais rares sont ceux qui maîtrisent pleinement la langue officielle, à savoir le portugais ou une autre langue (généralement anglais ou français, voire espagnol). Ce manque de maîtrise est aussi un des facteurs essentiels du peu de goût pour la lecture.
  4. Plus regrettable, un manque de curiosité de la part des chercheur(se)s et étudiant(e)s dans et hors archipel les pousse à se cantonner aux références connues. La faute tient donc tout particulièrement aux professeurs dirigeant mémoires et thèses qui ne se soucient pas assez de la bibliographie, donc de la richesse des sources employées par leurs étudiants dans leurs travaux de recherche, ce qui est compréhensible au niveau de la licence, mais difficilement acceptable au niveau de la maîtrise ou du doctorat.

Or, le constat est sans appel: une information difficile d’accès n’est pas une information inexistante. Avec un peu de persévérance et de maîtrise technique des outils informatiques, on peut trouver ce qui paraît inexistant au premier abord, par exemple en ne se cantonnant pas à la première page de réponses de Google, mais en compulsant la totalité des pages offertes ou en déplaçant les mots dans la recherche Google, voire en les doublant, car les résultats offerts sont différents.
 
Difficultés caboverdiennes
La première difficulté rencontrée au Cabo Verde est l’accès aux sources. Elle prend différents aspects :

  • Économique: la population caboverdienne est pauvre, tout autant que l’État qui la gouverne. Aussi, la culture et l’éducation supérieure ne sont pas encore une priorité. À la suite de l’indépendance en 1975, l’État a rapidement mis en place une campagne d’alphabétisation de la population et développé des écoles primaires. Cette politique a très bien fonctionné, si bien que le Cabo Verde n’a rien à envier aujourd’hui aux pays riches sur ce plan[6]. Dès lors, l’État tente de développer les études supérieures, non sans difficulté, privilégiant de très loin la quantité à la qualité. Trop d’universités ont été créées[7], pour former des étudiants dans des domaines inutiles à l’économie du pays. Plus encore, le niveau en est faible, en particulier parce que le niveau du corps enseignant est faible[8]. Le gouvernement poursuit cependant son développement de pôles universitaires au détriment de la qualité et des compétences, ce qui aura immanquablement un impact sur la société. Trop de théoriciens et pas assez de techniciens sortent des universités, trop de diplômés et pas assez de spécialistes compétents, car le but visé est le diplôme, non l’excellence et la maîtrise. En novembre 2018, le professeur et chroniqueur Manuel Brito-Semedo précisait « dans mon rôle de professeur d’Université, j’ai été confronté à la frustration concernant la mauvaise préparation des étudiants pour manque de lecture. J’en suis venu à établir que, dans mes disciplines, à l’occasion des deux évaluations semestrielles, l’une d’elles devait porter, obligatoirement, sur la lecture complète d’un ouvrage spécialisé et non pas seulement sur des articles ou des chapitres de livres photocopiés. Parfois je provoque les étudiants en leur disant qu’il n’y a pas beaucoup de différence entre une personne qui ne lit pas et une personne qui ne sait pas lire. Il est inquiétant de voir que souvent les étudiants ne lisent pas parce que leur professeurs, eux-mêmes, ne lisent pas. Après tout, comme on l’attribue en général à Mário Quintana, poète, traducteur et journaliste brésilien : “les livres ne changent pas le monde. Ce qui change le monde, ce sont les personnes. Les livres ne font que changer les personnes”. »[9]
  • Géographique: le Cabo Verde est un archipel composé de dix îles dont neuf habitées. Les transports sont de piètre qualité et cher. À la suite de la pandémie survenue en mars 2020, la compagnie aérienne nationale, Cabo Verde Airlines, n’a toujours pas repris son activité. Les transports maritimes inter-îles ont aussi fortement diminué à la suite de la privatisation de l’ensemble des liaisons et plus particulièrement à cause d’avaries survenues sur des bateaux trop vétustes ou peu conformes aux types de mer naviguée.
  • Accessibilité des sources: les bibliothèques sont rares, pour ne pas dire inexistantes. En novembre 2018, Manuel Brito-Semedo dressait un bilan inquiétant : il n’existe que dix bibliothèques municipales pour vingt-deux municipios[10]. Par ailleurs, le Gouvernement actuel tente de développer la lecture auprès de la population et en particulier les jeunes. Mais les décisions politiques sont dénuées de bon sens. En effet, rééditer les classiques de la littérature caboverdienne, tel le roman Chiquinho  de Baltasar Lopes, n’a aucune chance d’amener la population à lire. C’est pourtant le choix qui a été fait et qui vient d'être relancé en cette fin avril 2021, avec le Plano nacional da leitura (PNL) qui prévoit un site web (en construction) avec le référencement de 90 oeuvres "bibliográficos" (?) esssentiellement caboverdiennes (un excellent point), visant à amener la population et en particulier les jeunes à lire, avec un résultat évident pour la petite enfance, une réussite probable, mais pour les plus grands: un échec[11a].
Au contraire, à la demande de soutien de l’État par les médias papier, le ministre de la Culture Abraão Vicente a opposé une fin de non-recevoir, décrétant que cela n’était pas du ressort de l’État. Or la diffusion massive de périodiques, journaux ou revues, comme cela se fait dans le monde occidental, agirait très favorablement sur la lecture auprès de la population, car les périodiques sont plus faciles à lire et moins cher que les livres. Pour l’heure, les journaux hebdomadaires (il n’existe pas de quotidien au Cabo Verde) ne sont mêmes pas distribués sur les neuf îles de façon régulière et les revues sont diffusées uniquement à Praia. La pandémie de Covid-19 n’a fait qu’empirer la situation. La raison inavouée de tout ceci : le Gouvernement entend museler la presse caboverdienne économiquement et légalement, car elle la trouve trop critique et pas assez en faveur de la politique menée. Un point de vue fortement critique, il est vrai, mais corroboré par le fait que depuis 2019, le Cabo Verde a chuté dans le classement du Economist Intelligence Unit, groupe s’intéressant au niveau démocratique des régimes politiques de 167 pays. Moins trois places en 2019, moins quatre en 2020 et moins deux en 2021, le Cabo Verde atteint aujourd'hui la 32e place du classement et fait dès lors partie des pays considérés comme des « démocraties imparfaites »[11b]. Plus encore, le 20 avril dernier, Reporters sans frontières précisait que le Cabo Verde avait perdu encore 2 places dans le classement mondial de la liberté de la presse, passant de la 25e à la 27e place sur un total de 150 pays, ce qui montre bien qu'il y a une recul dû à la seule politique du Gouvernement caboverdien[11c].
  • Édition- diffusion: l’accès aux livres est très difficile, car les livres sont chers, mais aussi parce qu’il n’existe pour ainsi dire pas de librairies au Cabo Verde. Le problème majeur est la distribution des éditions qui n’est pas centralisée. Plus encore, le système postal est fonctionnel, mais peu rapide et simplifié à l’extrême. Aucune distribution de courrier n’est effectuée, aucun facteur n’existe[12]. Les habitants doivent aller chercher leur courrier, factures et autres au bureau postal le plus proche, parfois à des dizaines de kilomètres. Dès lors, les étudiant(e)s ont essentiellement accès à des photocopies.
  • Internet: une source essentielle pourtant inaccessible, car très cher. Un abonnement illimité, 3G, de qualité convenable et fonctionnel, coûte 6'500 escudos par mois soit environ 60 euros, sachant que le salaire minimum depuis novembre 2018 est de 13'000 escudos (environ 115 euros) pour six jours de travail par semaines. On comprendra donc que l’accès à l’information numérique n’est pas plus facile que l’accès à l’information au format papier.

Des solutions simples et efficaces existent, mais elles ne sont pas utilisées par manque de volonté politique essentiellement[13], et de personnel qualifié, en particulier dans les champs du numériques et du marketing. Les universités tentent de palier ce défaut en rendant l’internet accessible sur les campus et en nourrissant les bibliothèques, mais le manque de moyen financier limite leur action. Le gouvernement, lui, et plus particulièrement le Ministère de la culture et des industries créatives, se focalise pour l’heure sur le contenant et non le contenu, développant les festivals et les Prix d’excellence pour offrir une image idéale du Cabo Verde à l’intérieur et à l’extérieur du pays, au lieu de se focaliser sur la diffusion et la mise en place de réseaux compétents et efficaces. Ceci est d’autant plus incompréhensible qu’il existe déjà un instrument fort bien conçu, mais mal géré et utilisé : l’Institut caboverdien du livre et du disque (ICLD)[14], qui lui n'a cependant aucun site sur le Web.
Pour confirmer ce point de vue, il suffit de prendre le cas des bibliothèques et des archives. La bibliothèque nationale possède un site internet, www.bn.cv, qui comprend… une seule page d’accueil ou une "error 522" suivant les jours. L’essentiel de la communication se fait par l’entremise de sa page Facebook[15]. Quid du catalogue en ligne! Les Archives nationales de Cabo Verde (ANCV) semblent mieux loties. Elles possèdent un site web développé : www.arquivonacional.cv. Celui-ci comprend un menu et un accès au catalogue en ligne, sauf que, toutes les rubriques du menu sont pour l’heure (mars 2021) totalement inactives. Il en va de même de la page « Biblioteca digital » sur le site web de l’université privée Uni Piaget[16]. La bibliothèque municipale de Mindelo, qui comporte un important fond d’ouvrages d’auteur(e)s caboverdien(ne)s, possède un catalogue en ligne, mais y accéder est extrêmement difficile si on ne connaît pas le nom de domaine : http://bmsv.biblioteca-online.net, (qui ne fonctionne plus au 23/03/2021) faute à un référencement intelligent et efficace pour les moteurs et méta-moteurs de recherches usuels. Autres faits troublants, si les archives nationales sont classées méthodiquement, il n’en est rien des archives des Câmaras municipais  des vingt-deux concelhos  du pays, conservées généralement en vrac dans un local inadapté, en proie à la poussière et l’humidité excessive lors de la saison des pluies. De mêmes, les bibliothèques regroupent bien les ouvrages suivant leur thématique, mais il est excessivement rares que ceux-ci soient classés suivant leur côte, facilitant la recherche tout autant que l’inventaire rapide.
On le comprend aisément au vue de ces informations : la recherche au Cabo Verde est difficile et compliquée, relevant plus du parcours du combattant que du travail de recoupement et d’analyse.
 
Difficultés hors Cabo Verde
Les difficultés rencontrées par les étudiant(e)s et spécialistes à l’étranger résultent pour l’essentiel des difficultés internes au Cabo Verde, mais pas seulement. En effet, la pratique montre que le phénomène est inhérent aux pays africains de langue officielle portugaises (PALOP), mais aussi au Portugal et au Brésil. Si des progrès ont été faits ces vingt dernières années, beaucoup reste à faire en matière de référencements, de bibliographie et de diffusion, mais plus encore en matière de recherches universitaires. Au contraire de ce qui est pratiqué dans les pays d’Europe de l’Ouest, les dissertations, mémoires et thèses ne visent pas à l’utilisation exhaustive des sources sur un sujet donné. Les étudiants, et donc les professeurs en charge de leur suivi, se contentent de quelques références sur la thématique, le tout enrobé de plus ou moins de sources secondaires, voire tertiaires. Ainsi dans tout travail de recherche sur le Cabo Verde, on retrouve systématiquement l’ouvrage de référence d’Antonio Carreira, Cabo Verde, formação e extinção de uma sociedade escravocrata (1460 – 1878)  paru en 1972. Peu importe qu’il soit mentionné en note ou pas, et qu’il ait été lu ou pas. L'étudiant(e) juge bon de l'intégrer à sa bibliographie et le professeur accepte cela sans autre. Au contraire, il est rare de trouvé la mention des trois volumes de L’história geral de Cabo Verde, éditée entre 1991 et 2002 sous la direction des professeurs Luis Albuquerque et Maria Emília Madeira Santos, alors qu’il s’agit là de sources secondaires de premier plan, et qui plus est, aujourd’hui disponible gratuitement en ligne.
Autre exemple constaté dans ces pays: un(e) étudiant(e) qui porte sa recherche sur un(e) auteur(e) n’a pas l’obligation d’avoir lu l’intégralité de son œuvre, mais se contente à chaque fois de mentionner deux ou trois œuvres, rarement plus. Les ouvrages sont peu accessibles, mais les bibliothèques portugaises et brésiliennes conservent cependant l’essentiel de ces œuvres, de même que les principales bibliothèques caboverdiennes. La compilation faite dans le cadre de lirecapvert.org et la collection créée en parallèle le montrent. Donc cette faiblesse dans les travaux étudiants tient plus au manque de motivation et d’intérêt que de matériaux.
Il est dès lors faux de dire que le manque d’accessibilité est cause du manque de qualité des travaux universitaires ou scientifiques. Une accessibilité réduite ne signifie pas une accessibilité inexistante. Il faut juste faire un peu d’effort pour trouver et le rôle du corps enseignant est de guider et de stimuler les étudiants dans cet effort.
 
Points positifs existants
Après ces critiques négatives, il faut mentionner les points positifs. Tout d’abord, contrairement aux pays anglo-saxons et leur système-monde[17], les pays de langues portugaises ont opté pour le libre-accès (open access) pour tout ce qui touche à la recherche scientifique universitaire, afin de favoriser la diffusion et stimuler la recherche. Ceci a deux conséquences importantes :

  • Les dissertations, mémoires et thèses, mais aussi nombre d’articles, d’actes de colloques, de tables rondes ou de conférences etc. sont accessibles gratuitement en ligne;
  • Les universités, en particulier brésiliennes, ont créées des revues spécifiques pour chaque domaine d’investigation à travers lesquelles les étudiant(e)s font leurs premières armes d’auteur scientifique ou spécialisé. Ces revues sont elles aussi toutes accessibles en ligne et généralement bien référencées par les moteurs et méta-moteurs de recherche.

Plus encore, ces pays ont développé, grâce à la volonté politique, des bases de données importantes regroupant l’essentiel des PDF des études précitées, soit pour une université, soit pour un pays, ceci à l’image des sites de bibliothèques numériques, tel que Gallica en France. Pour le Cabo Verde, le plus important est le Portal do conhecimento de Cabo Verde[18].
À cela s’ajoute des méta-catalogues de documents conservés dans les bibliothèques, archives et autres institutions portugaises, tel que l’incontournable Portal das memórias de África e do Oriente de la Fundação Portugal-África, créée en 1997[19].
Nous détaillerons ci-après les plus et les moins de ces sites.
Le constat est donc encourageant pour l’avenir grâce à l’utilisation toujours plus importante de l’internet, de plus en plus d’informations structurées apparaissant sur la toile gratuitement, et ce pour autant que le prix de connexion diminue drastiquement.
 
Problèmes, difficultés et écueils dans l’élaboration de lirecapvert.org
Comme il a été dit précédemment, le site lirecapvert.org a été élaboré de manière progressive. Le champ d’abord uniquement axé sur la littérature caboverdienne a été élargi à tous les champs, sans distinction. La première approche qui se contentait de consulter des catalogues de bibliothèque en ligne et les moteurs et méta-moteurs de recherche web tels que Google, Duck-Duck Go, Qwant etc., s’est vite avéré limité et insuffisant.
Sur le plan de la bibliographie, il a fallu d’abord définir des entrées spécifiques pour regrouper les références bibliographiques de manière pertinente. On aurait pu (et peut-être dû) se baser sur la classification décimale de Dewey ou la classification décimale universelle si communes aux bibliothèques. Mais ces systèmes de classement ne collaient pas suffisamment avec le cas du Cabo Verde, car trop généralistes. Nous avons donc préféré établir une liste de 29 sections basées sur les sources bibliographiques et leurs thématiques intrinsèques. On pourra bien évidement critiquer ce choix, mais il a l’avantage d’éviter les redondances au sein de la bibliographie finale.
Sur le plan méthodologique, les recherches se devaient d’être systématiques afin d’éviter de partir en tous sens, ce qui a été inévitablement le cas au début du projet, ne sachant pas où nous allions concrètement. On peut classer les sources sur lesquelles se basent les recherches comme suit :

  1. Catalogues de bibliothèque en ligne
  2. Sites d’archivage en ligne
  3. Sites de périodiques en ligne
  4. Blogs et web sites caboverdiens
  5. Bibliographies dédiées au format papier
  6. Bibliographies de travaux universitaires ou scientifiques

Chaque « source » précédente a été approchée et fait encore aujourd’hui l’objet d’un travail de recherche méthodique[20].

  1. Les catalogues de bibliothèque en ligne ont été les premiers utilisés, car au départ il nous intéressait avant tout de parfaire la bibliographie des cent principaux auteur(e)s caboverdien(ne)s. Il suffisait donc d’entrer le nom de chacun(e) sur les catalogues des principales bibliothèques nationales ou situées dans des pays de langue portugaise pour obtenir un maximum de résultats pertinents. Comme mentionné précédemment, les catalogues de bibliothèques caboverdiennes sont quasiment inexistants en ligne. Pour les autres bibliothèques, le constat est ambivalent : la littérature caboverdienne n’est pas conservée d’une manière exhaustive ou conséquente dans chaque bibliothèque en particulier, mais elle l’est si l’on considère l’ensemble des catalogues des bibliothèques du territoire. Les auteurs les plus célèbres voient leurs œuvres mieux conservées au Cabo Verde. Mais les auteur(e)s vivant par la suite au Portugal ou au Brésil sont privilégiés par les bibliothèques de ces pays par rapport à leurs homologues caboverdiens vivant dans l’archipel. Par ailleurs, le principal défaut de ces catalogues c’est que bien souvent ils ne font pas la distinction entre auteurs homonymes. Dans les faits, pourtant, il existe plusieurs auteur(e)s portant les noms de Vera Duarte, Jorge Barbosa, Manuel Ferreira, Pedro Cardoso, Oswaldo Osorio etc. Rares sont les bibliothèques qui les différencient. Enfin, ces catalogues en ligne sont établis par des agents qui n’ont pas tous les qualités requises pour un tel travail qui exige minutie et patience. Les bibliothèques caboverdiennes en souffrent, car leurs catalogues en ligne sont très lacunaires et irréguliers en matière de saisie d’informations bibliographiques. Mais elles ne sont pas les seules. Le méta-catalogue Memórias d’África e d’Oriente est remarquable par le volume de références qu’il offre aux chercheurs et spécialistes. Il consiste en une compilation de catalogues de bibliothèques et d’instituts en ligne et offre pour un document plusieurs entrées, soit une par catalogue qui le référence. Malheureusement, après utilisation, le constat est qu’il comporte un très grand nombre d’erreurs en matière de données pures, en particulier en ce qui concerne les pages et les années, voire les numéros de périodique. Le fait d’avoir plusieurs entrées permet une confrontation et donc de corriger la plus grande partie de ces erreurs. Mais, fait regrettable, il est apparu que pour le catalogue de la Biblioteca nacional portuguesa de Lisbonne, un des agents en charge du catalogage n’a pas été des plus respectueux, modifiant les titres pour les rendre amusants, voire racistes ou grossiers. Si bien qu’il ne serait pas inutile que la BNL entreprenne une révision complète et systématique des références bibliographiques de son catalogue en ligne.
  2. Les sites d’archivages (repositório  en portugais) en ligne sont multiples et variés, mais sont couramment définis comme « bibliothèque digitale ». Ils mettent à disposition des ouvrages, des articles, des mémoires ou des thèses numérisés, généralement sous format PDF, téléchargeables ou plus rarement uniquement consultables en ligne. Pour les livres édités, on trouve essentiellement ceux tombés dans le domaine public, mais pas toujours. Certaines maisons d’édition acceptent la mise en ligne après un délai de carence de un à trois ans. Par ailleurs, certaines législations nationales sont plus larges en matière de droits d’auteur et autorisent les institutions publiques à diffuser certains documents édités suivant des critères précis (localisation, type de public, etc.). Comme on l’a vu précédemment, à l’exception du mastodonte américain archive.org, l’essentiel de ces sites d’archivages provient des pays de langue portugaise (la CPLP), et de plus en plus, de pays européens non anglo-saxons, dont la France. En effet, une nouvelle législation européenne est en cours pour favoriser l’open access  de toute édition scientifique financée tout ou partie par des fonds publics, à l’image de ce qui se fait déjà aux Portugal, Brésil et PALOP. Ces sites sont de loin la plus grande source de références bibliographiques, en particulier pour les documents contemporains. Au contraire des bibliothèques dont les catalogues évoluent lentement, ils nécessitent une consultation annuelle car l’intégration des documents est rapide et souvent importante. Notons que dans le cas du Portal do conhecimento de Cabo Verde, l’enthousiasme est moins grand. Tout d’abord la plateforme est tout sauf ergonomique. Mal conçue, redondante, elle n’offre pas le confort d’utilisation des autres plateformes portugaises ou brésiliennes, ceci probablement pour des raisons de manque de compétences des administrateurs et webmasters, qui n’ont pas acquis les logiques ni la rigueur occidentale, ou pire, ont créé un outil qu’ils n’utilisent pas, donc ignorent les problèmes qui se posent. Par ailleurs, les liens des PDF sont souvent caducs ou les documents ont été supprimés au fil du temps sans que l’on ne sache pourquoi (problèmes de serveur, de maintenance, de droits d’auteur etc.) Enfin, toujours contrairement aux autres plateformes, les informations bibliographiques sont trop lacunaires et nécessitent plusieurs clics car disséminés sur plusieurs pages, ce qui n’est pas favorable à la recherche ni au recensement.
  3. À l’image des précédents, les sites de périodiques en ligne sont généralement bien référencés, facile d’accès, ergonomiques et riches en informations. En France, on citera tout particulièrement le site érudit.org. Ces sites peuvent être dédiée à une ou plusieurs revues d’une institution (une université par exemple) ou bien être plus large. Dans le cas des anglo-saxons, suivant le concept mercantile du système-monde, les articles sont très majoritairement payants et les prix élevés. D’autres de ces sites sont accessibles gratuitement pour les étudiants ou les lecteurs de bibliothèques. En fait, les universités ou les bibliothèques paient un abonnement et mettent ce service gratuitement à disposition de leurs membres. C’est le cas de Jstor.org, l’un des plus importants en la matière, qui prévoit même des forfaits pour des indépendants non affiliés à une université ou une bibliothèque, à savoir un abonnement annuel de 199$ ou 19,50$ mensuel pour une consultation illimitée. Une somme raisonnable lorsque l’on sait que les sites anglo-saxons Elsevier, Springer, Wiley, Taylor and Francis online ou encore Cambridge demandent 30€ à 45€ par articles en ligne téléchargeable sous format PDF. Enfin, si ces derniers sites sont très clairs sur l’utilisation des droits d’auteurs, d’autres le sont moins. C’est le cas par exemple du site américain Scribd qui rejette toute accusation de spoliation des droits d’auteur, alors qu’il met en ligne des PDF sans autorisation et pire, qu’il fait payer ses visiteurs pour y avoir accès, alors que la quasi-totalité de ces PDF sont dans les faits gratuits et collectés par des bots informatiques sur le web. Non payants, mais tout aussi problématiques pour le référencement bibliographique scientifique, les sites tels que Academia ou Researchgate. En effet, ceux-ci mettent en ligne gratuitement des PDF de travaux de recherches universitaires ou scientifiques. Les auteurs mêmes sont à l’origine de ces dépôts sur leur compte personnel (bien que pas toujours en accord avec leur contrat éditorial). Mais il faut être attentif au fait qu’il s’agit souvent non de la version définitive éditée, mais d’une version antérieure. Ce qui pose quelques problèmes lors du référencement bibliographique. Comment citer ces sources? Version d’auteur? Version non éditée (quand bien même une version éditée existe)? Etc. Quoiqu’il en soit, ces sites sont à consulter au moins une fois par année pour la mise à jour de la bibliographie envisagée.
  4. Les blogs et web sites caboverdiens peuvent aussi être utiles, considérant la faible diffusion des éditions caboverdiennes[21]. On notera cependant, à l’image de ce qui se fait dans le reste des pays de langue portugaise, les auteurs ne se soucient guère du référencement bibliographique. Ils ne s’intéressent ni à la pagination ni à l’année d’édition. Quant à la couverture des ouvrages, elle est totalement délaissée que ce soit sur les sites des librairies en ligne, des bibliothèques ou ces blogs. Seul le contenu et l’auteur semblent sources d’intérêt. On peut cependant les consulter régulièrement pour voir si une information n’apparaîtrait pas, car au Cabo Verde, les documents sont en partie dans les bibliothèques et les archives, mais surtout et avant tout chez les particuliers ou les sièges des partis politiques comme on a pu en faire la découverte de manière inattendue sur l’île de Santo Antão.
  5. Les bibliographies dédiées au format papier sont anciennes et encore assez facilement accessibles sur les sites de vente en ligne pour des prix raisonnables. Elles ont plusieurs inconvénients. Elles sont datées en ce sens qu’elles n’offrent qu’une information concernant des références bibliographiques d’ouvrages du XXe siècle, et limitée aux documents détenus dans des catalogues circonscrits. Elles sont généralistes, autrement dit, elles intègrent des documents concernant le Cabo Verde, mais aussi des documents sur l’Afrique, la Macaronésie, les îles de l’Atlantique, etc. et donc ne concernent que très partiellement le pays étudié. Elles sont souvent redondantes, un même titre pouvant apparaître deux ou trois fois, voire plus, dans la même bibliographie. Par contre elles ont le très gros avantage d’être précises et rigoureuses, très loin du laxisme qui sévit en ligne. Et elles ne nécessitent qu’une seule compulsation et intégration de données.
  6. Les bibliographies de travaux scientifiques ou universitaires sont loin d’être inutiles, même si nous avons dénoncé leur peu de rigueur et leurs failles précédemment. En effet, chaque bibliographie de mémoires, thèses ou articles de revues scientifiques méritent d’être rapidement consultée, même si le contenu semble de faible intérêt. L’expérience montre qu’il n’est pas rare qu’une référence bibliographique inconnue apparaisse. Une seule, c’est peu, mais c’est toujours une référence en plus. Donc, lorsque nous avons un nouveau document en main, systématiquement nous compulsons la bibliographie dans l’espoir d’y trouver une rareté susceptible d’offrir de nouvelles pistes.

 
Conclusion
On le voit à la lecture de cette synthèse, la recherche sur et au Cabo Verde est complexe pour de multiples raisons : économiques, culturelles, scientifiques etc. Cependant, si l’on prend la peine de chercher en profondeur, il apparaît que l’établissement d’une bibliographie générale dense et visant l’exhaustivité sur un pays pauvres est possible. Il faut certes beaucoup de patience et d’acharnement pour trouver les informations éparpillées sur tous les continents. Mais le résultat est probant et qui plus est, pas nécessairement coûteux. Plus encore, de telles bibliographies permettront aux chercheur(se)s, aux spécialistes, aux étudiant(e)s d’aller plus loin dans leurs propres recherches, en particulier en découvrant le travail de leurs homologues du monde entier et en confrontant leurs idées. L’établissement d’une bibliographie générale et complète apparaît comme un stimulateur majeur pour la recherche scientifique, car elle provoque l’émulation et ouvre les perspectives.
Le Cabo Verde a encore beaucoup de chemin pour parvenir à une recherche et un enseignement supérieur de qualité, mais ce n’est pas chose impossible, en particulier grâce à l’open access  et l’internet. Cependant, pour dynamiser le tout, le Gouvernement caboverdien doit impérativement améliorer et faciliter l’accès à l’internet en réduisant les prix par le biais de subventions, tout comme il le fait pour les livres d’écoles primaires et secondaires. Et dans un second temps, favoriser le développement de périodiques scientifiques ou non (en particulier en simplifiant les obligations administratives de création de périodique, longues et coûteuses), et un réseau dense et fonctionnel de distribution et diffusion à l’intérieur du pays. Ceci avec pour objectif un meilleur accès à la culture sous toutes ses formes et un accroissement des capacités et goût pour la lecture auprès des habitant(e)s.
Quoiqu’il en soit, en attendant, lirecapvert.org montre qu’un seul individu peut faire beaucoup pour diffuser la culture et les idées, avec très peu de moyens[22].

Christophe Chazalon
Ponta do Sol, 18/03/2021

 
Bibliographie – Cabo Verde – Recherche scientifique – Enseignement supérieur – open access
Bibliography – Cabo Verde – Scientific Research – Higher Education – Open Access 


[1]  Nous sommes venus pour la première fois au Cabo Verde en décembre 2011, séjournant chaque année plusieurs mois jusqu’à notre établissement sur l’île de Santo Antão en 2016.
[2]  En novembre 2013, le gouvernement caboverdien a expressément demandé à l’ONU d’être appelé officiellement « Cabo Verde » quelle que soit la langue. La France et d’autres pays, cependant, ne reconnaissent pas encore pleinement ce nom en portugais au contraire de l’Europe. Le 27 février 2020, le Code de rédaction interinstitutionnel européen entérinait ce choix dans le cadre de son harmonisation des règles et conventions d’écriture standardisée à utiliser par l’ensemble des institutions, organes et organismes de l’Union européenne (web - au 18/03/2021).
[3]  Onglet « Bibliographie ». Un onglet spécial « Illustration » a aussi été créé pour les cartes postales et les cartes maritimes en particulier.
[4]  Onglet « Notre projet », sous-onglet « Notre collection ». Cette liste est régulièrement mise à jour en fonction des nouvelles acquisitions. Elle devrait à terme intégrer un institut ou une bibliothèque.
[5]  On nous a proposé par exemple de créer un site pour São Tomé e Príncipe, autre membre des PALOP.
[6]  Le taux d’alphabétisation, si l’on prend les chiffres officiels de l’Institut national de statistiques du Cabo Verde (INE - au 18/03/2021) est comparable à celui des pays occidentaux pour ce qui est des nouvelles générations. Pour les tranches les plus âgées, par contre, le taux est faible car les femmes n’avaient pas accès à l’éducation à l’époque coloniale.
[7]  Le Cabo Verde comporte deux établissements d’enseignement supérieur publics : l’Universidade de Cabo Verde (Uni-CV), à laquelle a été intégrée récemment l’Instituto universitário da educação (IUE), et la toute nouvelle Universidade técnica do Atlântico (UTA); et huit privés : Universidade do Mindelo (Uni-Mindelo), Universidade lusófona (UL), Instituto superior de Ciências económicas e empresariais (ISCEE), Mindelo escola internacional de arte (M_EIA), Universidade Jean Piaget (Uni Piaget), Instituto superior de ciências jurídicas e sociais (ISCJS), Universidade intercontinental de Cabo Verde (ÚNICA), Universidade de Santiago (US). En 2014/2015, le corps enseignant des universités publiques comprenait 578 membres, contre 788 pour les instituts privés, pour un total de 12'538 étudiants, dont 5'197 pour le public (web - au 18/03/2021).
[8] Le rapport de la Banque mondial sur l’enseignement supérieur au Cabo Verde, rendu fin 2011, donnait les conclusions suivantes : « un corps professoral peu qualifié, une certaine confusion autour du concept de e-learning, une recherche inexistante et des cursus mal adaptés aux besoins de main-d’œuvre de l’archipel ». En octobre 2015, Adilson Jorge Pires Brites, analysant l’Université de Mindelo suivant le programme EQUIS, arrive à la même conclusion: l’université ne répond que partiellement à cinq des dix dimensions exigées par EQUIS et a de grandes défaillances dans trois : la recherche et le développement, la formation des cadres et les relations avec le monde des entreprises (Qualidade do ensino superior em Cabo Verde : o caso da Universidade do Mindelo  (dissertação de mestrado), Lisboa : ISCTE, 10/2015, p. 41-42 (web - au 18/03/2021). Pour le corps professoral, sur un total de 926 enseignants de l’enseignement supérieur, public – privé confondu, en 2009-2010, seul 6% étaient titulaires d’un doctorat, 35% d’une maîtrise et 59% avaient une qualification inférieure à la maîtrise (web - au 18/03/2021). En 2015/2016, le taux est passé à 14,8% au bénéfice d’un doctorat, 46,6% d’une maîtrise et 38,6% d’une licence (web - au 18/02/2021).
[9]  web - au 18/03/2018.
[10]  Ibid.
[11a] Inforpress, 23/04/2021  (web)
[11b]  Par exemple Notícias do Norte, 03/02/2021 (web)
[11c] A nação, 20/04/2021  (web)
[12]  Les rues n’ont que très rarement un nom et ne possèdent aucun numéro d’habitation, à l’exception de quelques-unes dans les deux capitales régionales, Praia (Sotavento) et Mindelo (Barlavento).
[13]  Les gouvernements successifs ont porté et portent encore l’essentiel de leurs efforts sur le primaire et le secondaire, en subventionnant fortement les ouvrages scolaires afin de réduire leur prix de vente entre 100 et 250 escudos, et actuellement en créant des bibliothèques scolaires dans un nombre d’établissements toujours plus grand.
[14]  Le ministre de la Culture, Abraão Vicente, crée ou soutient des festivals de musique ou du livre, des soirées de prix musicaux, journalistique etc., ou se focalise sur l’inscription d’éléments patrimoniaux sur la liste de l’UNESCO (ce qui a un coût élevé), mais refuse tout net de soutenir un plan de développement de distribution des périodiques, entrant même en conflit ouvert avec les médias (web - au 18/03/2021).
[15]  web - au 18/03/2021. Il existait un autre site pour l’Instituto da biblioteca nacional e do livro, mais il n’existe plus, de même que le catalogue (web).
[16]  web - au 18/03/2021.
[17]  Voir « Le libre accès vu d’Afrique francophone subsaharienne », Revue française des sciences de l’information et de la communication, n° 11 (2017).  (web - au 18/03/2021).
[18]  web - au 18/03/2021.
[19]  web - au 18/03/2021).
[20]  On peut retrouver l’essentiel des liens web utilisés à ça jour sous l’onglet « Notre projet », sous-onglet « Liens ».
[21]  On citera en particulier Esquina do Tempo, Eugeniotavares.org  ou encore Livro di téra.
[22]  Pour informations, ce site et la bibliographie qui l’accompagne ont été réalisés depuis mai 2018, alors que simultanément nous tenions un restaurant touristique, occupant les postes de gérant, de comptable et de chef cuisinier, soit entre 60h et 70h de travail par semaine. Comme quoi, tout n’est que question de volonté !

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Cabo Verde : une réécriture subconsciente de l’Histoire ou la crise identitaire d’une jeune République (2020)


​Cabo Verde: a subconscious rewrite of history or the identity crisis of a young Republic



Le 5 juillet 1975, le peuple du Cabo Verde obtenait son indépendance vis-à-vis du colonisateur portugais. Un grand pas vers la démocratie et la liberté. Un nouveau chemin à suivre. Une nouvelle vision à construire.

Le PAICV, Partido africano da independência de Cabo Verde, est alors parti unique. Sa gestion du pays libéré, à tendance communiste, n’est pas parfaite et laisse rétrospectivement un goût amer[1]. En 1991, ont alors lieu les premières élections multipartites du pays qui enclenchent le réel avènement de la démocratie caboverdienne. Dès lors, l’archipel est régulièrement félicité pour sa bonne gouvernance, qui n’est pas une image de façade, mais bien réelle[2]. La gestion de la pandémie de la COVID-19 ne fait que confirmer cette idée.
Or, un fait troublant se dessine depuis quelques années: la volonté politique de s’extirper du passé colonial, du poids du passé portugais qui pourtant est intégralement fusionné à l’identité culturelle du pays. Existe-t-il dès lors un intérêt concret à nier le "colonialisme" portugais et son impact sur la "caboverdianidade"? Peut-on rétrospectivement ou historiquement se divorcer de ses origines communes, de ses racines communes, de ce passé syncrétique?
 
Changement de nom
Le 24 octobre 2013[3], "dans une lettre adressée aux pays membres de l’ONU et au secrétaire général de l’organisation, le représentant permanent du Cap Vert, António Pedro Monteiro Lima, indique qu’à partir de maintenant la dénomination officielle de "Cabo Verde" pour le pays sera dans toutes langues officielles au sein de l’ONU. Selon lui, la dénomination "Cabo Verde" ne devrait pas faire l’objet de traduction dans les autres langues, soulignant que la dénomination complète en anglais devrait être "Republic of Cabo Verde" et "République de Cabo Verde", en français"[4]. Un changement de nom suffisamment bien diffusé pour permettre les modifications nécessaires aux cartographes[5], mais qui, à ce jour, est encore ignoré par la Commission national de toponymie en France. 
Quoiqu’il en soit, pourquoi vouloir revenir à l'appelation "Cabo Verde", aux origines? Pourquoi vouloir se désister de "Cape Verde" ou "Cap Vert"? La réponse est politique bien sûr, mais surtout anticolonialiste. L’indépendance caboverdienne n’a que deux générations, à peine 40 ans, et elle reste un souvenir vivace dans les esprits, en particulier dans ceux des dirigeants et hommes de pouvoir du pays aujourd’hui, dont la moyenne d’âge doit se situer vers les 50-60 ans. En filigrane, il apparaît que le Cabo Verde doit, pour eux, retrouver aussi son indépendance culturelle. Changer de nom en imposant le nom original, va dans ce sens, en s’opposant à ce qui s’est fait durant la période portugaise. Car avant d'être portugais, "Cabo Verde" est créole! On utilise les mêmes termes dans les deux langues, mais l'idée est là, comme le montre les discussions actuelles sur le crioulo.

Une nouvelle langue nationale

En effet, à petit pas, lentement mais sûrement, un groupe de linguistes tente, année après année, d’inscrire le "créole" comme langue nationale dans la Constitution, car pour l’heure, seul le portugais est officiellement considéré comme langue nationale de l’archipel (art. 9 de la Constitution de 1992). Manuel Veiga et Tome Varela da Silva, auteurs convaincus de nombreux ouvrages sur le sujet, soutenus dans les périodiques locaux par Marciano Moreira, sont aux créneaux et défendent cette idée avec énergie. Progressivement, celle-ci convainc et suscite l’intérêt, si bien que le 25 juillet 2019, une première étape importante est franchie: le créole caboverdien est élevé au niveau de "patrimoine culturel immatériel national" par le Conseil des ministres. Le ministre de la Culture, Abrãao Vicente, précise sa pensée le lendemain en disant que cette décision représente un pas important pour la valorisation de la culture caboverdienne et va même plus loin en précisant qu’il "n’exclut pas une future candidature au Patrimoine immatériel de l’humanité de l’UNESCO, comme c’est le cas avec la morna"[6]. En fait, habilement, il lie morna  et créole, l’un soutenant l’autre. Et le succès de l’inscription de la morna  au Patrimoine immatériel mondial de l’UNESCO, devenu effectif en décembre 2019[7], consolide ainsi de facto  le créole caboverdien.
Quelques mois plus tard, à l’occasion de la Journée mondiale de la langue maternelle, le 20 février 2020, le Président de la République de Cabo Verde, Jorge Carlos Fonseca, ancien trotskiste, spécialiste en droit constitutionnel et poète surréaliste à ses heures, fait une déclaration dans laquelle il émet l’idée que la Culture, l’Histoire et les caractères uniques de l’archipel sont unis par la langue créole caboverdienne. Il profite de l’occasion pour suggérer son souhait d’une accélération de la procédure de modification de la Constitution en ce sens. Une proposition cependant temporisée par le Premier Ministre Ulisses Correia e Silva qui, au mois de juillet précédent, avait déjà précisé que la modification ne pourrait avoir lieu durant ce mandat électoral[8].
Pourquoi cette attitude, cette volonté politique marquée nous pose-t-elle problème? Quel mal il y a-t-il à vouloir faire du créole, une seconde langue officielle nationale ? Aucun. Au contraire, c’est une excellente chose. De nombreux pays possèdent deux langue officielles ou plus. La Suisse en a quatre (suisse-allemand, français, italien et romanche) et cela n’est pas un problème en soit, mais plutôt une richesse.
Ce qui pousse à réfléchir, c’est la raison qui sous tend cette volonté et le choix qu’implique cette volonté. Ce qui est dit, exprimé, publiquement affiché et célébré, sonne faux, résonne avec une discordance historique. Ce qui apparaît au premier abord des allocutions ne colle pas avec ce qui transparaît en profondeur. Les mots sont bien suivis des actes et le créole sera sans aucun doute inscrit dans la Constitution comme langue officielle, mais la raison de tout ceci est plus obscure et le résultat des moins probants.
Pour comprendre cela, il faut revenir sur l’Histoire et sur LE créole caboverdien. Tout d’abord, premier point important, il n’existe pas un, mais neuf créoles, soit autant que d’îles habitées de l’archipel, la dixième, Santa Luzia, étant une réserve protégée inhabitée. On peut d’une manière générale les regrouper en deux types. On distingue deux grandes zones au Cabo Verde: le Barlanvento  ou les îles du nord (Santo Antão, São Vicente, São Nicolau, Sal et Boa Vista) et le Sotavento  ou les îles du sud (Maio, Santiago, Fogo, Brava). Or, il est coutumier de dire que, dans leur essence, le Barlanvento  est plus européens et le Sotavento  plus africain. Le "créole" est le principal indicateur de cette différence, même si dans les faits, d’après les spécialistes, les créoles sont inspirés à 90% du portugais, le reste correspondant à un mixage de langues africaines et européennes. Considérant cela, la communication entre habitants des différentes îles est difficile. Les créoles connaissent un certain nombre de variantes grammaticales, syntaxiques et phonétiques, et un vocabulaire différent. Ceci est particulièrement vrai entre habitants du Barlavento  et ceux du Sotavento. Autrement dit un habitant de Porto Novo, sur Santo Antão, pourra comprendre un habitant de Mindelo sur São Vicente, mais il aura de très grandes difficultés à comprendre un habitant de Praia, la capitale, sur Santiago, ou pire de  Brava, île perdue à l’accès difficile, dont  les créoles sont plus "africains". Si bien que les deux individus parleront probablement en portugais pour se comprendre.
Alors dans ce cas très précis, lorsque le Président de la République, les dirigeants, les spécialistes du créole parlent de la langue caboverdienne, du créole caboverdien, de quel créole parlent-ils? Celui de São Nicolau? Celui de Fogo? Un "esperanto" ou un "romanche" uniformisé caboverdien?
Il existe un exemple dans le monde qui se rapproche de cette situation. En 1982, la Confédération helvétique, plus connue sous l’appellation de Suisse, tenta de sauver sa quatrième langue officielle, le romanche, parlée par 60'000 personnes, soit 0.8% de la population. Or, la tâche était ardue considérant le fait qu’il n’y avait pas UN romanche, mais une multitude de romanches, autant que de vallées dans cette région montagneuse du Tyrol alpin. La décision politique fut alors d’uniformiser et de standardiser le romanche grison en particulier en ce qui concernait son écriture. Or, en 2019, le constat est alarmant. D’après un rapport officiel commandité par le gouvernement fédéral et remis en juin de la même année, il apparaît non seulement que l’uniformisation est un échec clair, mais plus encore que ce dialecte risque de disparaître à moyen terme, car les habitants des Grisons, principaux utilisateurs du romanche, préfèrent désormais parler allemand ou suisse-allemand, plutôt que le romanche officiel. Ils disent oui à leur langue maternelle d’origine, mais non a une langue "maternelle" officielle inventée[9].
Quel rapport avec le Cabo Verde? Tout simplement, le choix du créole par l’intelligentsia caboverdienne est celui de Praia, parce que Praia est "au centre du monde" caboverdien, sorte de Rome de l'archipel. Pour eux, tous les chemins mènent à Praia, toutes les règlementations sont faites en fonction de Praia, tous les finances vont à Praia, car Praia est la capitale, le centre du pays, là où la population vit. Et on pourrait trouver cela légitime lorsque l’on s’ait que le quart de la population interne du pays, soit environ 250'000 personnes, vit dans la ville et sa périphérie, et un autre quart sur l'île de Santiago. Mais c’est sans compter sur le fait que la moitié de la population caboverdienne vit à l’extérieur du pays, dans ce que l’on appelle la diaspora, disséminée dans le monde entier. Et cette vision ne tient pas non compte non plus du fait qu’une bonne partie des habitants de la capitale sont originaires d’une autre île et sont venus à Praia pour y trouver un travail ou du moins essayer de sortir de la pauvreté.
On pourrait alors prétexter le rôle culturel de Praia, voisine de Cidade Velha, première communauté caboverdienne de la colonisation, aujourd’hui inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Il n’en est rien, depuis le XIXe siècle, c’est Mindelo, la capitale du Barlavento  et deuxième ville du pays, qui est connue et reconnue pour être la capitale culturelle de l’archipel. Et avant Mindelo, c’était Brava ou São Nicolau, mais pas Praia.


Aussi quel créole choisir? Il ne nous appartient pas de trancher, mais nous pouvons affirmer une chose: choisir le créole de Praia et l’imposer comme langue officielle de l’administration, l’enseigner à l’école comme le créole à connaître et à savoir écrire, serait inopérant tout simplement car la population ne suivra pas cette réforme. Les Caboverdien(ne)s sont fiers. Les Caboverdien(ne)s sont libres, dans les faits et dans les gestes. Si la loi ne leur convient pas, ils l’ignorent, comme c’est le cas pour la nouvelle loi de prohibition de l’alcool promulguée en 2019 et qui après à peine un mois d’existence est déjà remise au placard aussi bien par la population que par les municipalités qui se trouvaient en porte à faux, tant la loi a été mal conçue et pensée. Elle impose, entre autre, l'interdiction absolue de boire de l'alcool dans l'espace public, c'est-à-dire dans la rue, à la plage ou encore sur les terrasses des cafés sous peine d'amende allant de 100 euros à 10'000 euros pour un particulier et 150 à 15'000 euros pour une entreprise. Quand on sait que la quasi totalité du tourisme provient de l'Europe où les populations sont habituées à boire sur les terrasses et que le tourisme représente 25% du PIB au Cabo Verde, on comprend facilement l'ineptie de cette loi, pourtant fortement soutenue par le Président de la République et par l'Église.

Pour les écoliers, l’obligation d’apprendre un créole officiel ajoutera même à la confusion. Ils seront pris entre leur créole maternel, le créole officiel et le portugais officiel qu’il doivent apprendre durant leur scolarité, dès l'âge de 6 ou 7 ans (suivant le mois de naissance), mais qu’ils ne maîtrisent finalement pas car l’usage et l’utilité se limite pour beaucoup à la seule administration. En effet, le constat est unanime de la part des scientifiques et des spécialistes, le portugais au Cabo Verde, bien que langue officielle, n’est pas ou peu maîtrisé par les étudiants et donc les citoyens une fois les diplômes obtenus. Les Caboverdiennes et les Caboverdiens parlent le portugais au travail ou dans le cadre d’échanges internationaux, comprennent le portugais durant l’enseignement (non sans difficulté pour certains), mais n’en maîtrisent peu ou pas l’écriture. Deux faits sont corrélés: d’abord, le créole est une langue essentiellement parlée, il existe très peu de textes écrits. Secondement, les Caboverdien(ne)s lisent peu, en particulier les ruraux et les habitants des îles oubliées que sont Brava, Fogo, Maio, São Nicolau et Santo Antão[10]. Le peu de disponibilité des périodiques ou de livres ne fait que conforter ce point. Par exemple, il n'existe pas de quotidiens au Cabo Verde, mais seulement trois hebdomadaires qui paraissent sous format papier. Aucun n’arrive à Ponta do Sol, capitale administrative du concelho  de Ribeira Grande, le plus au nord de l’archipel. Et la distribution en est plus que chaotique. Le ministre de la Culture, Abrãao Vicente, a de son côté rejeté dernièrement toute aide ou soutien du Gouvernement pour développer un réseau de distribution fiable et couvrant l’intégralité du territoire[11]. Une réponse qu’on définira comme inadéquate, voire irresponsable, car si l’on veut que les gens lisent, il faut qu’ils aient de quoi lire et pas seulement des lois ou des documents administratifs.
En novembre 2018, le Professeur et chroniqueur Manuel Brito-Semedo, relève sur son blog "Esquina do tempo" que pour 22 municípios, il n’existe que 10 bibliothèques municipales. Et plus encore, il écrit: "Dans mon rôle de professeur d’Université, j’ai été confronté à la frustration concernant la mauvaise préparation des étudiants pour manque de lecture. J’en suis venu à établir que, dans mes disciplines, à l’occasion des deux évaluations semestrielles, l’une d’elles devait porter, obligatoirement, sur la lecture complète d’un ouvrage spécialisé et non pas seulement sur des articles ou des chapitres de livres photocopiés. Parfois, je provoque les étudiants en leur disant qu’il n’y a pas beaucoup de différence entre une personne qui ne lit pas et une personne qui ne sait pas lire. Il est inquiétant de voir que souvent les étudiants ne lisent pas parce que leurs professeurs, eux-mêmes, ne lisent pas. Après tout, comme on l’attribue en général à Mário Quintana, poète, traducteur et journaliste brésilien: "les livres ne changent pas le monde. Ce qui change le monde, ce sont les personnes. Les livres ne font que changer les personnes""[12].

Les "Claridosos"
Maintenant, si nous revenons au portugais et son importance au Cabo Verde, il apparaît deux points essentiels: le portugais est pleinement caboverdien et la Culture caboverdienne dans sa grande majorité est écrite en portugais. En effet, si l’on considère la production définie comme "caboverdienne" (dans un sens large, tout autant que dans un sens réduit), on peut affirmer qu’elle est écrite très majoritairement en portugais. Tous les écrivains, les penseurs, les journalistes, les politiciens ont écrit de tout temps en portugais. Rares sont ceux qui ont écrit en créole, tels Eugenio Tavares pour les mornas, Pedro Monteiro Cardoso, Corsino Fortes, Kaká Barbosa ou encore T.V. da Silva, le chantre du "créole"… de Praia. La quasi-totalité des écrivains et poètes caboverdien(ne)s sont avant tout des auteur(e)s "de langue portugaise". Pré-Claridosos, Claridosos  ou Pós-Claridosos, tous écrivent dans la langue du dit "colonisateur", pour des raisons économiques (toucher un public plus important), certes, mais surtout et avant tout pour des raisons purement culturelles: le milieu des intellectuel(le)s et des artistes provenant de toutes les îles parlait et écrivait, et parle et écrit simplement en portugais, ce qui facilite échanges et compréhension pour l’essentiel.

Qu’entend-on par "le portugais est caboverdien"? Tout simplement que le portugais est indissociable de la Nation caboverdienne, de son histoire, de son peuple, de sa culture. Et nous touchons là un point hautement sensible, qui provoquera sans aucun doute de vives réactions, mais les faits restent les faits, quelques soient les oppositions intellectuelles plus ou moins éclairées et les volontés politiques d'hier, d'aujourd'hui et de demain!
Lorsque les Portugais sont venus s’installer sur la terre dénommée "Cabo Verde" (Kap Verd – Isles du Cap Verd – Cape de Verd Isles – Cape Verd Islands – Ilhas de Cabo Verde – Isole de Capo Verde – Kapverdischen Inseln – Inseln des Grünen Vorgebürges – De Soute Eylanden…), appelation probablement choisies par les Portugais car le pays est situé en face de la presqu’île sénégalaise du Cap Vert (avant l'archipel avait un autre nom attribué à l'Antiquitié, tels Insulae Capitis Viridis, Insulis Hesperidibus...), ils ont apporté avec eux leur culture, leur religion et des "Africains". Détenant argent et pouvoir, ils ont dirigés ce "nouveaux" peuple. Mais avant, il n’y avait… RIEN. Pas d’habitants, pas de langues, pas de culture. Peu importe que d’autres peuples aient découvert bien avant l’archipel. Au moment où les Portugais prennent possession du territoire, il n’y a rien que la Nature, des plantes, des animaux et des cailloux. Il n’y a donc pas d’usurpation, de spoliation, de soumission, de destruction d’un peuple, d’une culture, d'une religion préexistante. Au fil du temps, la nouvelle population hétérogène crée de toute pièce une nouvelle Nation, ainsi qu’une nouvelle culture, basée sur les apports des uns et des autres13. En cela le Cabo Verde diffère de tous les autres pays colonisés, car tous possédaient une ou plusieurs populations indigènes qui ont été soumises, voire massacrées, et leurs cultures et religions réprimées, si bien que souvent elles ne perduraient que dans le secret. Au Cabo Verde, rien de tout cela, car aucun nouvel habitant qui y réside à partir du XVe siècle n’avait de lien auparavant avec l’archipel. L'archipel était désert.
Plus encore, le fait que les Portugais étaient essentiellement des mâles, a impliqué une forte mixité forcée avec l’autre groupe d’individus importés, à savoir les femmes africaines, donnant une population métissée nouvelle, à la base de ce que l’on nomme aujourd’hui le peuple caboverdien. Et les Portugais n’ont pas été les seuls. Français (qu’on pense Armand Montrond à Fogo qui aurait eu 7 femmes et entre 30 et 100 enfants), Anglais ou pirates de tous bords ont aussi leur rôle dans le métissage créole. Et l’abus total de pouvoir, dans un premier temps en tout cas, des "colons" sur les esclaves africains (à l’époque pas plus considérés que des objets ou des animaux, qu’on pouvait violer, torturer, exploiter jusqu’à la mort) n’est pas anodin. Mais la dureté de la vie sur les îles, a rapidement changé la donne, si bien que les "Blancs" portugais ou autres disparaissent progressivement au profit des métis ou "mulâtres". Et de même, les esclaves, tout aussi progressivement, sont en grand nombre affranchis et "libres".
On peut donc affirmer que les colons portugais (dans le sens premier du terme ici: qui prennent possession d’une terre vierge) et leurs descendants sont et ont tout autant le droit d’être appelés "caboverdiens" que le reste de la population et ses descendants qui ont été importés en même temps. Il n’existe pas d’autre peuple caboverdien originel, premier, antérieur. Il n’y a pas de colonisés au Cabo Verde à proprement parler. Il y a une multiplicité ethniques de cultures, de langues et de religions très diverses (aussi bien africaines qu'européennes) qui ont dû, par la force des choses, cohabiter et évoluer ensemble, pour le meilleur comme pour le pire, et devenir ce que nous connaissons aujourd'hui sous le terme de "caboverdien".
Autre fait historique, à partir des années 1820, ce sont les juifs séfarades du Maroc qui s’installent au Cabo Verde en nombre et y dynamisent conséquemment l’économie, en particulier en commerçant avec les Britanniques. Peut-on dès lors parler de colons, dans le sens second et péjoratifs du terme (qui soumet un peuple à son autorité) ? Ont-ils eu une influence aussi néfaste sur le peuple caboverdien que les Portugais ? Questions qui mériteraient une réponse, mais qui à ce jour ne semble pas avoir été posée.
Aussi, considérons rapidement les chiffres suivants : en 1582, on compte 1’100 Blancs ou "mulâtres" pour 14’600 esclaves, soit un rapport de 7% contre 93%. En 1731, on a 243 Blancs (0.8%), 5’803 métis (19.1%) et 19’113 esclaves affranchis (62.9%) et 5’226 esclaves (17.2%). On voit très bien l’évolution de ce qui devient le peuple caboverdien tel que défini aujourd’hui.
Quoiqu’il en soit, malgré leur infériorité numérique, les maîtres portugais dominent tout au long des siècles et imposent une partie de leur culture que l’on peut considérer comme la culture officielle. En opposition, les "Africains" que l’on définit plus généralement, et probablement de manière erronée (en référence au reste du continent africain), sous le titre générique "d’esclaves", sont composés d’un nombre d’individus important provenant de différentes ethnies et peuplades du continent ouest africain. Fortement majoritaire, bien que soumis, avec leurs descendants métis, ils développent ce que l’on peut appeler la culture populaire ou culture du peuple, ne parlant pas leur langue maternelle (une fois quelques générations passées), mais une langue créée elle aussi de toute pièce: le crioulo  ou les créoles.
Ainsi, la culture officielle voit prédominer la loi imposée du Portugal (royauté, puis l’Estado Novo  et la dictature salazariste), la religion catholique (puis également les religions protestantes, les religions juive et musulmane ne s’étant pas beaucoup diffusées), la littérature, l’économie étatique et internationale. La culture populaire, elle, voit prédominer une diversité de religions parallèles dérivées de celles pratiquées en Afrique, de type vaudou ou chamanique, le développement de musiques et de danses (même si réprimées ou officiellement interdites), une économie parallèle locale (de survie) et surtout un artisanat fortement inspiré par l’artisanat africain, pour les biens meubles aussi bien que pour l’habitat. Ces deux "cultures", au fur-et-à mesure du temps, deviennent syncrétiques et c’est dans ce contexte qu’apparaissent les créoles ou "la língua materna" si chère au président Jorge Carlos Fonseca et mentionnée dans son allocution de février 2020. Mais sa définition, telle que retranscrite par les journalistes, laisse quelques imprécisions:

"Il n’y a rien qui puisse nous faire sentir plus nous-mêmes que notre langue maternelle. Il n’y a rien qui puisse nous rapprocher de ceux que nous aimons, nos parents, nos enfants, nos frères et nos sœurs, notre famille et nos amis que notre langue maternelle. Il n’y a pas de rêve, de désir ou de pensée plus intrinsèque et complice que ce qui est exprimé ou ressenti dans notre langue ", souligne le président caboverdien, dans le message rendu public aujourd’hui.
Sur chaque île, souligne-t-il, " il existe une langue propre issue de la langue-mère. (…) De toutes les autres langues que nous parlons, extra-berceau, celles dans lesquelles, habituellement, jusqu’à présent nous écrivons, traitons, pensons, étudions, enseignons, envoyons, apprenons, obéissons, négocions, ces langues peuvent également être nôtres, et elles le sont, c’est vrai. Mais c’est une brise spirituelle qui marque notre retour à la langue de lait, maternelle. Elle nous remplit d’une autre force et rétablit l’équilibre, alignant nos coordonnées les plus intimes avec les horizons de notre mémoire".
Jorge Carlos Fonseca, Président de la République depuis sept années, dit qu’il connaît la "richesse" qu’est le créole caboverdien, "ses belles expressions, son raffinement doux à travers les idées, ses mots anciens, mais fermes, sages et réconfortants", tout autant que l’usage de la langue maternelle qui fait "nos hommes et nos femmes". (…)
"Je me retrouve avec les mots qui composent ces moments, ces morceaux de vie. La caresse de notre langue maternelle. D’une peuple heureux sans défaut, qui s’est fait, continue de se faire, avant tout, à travers la langue"."14


La transcription étant lacunaire et l’allocution partiellement recomposée, il nous est difficile de préciser les différences proposées par le Président entre "língua materna", "língua mãe" et "língua própria". Quoiqu’il en soit, cette allocution donne une idée claire de la vision du monde politique sur l’essence et la place du "créole" aujourd’hui.
 
Donc pour conclure, on s’aperçoit, en y regardant de plus près, que la volonté de faire du créole une langue officielle est une volonté politique qui vise à dissocier la culture dite (et voulue) proprement caboverdienne, structurée autour de la "língua materna", celle de la mère, celle de la vie courante, d’une autre culture définie de facto  comme étrangère, "extra- berço", centrée autour du portugais, la langue officielle. Or, d’une part le multiple créole caboverdien est né d’une nécessité de communiquer, que son origine suivent la théorie eurogénétique, afrogénétique ou neurogénétique15. Il mêle, pour ce faire, toutes les langues en pratique dès l’arrivée des colons, à savoir le portugais (90% à 95% des mots), mais aussi le wolof, le mandingue, le peul, le balante, le manjaque, ou encore, de manière certes négligeable, le français, l’anglais, le latin, etc.16 Par ailleurs, cette différenciation n’a pas lieu d’être puisque les deux langues – portugais et les 9 créoles – sont éléments à part entières et égales de la culture caboverdienne. Il n’est que de prendre la revue Claridade. Tout le monde est d’accord pour dire que cette revue parue en 1936 à l’instigation de Balthasar Lopes (auteur du roman caboverdien par excellence écrit en portugais, Chiquinho), Manuel Lopes et Jorge Barbosa, est l’élément central de l’identité culturelle caboverdienne, sans pour autant rejeter le travail des prédécesseurs nativistes tels que Pedro Monteiro Cardoso, João Lopes ou Eugenio Tavares, ni des successeurs. Or, Claridade  est écrite à 90% en portugais, non en créole. De même, les plus importants écrivains caboverdiens d’aujourd’hui écrivent tous en portugais, que l’on prenne les Prix Camões Germano Almeida et Arménio Vieira ou encore Vera Duarte, Dina Salústio, Teobaldo Virginio, Danny Spínola, José Luis Tavares ou encore Jorge Carlos Fonseca.
 
La conservation du patrimoine culturel immeuble
Dans le même ordre d’idée, on assiste depuis quelques mois à une nouvelle démonstration politique concernant cette fois-ci la protection du patrimoine culturel immeuble. Une fois encore, ce qui est mis en avant ne correspond pas à la réalité des faits.
Le 23 mars 202017, l’Assemblée nationale du Cabo Verde a adopté à l’unanimité la "Proposition de loi qui approuve le régime juridique de protection et de valorisation du patrimoine culturel", composée de 71 articles18, proposition qui doit dès lors être discutée par la Commission spécialisée de l’Éducation, de la Culture, de la Santé, de la Jeunesse, du Sport et des questions sociales.
À travers cette loi, l’idée est entre autre d’inventorier, de documenter, de protéger et de valoriser les dits biens immeubles, suivant ce qui se fait dans le monde occidental, afin de développer un intérêt supplémentaire pour le tourisme, qui jusqu’à l’épidémie du COVID-19 représentait pas moins de 25% du PIB.
Et de fait depuis quelques temps déjà, on assiste a une réelle prise de conscience politique, impliquant la rénovation de nombreux édifices publics. Le Ministère de l’économie maritime s’est lancé en 2019 dans la rénovation de tous les principaux phares de l’archipel. Dans le concelho  de Ribeira Grande, ce sont tout à la fois le port de Ponta do Sol, connu sous le nom de Boca de Pistola, et l’aqueduc Ponte de Canal près de Cocculi, de faire l’objet d’un appel d’offres pour rénovation. Malheureusement, ces appels d’offres ne sont pas accessibles au grand public et les dossiers en sont chèrement tarifés, si bien que l’on ne sait pas dans quelle mesure il s’agit de rénovation ou de modernisation, distinction qui, en matière de conservation du patrimoine, est importante.
Les cimetières juifs, eux, ont fait, en 2018, l’objet d’une rénovation financée par le roi du Maroc en souvenir des familles séfarades émigrées dans l’archipel19.
Mais si nous faisons mention de ce projet politique caboverdien, c’est que, une fois encore, il y a une nuance sous-jacente. En effet, nous avons parlé des édifices publics. On pourrait ajouter religieux et militaires. Mais qu’en est-il des biens immeubles privés? Notre expérience dans le concelho  de Ribeira Grande nous montre que là, il en va tout autrement. La quasi-totalité des maisons – casa  ou sobrado  (maison familiale) – appartenant à des particuliers sont actuellement en état de délabrement très avancé et seront à l'état de ruines d'ici moins de 5 ans. Les toits se sont effondrés, ainsi que nombre de planchers intérieurs, et les bâtiments menacent de s'effondrer en plus d'un point. Il s’agit là, exclusivement de maisons de rapport, ceux de la classe dirigeante, donc généralement associées à des familles portugaises ou juives. Rares sont celles habitées qui restent en l’état et si c’est le cas, ces dernières subissent des modernisations importantes qui dénaturent définitivement l’intérêt historique et patrimonial du bâtiment. Dans le cas de l’Antiga residência do governador de Ponta do Sol, à la suite d’un prélèvement de tout le bois pour des raisons peu louables, il ne reste dorénavant que quatre murs et un toit moderne. Pourquoi avoir laissé tout détruire? Aucun fonctionnaire n’a-t-il pu ni n’est intervenu rapidement alors que l'habitation est en plein centre ville accessible aux yeux de tous?
Antiga residência do governador (entrée et intérieur)
Sobrado Cohen avant intervention d’urgence (mai 2016)

Sobrado Cohen (opération de sécurisation)

En ce qui concerne, le sobrado  du Sr. David Cohen, le plus bel édifice privé de l’île, non seulement celui-ci s’est vu adjoindre à la place des dépendances une maison moderne, en parpaings et ciment, aujourd’hui encore inachevée, mais en plus, à la suite des importantes pluies de 2016, il a subit un ravalement de façade d’urgence en mars 2017, qui a consisté en la destruction des deux balcons (un en bois et un en béton) et un renforcement de la structure en pierre avec du ciment brut. Autrement dit, la façade du bâtiment n’a plus rien à offrir au génération future ni aux historiens, totalement défigurée. L’édifice était pourtant dit "classé". Et pour arranger le tout, entre l'automne 2020 et l'hiver 2020-2021, le toit de l'ensemble du bâtiment s'est effondré. La maison aurait pu être sauvée en 2013-2014 par un couple franco-brésilien qui, fortuné, voulait restaurer l'ensemble à l'identique. Mais la propriété étant en indivision, l'un des propriétaires s'est opposé à la vente, à racheter l'ensemble des parts aux autres propriétaires et maintenant laisse le bâtiment se délabrer, espérant pouvoir vendre le terrain une fois le bâtiment en ruine. La surface du terrain en plein centre ville raporterait à lui seul plus que la vente de la propriété en l'état tant il y a de travail a effectuer. La nouvelle loi doit en théorie l'obliger à restaurer le bâtiment ou le vendre pour restauration, mais s'ils ne restent que les murs, les autorités locales agiront-elles ou laisseront-elles faire et construire de nouveaux bâtiments sur les ruines? L'argent frais des nouvelles constructions, plus les taxes foncières payées au fil des ans par les nouveaux multiples propriétaires risquent bien de pousser les autorités à fermer les yeux ou à trouver un accord "à l'amiable" pour sauver la face.

Heureusement, malgré les velléités des autorités locales et le laisser faire administratif général, la population commence, elle, à réagir. À Mindelo, en 2017, des citoyens se sont mobilisés contre la destruction du patrimoine architectural urbain à travers l’association SOKOLS, en particulier en ce qui concerne l’ancien Consulat anglais qui devait devenir un hôtel, alors que ce bâtiment a une véritable importance historique et patrimoniale pour l'île et pour le pays. Comme le disent les activistes, "l’hôtel peut être construit ailleurs, pas le Consulat"20.
On peut ainsi voir en filigrane un désintéressement volontaire de la part des autorités pour ce qui touche aux biens patrimoniaux des "colons" portugais et des familles juives, comme si ces derniers ne méritaient pas une attention particulière ni une sauvegarde urgente. Or en tant que patrimoine commun, les sobrados, tout autant que les maison rurales ou les édifices maritimes ou religieux, sont dignes d’un intérêt patrimonial et doivent être traités de la même manière. Tous font partie intégrante de la culture caboverdienne, même si leur fonction rappelle historiquement de mauvais souvenirs. 
 
Conclusion
On constate donc, d’une manière générale, une volonté politique dynamique en matière de sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel de la part du Gouvernement de Cabo Verde, en place depuis une décennie maintenant. Mais si l’on y regarde de plus près, cette volonté est biaisée. Elle vise si ce n’est consciemment, tout du moins inconsciemment, à valoriser une partie du patrimoine culturel du pays, celui qui se rattache au peuple (reconnus par le Gouvernement comme étant les vrais Caboverdien(ne)s) et délaisse ou renie celui qui appartient aux classes proches du pouvoir sous les anciens régimes royal et dictatorial (faussement décrits comme les "colonisateurs"), alors même que peuple et classes dominantes insulaires proches du pouvoir portugais sont tous "caboverdiens" dans les faits, car premiers occupants de l’île sur une longue durée.
Cette crise identitaire de jeunesse apparaît donc comme un contre-sens historique et pourrait causer du tort à la transmission du patrimoine aux générations futures.
Christophe Chazalon
(Ponta do Sol -24/06/2020) 


Notes
[1] A tortura em nome do partido único: do PAICV e sua polícia política, Mindelo: Terra Nova / Ponto e vírgula,
1991, 185 p.
[2] https://africanmanager.com/le-cap-vert-deuxieme-pays-de-la-bonne-gouvernance-en-afrique/
 - https://fr.globalvoices.org/2016/11/30/203519/
 - https://www.diploweb.com/Cap-Vert-les-elections.html
[3] https://www.un.org/fr/member-states/index.html.
[4] https://www.connectionivoirienne.net/2013/11/02/le-cap-vert-change-de-nom-pour-devenir-cabo-verde/
[5] https://www.nationalgeographic.com/news/2013/12/131212-maps-cabo-verde-cartography-science-cape- verde-africa/
[6] Abrão Vicente souligne que 8 des 13 ministres de la Culture depuis 1975 ont signé un manifeste pour l’élévation du créole au niveau de patrimoine national : http://www.rfi.fr/pt/cabo-verde/20190727-cabo- verde-crioulo-e-tabanka-elevados-patrimonio-cultural-nacional
[7] https://ich.unesco.org/fr/RL/la-morna-pratique-musicale-de-cabo-verde-01469
[8] https://www.noticiasaominuto.com/mundo/1418513/cabo-verde-pr-quer-acelerar-crioulo-como-lingua- oficial-na-constituicao
[9] https://www.rts.ch/info/suisse/10473978-une-etude-pointe-l-echec-du-romanche-grison-et-sa-possible- disparition.html
 - https://www.rts.ch/info/culture/10648609-en-fete-cette-annee-le-romanche-est-il-condamne-a- disparaitre-.html
[10] http://ine.cv/wp-content/uploads/2017/06/estat-cultura-desporto-lazer_2015.pdf
- https://expressodasilhas.cv/pais/2019/08/24/queda-na-leitura-de-jornais-e-reflexo-do-baixo-nivel-de- l iteracia-dos-cabo-verdianos/65369
[11] Gisela Coelho, "Abraão Vicente desafia jornais a criarem rede de distribuição", A nação: jornal independente, ano XII, n° 624 (15/08/2019), p. 5
[12] https://brito-semedo.blogs.sapo.cv/semear-livros-a-mao-cheia-598271
[13] http://cheda.org/2015/11/la-naissance-du-peuple-cap-verdien-la-rencontre-de-deux- mondes/#_Toc436390256
[14] https://www.noticiasaominuto.com/mundo/1418513/cabo-verde-pr-quer-acelerar-crioulo-como-lingua- oficial-na-constituicao
[15] Théories décrites par Carlos Santos, de l’Instituto politécnico de Viseu (PT), dans son texte "Cultura e comunicação: um estudo no âmbito da sociolinguística" (3o ano do curso de comunicação social, p. 206), concernant le créole caboverdien et ses origines. https://www.google.com/url?a=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&cad=rja&uact=8&ved=2ahUKEwiHorbrwprqAhVqTxUIHYsaCrIQFjAAegQIBRAB&url=http%3A%2F%2Fwww.ipv.pt%2Fforumedia%2F6%2F18.pdf &usg=AOvVaw2LFbFT-8vBL9XOsNDuBuss
[16] Certains estiment que les langues des royaumes voisins pourraient être celles qui ont le plus influencé les créoles locaux, en particuliers à cause de leur usage dans la traite des esclaves sur les marchés.
[17] Infopress, 10/03/2020: https://www.governo.cv/aprovada-na-especialidade-a-proposta-de-lei-que-aprova- regime-juridico-de-protecao-e-valorizacao-do-patrimonio-cultural/
[18] http://www.parlamento.cv/GDiploApro3.aspx?CodDiplomasAprovados=80348
[19] https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/societe-africaine/cap-vert-le-roi-mohamed-vi-contribue-a-la- rehabilitation-des-cimetieres-juifs_3054855.html
[20] https://santiagomagazine.cv/index.php/sociedade/1720-mindelo-movimento-levanta-voz-contra- destruicao-do-patrimonio-historico
 - https://noticiasdonorte.publ.cv/65660/movimento-sokols-quer-embargar-as-obras-do-antigo-consulado- i ngles-esta-demolido-receber-um-hotel/

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Homosexualité féminine et autres LGBTI au Cabo Verde: la tolérance du "vous n’existez pas!" (2020)

Female homosexuality and other LGBTI people in Cabo Verde: the tolerance of "you don't exist!"
 
En 2004, le Cabo Verde pose la première pierre visant à reconnaître les droits des homosexuels, bisexuels, transsexuels, intersexuels, plus généralement connus sous l’anagramme LGBTI, en dépénalisant l’acte sexuel entre deux personnes consentantes de même sexe. En 2008, c’est le Code du Travail qui est revu et qui interdit à tout entrepreneur de dévoiler de quelconques informations sur la vie sexuelle de ses employés et qui punit tout licenciement abusif basé sur l’orientation sexuelle[1]. L’archipel est depuis régulièrement reconnu comme étant l’un des pays les plus tolérants du continent africain en matière de sexualité. En mars 2018, enfin, le Cabo Verde a rejoint le Equal Rights Coalition, premier réseau intergouvernemental visant à promouvoir et à protéger les droits des populations LGBTI, dont il est dès lors le premier représentant africain[2].
Les études récentes montrent, de leur côté, que les Caboverdien(ne)s sont très tolérants en ce qui concernent les LGBTI. La grande majorité dit ne pas être dérangé par le fait d’avoir un(e) voisin(e) homosexuel(le)[3]. On pourrait donc penser que la cause LGBTI est entendue et que ses membres sont bien accueillis et respectés à travers la société. Dans les faits, malheureusement, il n’en est rien[4].
Tout d’abord, l’apparence joue un rôle majeur au Cabo Verde. Il y a toujours ce que l’on montre et ce que l’on est réellement. Et de fait, les LGBTI sont souvent brimés, raillés, moqués par la communauté que ce soit en famille ou dans la rue, comme le montre le seul reportage trouvé sur le sujet, proposé par la Televisão caboverdiana (TCV), dans l'émission de Maria da Luz Neves, Grande reportagem, en 2019, initulé "Coisas do género / LGBT" (41 min.). C’est d’ailleurs l’une des causes premières d’abandon de scolarité dans le pays.
Par ailleurs, la politique du Gouvernement sur le plan international vise à montrer une ouverture d’esprit et un pays responsable et stable. Mais sur le plan local, les choses sont toujours différentes de l'apparât de façade.
En juin 2017, à l’occasion de la commémoration de la Journée de la fierté LGBTI, la communauté caboverdienne réclama un pas de plus dans l’avancement de ses droits: le mariage pour tous. La législation caboverdienne est ambiguë dans le sens où elle propose deux lois contraires: l’article 47, n° 1 de la Constitution (CRCV) dit "tout le monde a le droit de se marier sous la forme civile ou religieuse", mais l’article 1'551 du Code Civil précise, lui, que le mariage est "une union volontaire entre deux personnes de sexe différent". Il est renforcé par la CRCV, art. 87, n° 1 qui précise que "la famille est l’élément fondamental et la base de la Société". Certains discutent de la constitutionalité de l’article 1'551, précisant par ailleurs, que le problème est que ce Code civil a été rédigé sur celui du Portugal durant la période dite coloniale et qu’il n’a pas été révisé entre temps, alors que depuis, le Portugal a autorisé le mariage homosexuel[5].
Dans ce cadre, Miguel Monteiro, secrétaire-général du Mouvement pour la Démocratie (MpD, le parti au pouvoir) et secrétaire de l’Assemblée nationale, a jeté un pavé dans la mare en affirmant, sur les réseaux sociaux, en juin 2018, qu’il était à 200% contre le mariage homosexuel, citant au passage la Bible. Face aux critiques et aux déclarations hostiles susceptibles d’embarrasser fortement le MpD, le Premier Ministre Ulisses Correia e Silva, également chef de fil du dit parti MpD, a expliqué alors que la position de Miguel Monteiro était une "position personnelle" et qu’elle ne reflétait en rien la position du Gouvernement. Il précisa également que le mariage pour tous n’était pas à l’ordre du jour et que si un jour, il l’était, la question serait discutée dans une liberté d’expression totale. Là où le bas blesse, comme l’a très bien montré la communauté LGBTI caboverdienne, c’est que le Premier Ministre a pris la défense de Miguel Monteiro, en précisant "qu'on ne peut avoir d’intolérance vis-à-vis de ceux qui s’opposent". Mais plus encore, petit détail non dénué d’intérêt: alors que le Cabo Verde se veut un État laïc auprès de la communauté internationale, comment dès lors accepter qu’un élu, membre du parti au pouvoir, brandisse la Bible et utilise ce livre sacré comme argument pour une éventuelle approbation d’une loi dans le dit État laïc? N’aurait-il pas été dès lors plus sage de reprendre le secrétaire élu plutôt que de le défendre?[6]
Nous n’avons trouvé qu’une seule Caboverdienne lesbienne qui aujourd’hui parle à visage découvert et défend les droits de la communauté. Avec sa performance / court-métrage, Relatos de uma rapariga nada púdica  (4'08) visionnable sur la plateforme Vimeo, Lolo Arziki dénonce l’obscurantisme qui rôde autour de la sexualité féminine et en particulier des LGBTI. Elle est la première à prendre clairement et ouvertement la parole, afin que la société ouvre les yeux sur ce tabou et y mette fin[7].
Aussi toujours dans la même veine pseudo gay-friendly, le 20 septembre 2020, la même cinéaste Lolo Arziki accuse l’Associação de cinema e audiovisual de Cabo Verde (ACACV) de "discrimination institutionnelle" suite à son refus de financer un film traitant de personnes LGBTI au Cabo Verde. De fait, l’ACACV a mis au concours au maximum cinq bourses de 500'000 escudos (soit environ 4'500 euros) pour des projets de films qui "reflètent la culture caboverdienne". Lolo Arziki a donc soumis le dossier pour un film intitulé Sacudi  qui devait traiter de cinq personnes LGBTI caboverdiennes, dont un commerçant transsexuel membre d’un groupe de Tabanka (musique typique locale), un homosexuel coordinateur d’un groupe de carnaval ou encore un bisexuel adventiste qui aurait permis d’offrir une réflexion sur la relation entre sexualité et religion (très forte au Cabo Verde). Le dossier a été débouté immédiatement et sans autre discussion car, d’après les propos du président Mário Benvindo Cabral, ce projet ne respectait pas le point 2.1 du règlement et "ne promouvait pas la diversité culturelle du pays". Aussi nie-t-il  en bloc les accusations de discrimination institutionnelle. Pour lui et le comité en charge de la sélection des dossiers, sur les cinq projets présentés, trois ne remplissaient pas les conditions préliminaires, en particulier le fameux point 2.1, selon lequel les films proposés devaient "offrir une vision original à partir de processus contemporains de diversité culturelle nationale et promouvoir la culture caboverdienne"[8]. Les bourses ont finalement été accordé le 22 octobre 2020 à un documentaire intitulé Escola de samba tropical  de Marcos Rendall, autrement dit du pur mainstream  sans vague ni originalité sur le carnaval de Mindelo qui plaît tant aux touristes! Et une autre à la fiction O derradeiro gesto  de Mario Vaz Almeida, dont pas un mot n’a filtré, si bien qu’on ignore totalement de quoi le film parle[9].
Quoiqu’il en soit, être homosexuel ou LGBTI au Cabo Verde aujourd’hui est difficile. La dépénalisation aide, mais ne fait pas tout, loin de là. La principale raison des difficultés tient peut-être au fait qu’il n’existe pas d’association nationale LGBTI qui puisse représenter clairement la communauté et défendre ou faire avancer ses droits[10]. Plus encore, comme le précise Celeste Fortes à l’occasion de la présentation du livre, Homossexuais, gays e travestis em Mindelo: entre identidades e resistências  de Lurena Delgado Silva, "la tolérance, ce n’est pas, vous pouvez être homosexuels à Mindelo ou au Cabo Verde, vous pouvez vivre votre homosexualité, votre sexualité, ce n’est pas important; la tolérance, c’est une interaction, une reconnaissance"[11]. Or, au Cabo Verde aujourd’hui, cette interaction est quasi-inexistante[12]. L’homosexualité, les LGBTI sont au mieux un tabou, au pire, un sujet de moqueries et de brimades.
Aussi, dans ce contexte, qu’en est-il de l’homosexualité féminine? Comment vivent les femmes LGBTI? La situation est simplement affligeante. Le tabou est encore plus grand, encore plus criant, entre déni et vie secrète. En effet, à ce jour, absolument aucune étude, même partielle, n’a été entreprise sur le sujet?[13] Les LGBTI femmes sont complètement ignorées, invisibles. Seuls les gays et travestis hommes sont sujets d’études scientifiques, universitaires ou gouvernementales. Plus encore, c’est la sexualité des femmes dans sa quasi-totalité qui est volontairement oubliée. Seules les jeunes filles mineures et leurs problèmes de contraception, de grossesse précoces, voire de maladie vénériennes trouvent un peu d’intérêt auprès des spécialistes de la Santé de part le monde.

Christophe Chazalon
Ponta do Sol (Cap Vert) / Juin 2020
(revu en 03/2021)

Notes 

[1]  MadreMedia / Lusa, "Homossexualidade descriminalizade em todo o espaço da lusofonia", Sapo.pt, 10/2/2019, en ligne  (web)
[2]  "Tuesday, March 27: Cabo Verde becomes first African state to join Equal Rights Coalition", Ilga.org, en ligne  (web)
[3]  Vanessa Raminhos, "Moçambique e Cabo Verde países muito tolerantes em relaçõ à homossexualidade", Moçambique Terra queimada, 02/05/2016, en ligne  (web)
[4]  Francisco Miguel parle un peu durement de "sistema hipocrisia" ("Hipocrisia: a visõ dos gays cabo-verdianos sobre o seu próprio sistema de gênero", Aceno: revistas de antropologia do Centro-Oeste, vol. 3, n° 5 (01-06/2016), p. 259-276  (web)
[5]  Domingas Andrade, "Casamento gay. O que diz a legislação cabo-verdiana?", Santiagomagazine.cv, 21/07/2017, en ligne  (web)
[6]  - anonyme, "Ulisses defende Miguel Monteiro: não pode haver intolerância a quem é contra o casamento gay", Santiagomagazine.cv, 11/07/2017, en ligne  (web)
 - Rangel Querino, "Cabo Verde começa a discutir o casamento gay", Observatoriog.bol, 24/07/2017, en ligne  (web)
- Nélio dos Santos, "Casamento gay entra na agenda política cabo-verdiana", dw.com, 24/07/2017, en ligne  (web)
 -Rangel Querino, "Provedor de Justiça de Cabo Verde afirma que casamento gay tem apoio na Constituição", Observatorio.bol, 25/07/2017, en ligne  (web)
- Andréa Lobo / Francisco Miguel, "I want to marry in Cabo Verde: reflections on homosexual conjugality in contexts", Vibrant: virtual brazilian anthropology   (Brasilia), vol. 12, n° 1 (01-06/2015), p. 37-66  (web)
[7]  (web1) et (web2). On pourrait ajouter le film caboverdiano-espagnol Tchindas  (2015) de Pablo García Pérez et Marc Serena, qui traite indirectement des LGBTI à travers les préparatifs du carnaval.
[8]  anonyme, "Cineasta acusa ACACV de discriminação institucional  contra filme com temática LGBTQI”, A nação, 17/09/2020, en ligne  (web). Et A semana, 17/09/2020, en ligne  (web).
[9]  (web). Et Expresso das Ilhas, 22/10/2020, en ligne  (web); ou encore inforpress, 31/10/2020, en ligne (web).
[10]  Deux associations LGBTI caboverdiennes, faiblement actives, ont une page Facebook: Kabu Koloridu et l’Associação Gay cabo-verdiana. Lire également: Juliana Penha, "Ser gay em Cabo Verde", Buala, 20/07/2013, en ligne  (web)
[11]  Lurena Silva,  " Homossexualidade deve ser encarada com naturalidade em Cabo Verde – " », RTC,  06/09/2018, en ligne  (web). 
​[12]  Alvaro Ludgero Andrade, "Homossexuais em Cabo Verde queixam-se de discriminação", voaportugues.com, 30/06/2014, en ligne  (web).
[13]  Dans son ouvrage, Religião e cultura: a influência da religião católica na reprodução da dominação masculina em Cabo Verde  (Centro de estudos africanos da Universidade do Porto, 02/2009), Adilson Filomeno Carvalho Semedo réalise un sondage concernant les "representações sobre a homossexualidade feminina em função do sexo do inquiridos/as". Les résultats sont un peu plus durs que les études sur l’homosexualité au Cabo Verde, en général: sur 900 interrogés, 58,7% y voit "une forme différente de vivre la sexualité", 5,2% "un péché sans pardon", 15,6% un "acte contraire aux lois de la Nature", 19,8% "une honte" et 0.8% ne se prononce pas (p. 180, tableau 24).  (web)

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